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CONSEILS A MES JEUNES LECTEURS

J'offre à tous les gens de bien , mais surtout aux lecteurs encore jeunes, les observations qu'on vient de parcourir. Dans l'âge mûr, nos idées sont affermies par des intérêts vrais ou faux , par des habitudes sages ou vicieuses : c'est sur la jeunesse qu'essaieront toujours d'exercer leur influence , ceux qui voudront épurer ou corrompre les opinions répandues dans la société.

Les jeunes gens, d'ailleurs, m'inspirent un doux intérêt. On parle de «leurs illusions; ne pourrait-on aussi parler de celles des vieillards ? Il est des illusions pour tous les âges. Les chimères de la vieillesse sont souvent tristes et

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décourageantes ; celles de la jeunesse sont presque toujours riantes et généreuses.

Plus j'aime les jeunes gens, plus je leur dois la vérité. Le premier reproche qu'il faut peutêtre leur adresser aujourd'hui , est de se vieillir avant l'âge. Une maturité affectée n'est que du pédantisme. Je leur voudrais des dispositions plus gaies , un abandon plus aimable. On ne sait pas assez quels services peut rendre la gaîté, même dans les affaires sérieuses. Nous sommes garantis des révolutions; mais sommes -nous à l'abri des sombres passions qui leur survivent ? Après de si longs bouleVersemens, il y a des imaginations malades. Si des folies moroses et rêveuses , tracassières et mystiques , venaient à se répandre, pour les guérir, le ridicule est l'antidote qu'il faudrait employer.

Les révolutions imprimant aux esprits une extrême activité , beaucoup de jeunes gens portent dans leurs études un zèle, une ardeur inconnue autrefois ; mais il en est dont l'amourpropre fait plus de progrès encore que les lumières. On trouve dans ceux-ci une assurance ,

un orgueil qui appartient à l'époque actuelle. C'est pitié de voir des publicistes imberbes régler le monde avec des phrases de journaux , et se croire les champions nécessaires de tel ou tel parti. Leurs études ont tout embrassé, leur accent est toujours dogmatique ; ils ne conversent pas, ils enseignent ; la pensée d'avoir un doute modeste les révolterait ; les uns pulvérisent Locke et les autres Platon : leur principe est de n'hésiter sur rien. Quelle exclamation ferait aujourd'hui Fontenelle qui de son temps disait : Je suis épouvanté de l'horrible certitude que je rencontre partout? Le plus grand obstacle à la recherche de la vérité , est la persuasion de lavoir trouvée. Peut-être ne manque-t-il au succès de nos écoles que d'y répandre cet adage : Suffisance est signe d'ignorance.

L'orgueil, dans un jeune homme, n'est bon qu'à le rendre dupe. Presque toujours ces jeunes gens confians dans leur mérite, enthousiastes de leurs talens, deviennent la proie des partis. Il est déplorable de voir des intrigam ou des fous se plaire à leur inspirer des idées

turbulentes et des passions haineuses. Tandis que de jeunes imprudens se livrent aux dangers avec la candeur et l'impétuosité de leur âge , ceux qui les excitent savent se mettre à l'abri de ces mêmes dangers, et tranquilles, attendre la fin des luttes qu'ils ont provoquées. C'est avec les mots les plus respectables , c'est avec les mots religion, liberté, que dans tous les temps on exalte les Séides. Lorsque, après la victoire, ces insensés reconnaissent qu'au lieu de servir l'intérêt général, ils ont été les instrumens dociles de quelques intérêts privés, lorsqu'au lieu de voir la religion , la liberté , briller d'un nouvel éclat, ils voient s'étendre le fanatisme et la tyrannie, quels, remords les poursuivent! Fatale destinée ! les autres hommes sont agités , tourmentés , jusqu'à l'instant où le succès vient les calmer; les Séides, au milieu des périls, rêvent le bonheur et la gloire : c'est le succès qui les réveille.

Le premier conseil à donner aux jeunes gens sur la politique, est de se garder d'y prendre une part active. Un jeune homme peut réussir

dans tout ce qui n'exige qu'un cœur droit , une imagination vive et des demi-connaissances. En politique, un cœur droit ne suffit point, une imagination vive est funeste , et les demi-connaissances entraînent à des bévues , tantôt ridicules, tantôt déplorables. Pour résoudre un problème, il faut en avoir exactement les données. Ce sont des problêmes bien compliqués que ceux qui se composent des besoins , des habitudes, des ressources, des lumières et des préjugés des peuples. Dire qu'un jeune homme est un politique, c'est dire qu'à vingt ans on peut connaître l'homme et les hommes; c'est dire une absurdité.

