JUGER LES HOMMES
Un homme d'esprit racontait que, dans sa jeunesse, il était allé entendre un missionnaire dont les sermons attiraient la foule. « Mes frères, dit l'homme apostolique, j'ai soixante-dix-neuf « ans; j'ai visité une partie de l'Europe, j'ai « habité plusieurs îles de l'Amérique, et j'ai « parcouru les Qrandes-Indes jusqu'à la Chine. « Je rapporte de mes longs voyages une vérité « d'une extrême importance ; et vous me rendrez « grâce de vous l'avoir fait connaître. Cette vé* « rite, mes frères... c'est que vous devez tous « mourir un jour... Eh quoi! vos regards seui- « blent me dire que cette vérité vous est dès
a long-temps connue. Non, non , si -vous sa- « viez qu'il faut mourir, vous abandonneriez^ « vous à vos vices ; et des intérêts méprisables a seraient-ils les seuls dont on vous verrait occu- « pés? »
Je pourrais dire que j'ai traversé de longues révolutions , que j'ai vu bien des tempêtes politiques, et qu'au milieu de nos désastres, j'ai fait une découverte importante. Cette découverte, c est qu'un honnête homme est un honnête homme , et qu'un intrigant est un intrigant. Si l'on me dit que ces vérités sont connues, je répondrai qu'une multitude de faits prouvent qu'on les ignore. Tel homme çst intègre, éclairé; il énonce telle opinion sur un projet de loi : soudain son mérite s'efface , ses services s'oublient; c'est un perfide, un traître; ses amis et ses ennemis changent de place, comme ces automates que font mouvoir des fils; ses amis le repoussent, et ses ennemis l'embrassent. Mais, voici qu'un individu flétri pour ses intrigues, s'avance et soutient avec force l'opinion qui nous est chère. Quel mérite inconnu jusqu'alors brille
aussitôt en lui! On se plaît à trouver des excuses à chacun.de ses torts; et je suis bien surpris si la plupart de ses défauts ne se transforment en qualités. Ainsi, dans les troubles civils, on bouleverse les notions morales; la raison ne juge plus, les passions absolvent ou condamnent.
Je m'aperçus de bonne heure que des opinions justes en politique avaient, parmi leurs antagonistes , des hommes fort estimables; et qu'au nombre de leurs partisans, se trouvaient des gens très peu dignes d'estime. Je reconnus alors qu'il est en nous quelque chose d'antérieur et de supérieur à nos opinions, quelque chose d'inhérent à notre caractère et à nos intentions, qui nous fait mériter l'estime ou le blâme indépendamment delà justesse ou de la fausseté de nos idées. Choisir les opinions pour base des jugemens qu'on porte sur les hommes, c'est donc choisir une base incertaine et trompeuse. Je me dis : élevons plus haut ma pensée ; il ne doit exister que deux classes d'hommes, celle des bons et celle des méchans.
Mais , quels sont les bons ? quels sont les roé-
- DE LA MORJLLE k LA POLITIQUE. 4^9
«hans? Si Ton hasarde cette question, on entend les partis en tumulte, pour désigner les bons et les méchans, nommer leurs amis et leurs en* nemis ; le même individu reçoit à-la-fois les deux noms quon voulait apprendre à séparer. Je m'éloignai de la foule, j'interrogeai quelques gens éclairés et probes ; ils me répondirent : Tout homme est sur la terre pour accomplir une mission qui l'oblige à concourir au bonheur des êtres dont il est entouré. Le bon est celui qui se dévoue à l'intérêt de ses semblables; le méchant est celui qui sacrifie cet intérêt à son égoîsme.
Une difficulté nouvelle se présente. Je sais ai théorie ce qui distingue le bon du méchant; mais chacun vante son désintéressements nul n'avoue son égoîsme : comment reconnaître l'homme sincère et Thypocrite ?
Cette difficulté m'embarrassa peu. La vie privée, me dis-je, est la plus sûre garantie de la vie publique. Lorsqu'un homme exercera les vertus de famille, et prouvera son désintéressement par ses actions , s'il me dit qu'il aime ses
semblables et veut leur être utile , je le croirai. Mes principes me parurent alors infaillibles et complets.
Que devins-]' e, lorsqu'en parcourant la scène du monde, je vis que les vertus privées, le désintéressement , l'amour du bien public, peuvent s'allier à d'affreuses démences, à de coupables désordres ? Les temps où j'ai vécu n'ont offert que trop d'exemples de cette vérité. Loin que le fanatisme politique ou superstitieux détruise toutes les vertus, il en nourrit quelques-unes. Notre âme a si peu de forces qu'une seule passion suffit pour les absorber. Ainsi le fanatique , tout occupé de son but, dédaignera les avantages qui séduisent la plupart des hommes; il saura vivre pauvre , il nous étonnera par son austérité. Une autre cause encore peut rendre chères des vertus aux êtres que l'exaltation égare. L'homme ne viole pas les lois de la nature sans éprouver le besoin de calmer le trouble qui s'élève en son âme. Tel fanatique, pour se persuader qu'il n'est point atroce, prodigue de tendres soins à sa famille ; il étourdit
DE LA MORALE A LA POLITIQUE. fy 1
sa conscience dans les embrassemens de ses enfans.
Aux qualités que j'avais jugées nécessaires pour former l'homme de bien, je me hâtai d'ajouter la modération. Maintenant, mes idées ne sont plus incomplètes: lés êtres bons sont ceux qui pratiquent les vertus privées , et qui se montrent désintéressés et modérés dans leur vie publique. Je désire vouer à tous un égal respect; et sans doute , je n'aurai pas à faire de distinction entr'eux.... Hélas! ils diffèrent d'opinions sur une multitude d'objets; les questions politiques les divisent; ils n'ont point les mêmes idées sur les moyens d'assurer notre repos et notre bonheur. Les uns sont éclairés , les autres ne le sont pas.
En jetant un coup-d'œil sur le monde, on voit la multitude qui cède aux impressions variées qu'elle reçoit; les méchans qui s'occupent avec habileté de faire triompher leurs intérêts; les fanatiques souvent plus redoutables que les méchans eux-mêmes ; les bons qui presque tous sont peu éclairés; enfin , quelques êtres pleins
de sagesse et de lumières qui, pour cela même, sont tourmentés par la plupart des autres hommes. C'est un triste inventaire que celui de la société.
N'aggravons pas du moins notre sort, ne diminuons pas nos forces et nos ressources. Que tous les hommes dont les vertus privées , le désintéressement et la modération attestent l'amour du bien, soient entourés de notre estime. S'ils soutiennent des idées, des projets différens ou même opposés , une discussion paisible et libre peut, seule nous apprendre quels sont ceux qui se trompent. C'est la fougue des opinions, non leur diversité, qui trouble les empires, La diversité des opinions est nécessaire; elle entra dans les vues du Créateur qui voulut suppléer par les efforts de tous à la faiblesse de chacun. Quand les esprits modérés discutent entr'eux , et s'accordent à repousser les esprits exaltés, la division naturelle existe , et l'ordre social tend à s'améliorer. Mais, quand des esprits modérés refusent de s'entendre avec d'autres également modérés, et s'unissent
» esprits exaltés , la division naturelle mplacée par des divisions de partis; le déî règne, et la raison ne prévoit que des ca-