LES SCIENCES
Quelques écrivains enflammés d'enthousiasme pour la vertu , et quelques autres curieux de se singulariser, ont soutenu qu'il faut cultiver la morale, et dédaigner le reste de sciences. J'éviterais cette exagération, alors même qu'elle aurait encore l'éclat de la nouveauté. Les paradoxes , je laisse à ce mot le sens défavorable que lui donne l'usage, les paradoxes me semblent être dans les écrits ce que sont dans le monde ces gens dont le facétieux et hardi babillage a/nuse quand on les rencontre pour la première fois; mai* qui bientôt excitent le mépris et l'ennui. Les vérités, au contraire, ont du rapport avec ces hommes d'un bon naturel qui n'éblouissent
poiiit au premier coup-d'œil, mais dont l'entretien parait toujours plus aimable.
Toutes les sciences ont droit à notre estime , puisque toutes concourent à civiliser la terre. Malgré leur imperfection, je ne puis jeter les yeux autour de moi , sans apercevoir leurs bienfaits, et sans être ému par la reconnaissance. Je visitais un jour, avec deux amis, les bords du canal qui doit unir la Saône au Rhin. Au moment où nous descendions de voiture pour examiner de plus près un travail remarquable, une pauvre femme nous demanda l'aumône, et nous lui donnâmes quelques pièces de monnaie. Après avoir considéré long-temps les procédés ingénieux et simples au moyen desquels on peut , en amassant les eaux , élever une barque du fond d'une plaine jusqu'au sommet d'une montagne , je dis en moi-même : Parmi les moyens d'adoucir la misère , qu'est-ce que le faible secours de quelques pièces de monnaie données à une infortunée, comparé au riche présent qu a lait à l'humanité entière celui qui sut ouvrir ainsi de nouvelles routes au commerce? Combien de fa-
briques n'a-t-il pas fait établir ! combien d'autres n'a-t-il pas agrandies ! combien de pays où régnaient la paresse et la pauvreté, lui doivent l'activité et l'abondance !
Rendre notre existence plus douce est le but des travaux du philanthrope ; et les sciences , les arts concourent merveilleusement à ce but. Naguère une des classes d'hommes les plus misérables était celle des matelots. À leurs dangers , à leurs fatigues se joignaient des privations sans nombre. Ils respiraient un air infect dans leurs étroites demeures; souvent une nourriture malsaine leur causait d'affreuses maladies ; et quelquefois , nouveaux Tantales , au milieu de l'O-
céan ils enduraient les horreurs de la soif. Maintenant des ventilateurs d'une construction facile renouvellent l'air dans toutes les parties d'un navire; la fabrication de la gélatine, et l'art de conserver des viandes fraîches pendant plusieurs années*, procurent aux marins des alimens toujours salubres; et le précieux appareil à distiller l'eau de mer les garantit du fléau le plus désolant peut-être qu'ils eussent à redouter.
Alors même que les sciences auraient pour -j seul avantage d'apporter quelques soulagemens à nos douleurs physiques, elles seraient encore précieuses; mais, quoi qu'on en ait dit, elles sont utiles aux mœurs ; car elles combattent les grandes causes de dépravation: l'ignorance, l'oisiveté et la misère. Ah ! les sciences versent des bienfaits nombreux sur la terre , et les hommes de génie qui les cultivent dans l'intérêt de l'humanité , sont des ministres de la Providence.
Ces idées seront peu contestées de nos jours , l'Europe révère les lumières ; mais une vérité qu'on semble avoir oubliée, c'est qu'il est une science qui surpasse toutes les autres en importance, parce qu'elle doit régler notre vie, et parce qu*elle seule peut imprimer à nos divers travaux la direction la plus utile. Vouloir que les sciences, les arts, sans être fécondés par la morale , produisent les plus beaux résultats , c'est vouloir que des rameaux séparés de leur tige se couvrent de fleurs et se chargent de fruits»
MORALE, f)