Si, partout, il est bien de s'instruire des intérêts de la société, c'est un devoir sous les gouvernemens libres. J'admire quel nombre d'hommes distingués les Anglais ont toujours dans les affaires publiques : ils le doivent à leurs études, qui leur donnent des connaissances plus positives que les nôtres. Le temps est arrivé pour nous de suivre leur exemple. Quelques idées métaphysiques ne suffisent point pour por-

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ter la lumière dans les assemblées et dans les conseils. Il faut se mettre en état d'administrer sa ville, sa province, pour se préparer à donner des idées sur la direction d'un royaume. Il faut étudier la statistique , les besoins , les ressources de son pays; et s'initier aux travaux des différeras ministères qui se divisent entr'eux l'administration. Il ne suffît pas de connaître sa patrie ; il faut avoir des documens sur les autres contrées, sur leur situation financière, politique, militaire. Des travaux si vastes , si compliqués , exigent des années d'études, de méditation et de silence.

Pour donner de l'ensemble aux idées qu'on recueille, pour les diriger vers un but déterminé, il est nécessaire de cultiver d'abord la morale. C'est la science première , c'est celle qui fait acquérir à l'esprit de la justesse et de l'étendue, au caractère de l'élévation et de la fermeté. Platon voulait que les jeunes gens, avant de suivre ses leçons, apprissent la géométrie; j'exigerais un travail moins difficile de ceux qui désirent se former des idées justes en politique. Je leur de-

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manderais d'approfondir un principe d'Aristote, d'en nourrir leur esprit , d'en imprégner leur âme.

Je parle de ce principe de modération, si simple et si frappant, de ce principe qui nous fait voir chaque vertu entre deux vices , et nous apprend que , pour atteindre le bien , il faut s'éloigner sans cesse de deux excès contraires. Ainsi le courage dédaigne la lâcheté et la témérité; la justice est pure de faiblesse et de rigueur; la tempérance fuit la débauche, sans tomber dans l'austérité ; la religion s'élève entre l'impiété et la superstition; la liberté entre l'esclavage et la licence ; l'art d'améliorer fait mépriser l'aveugle routine et craindre les innovations téméraires : la plus grande de toutes les améliorations consisterait à rendre les âmes élevées , pour les affranchir des sentimens lâches et des passions turbulentes.

Quelle guerre les partis déclarent à ce principe ! C'est dans un extrême qu'ils voient la vérité, qu'ils placent la vertu; jamais les idées et les sentimens qui leur plaisent ne sont à leurs

yeux susceptibles d'excès. Faut-il s'en étonner, puisque des philosophes même attaquent le principe dont je vante la sagesse? Ces philosophes * nous disent que s'il est des désirs qui , pour être approuvés, doivent être maintenus dans une modération constante, il en est aussi qu'on ne peut trop développer et qui jamais ne pèchent que par faiblesse : ils citent en exemple le désir de se perfectionner. Observons avec justesse, nous reconnaîtrons que ce désir est, sous tous les rapports, soumis à la loi de modération. Si je le considère en lui-même, je le vois ^ntre le dédain coupable de l'amélioration de notre être, et l'ambition insensée de parvenir à un état idéal que ne peut réaliser notre nature. Si je le considère relativement aux objets vers lesquels il nous guide , chaque vertu qu'il invite à cultiver est entre deux excès, et c'est en conduisant le sage à travers de doubles écueils qu'il le dirige vers le bien.

Le principe d'Aristote est un principe fon-

* Grotius , Garve , etc.

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(lamentai. La santé conserve ou développe les forces et la beauté, du corps; la modération est la santé de Famé. *

La politique n'est pas une science qui s'acquière uniquement dans les livres, au sein de U retraite ; il faut voir les hommes pour recueillir les leçons de leur expérience, et pour apprendre à les juger eux-mêmes. Hélas ! dans cette seconde étude de la politique , on perd souvent ce qu'on avait acquis de mieux dans la première ; on laisse éteindre en soi l'amour du bien et les douces espérances qu'il fait naître.

Dans le monde, les doctrines nobles, élevées, sont, sous divers prétextes, rejetées par une foule de personnes. D'abord, il y a des gens légers, frivoles, incapables d'accorder leur

* Lorsqu'on voit que , pour une manière de faire le bien* il y en a plusieurs de faire le mal , lorsqu'on pense à la force nécessaire pour se maintenir entre tous les excès , on conçoit des alarmes sur les destinées humaines. Combien ces alannfs doivent-elles s'accroître, si beaucoup d'hommes n'ont pas même la sagesse en théorie , et refusent de croire qu'il faut chercher le bien dans un juste milieu !

attention à d'importans intérêts. On doit les abandonner à leur nullité.

Ensuite, il y a les ambitieux, les intrigans. Toute idée généreuse excite leur antipathie. Ils veulent qu'on les serve; et quand on leur dit qu'on aime le bien public, autant vaudrait leur dire qu'on est leur ennemi. Avouons-le, ce n'est pas sans motif qu'ils dédaignent nos théories ; elles sont impuissantes pour conduire au but qu'ils se proposent. En faisant des distinctions assez simples, on s'épargnerait de longs débats. Quand nous disons que les principes des intrigans sont faux, nous pouvons nous tromper. Ces principes sont vrais, ces principes sont faux; tout dépend de savoir à quel but on aspire. Si l'on n'a que des talens médiocres, et qu'on veuille absolument faire un peu de bruit dans ce monde , ou si, avec des talens moins obscurs, on ne cherche que des protecteurs, des places,

des faveurs, les sentiers tortueux que suivent les intrigans sont les plus sûrs. Mais , si Ton porte en soi l'amour du bien, si l'on se sent capable d'exercer une utile influence , si l'on veut

laisser un nom respecté , la route droite est celle qu'il fout suivre : jeunes gens , choisissez.

Enfin , il est des êtres qui repoussent avec douleur les doctrines et les projets qu'inspire l'amour de l'humanité. Leurs espérances ont été si souvent déçues qu'ils ne croient plus possible de les réaliser. Ah! devraient-ils oublier que la mission de l'homme consiste à servir ses semblables, que cette mission lui fut donnée par le Gel même, et que le découragement est impie? Pour remplir nos devoirs et trouver le calme sur la terre, il faut nous occuper beaucoup de la tâche qui nous est imposée, très peu de ce qui n'en fait point partie. Les mots espérance, succès, devraient être abandonnés au vulgaire; les efforts vers le bien , voilà tout ce qui concerne le sage. Si vous pouvez donner un conseil éclairé, votre devoir est de l'offrir ; s'il y a des obstacles, des dangers à vous faire entendre, essayez de lever ces obstacles , soumettez-vous à ces dangers : voilà les diverses parties de votre tache. A la Providence seule appartient de juger s'il convient que vos efforts soient couronnés par le succès.

Certes, il serait doux pour votre coeur de voir les hommes recueillir le fruit de vos travaux. Cependant, pourquoi prétendez-vous juger ce qui ne vous concerne point? Ce conseil plein de sagesse que vous avez donné, serait-il avantageux qu'on le suivît à l'instant ? Peut-être faut-il qu'on le repousse, afin qu'une éclatante réparation de cette injustice produise un jour de plus grands résultats. Nul être humain n'a le pouvoir de vous éclairer sur ce point : votre tâche est remplie; vivez en repos.

Il faut parvenir à considérer les hommes sous un aspectqui, malgré leurs passions et leurs vices, donne du calme à notre âme. Vous ne vous irritez, ni des discours, ni des actions de l'infortuné dont unemaladie affaiblît la raison. Vous essayez, avec douceur, de changer le cours de ses idées; vous cherchez , sans vous troubler, à l'empêcher de nuire à lui-même et aux autres; vous saisissez ses momens lucides pour le rappeler à ses devoirs, au bonheur. La plupart des hommes n'ont qu'une raison affaiblie; leurs vices et leurs passions ne l'attestent que trop. Ce sont de véritables

malades. En les considérant ainsi , on cesse d'être agité par leurs invectives; on ne peut plus éprouver de la haine contre eux , on leur porte des soins compatissans.

Cependant , n'y a-t-il pas un grave danger a considérer les hommes sous cet aspect , à parcourir ce monde comme un vaste hôpital d'insensés? On est tenté bientôt de s'y regarder comme un habile médecin; et de quel fol orgueil lie peut-on être saisi ! Je crois facile de s'en

garantir. Pour l'éloigner, on n'aurait pas même besoin de recourir aux leçons des moralistes; il suffirait de lire, dans un poète enchanteur, l'aventure d'Astolphe qui va chercher la raison de Roland, et découvre que lui-même a perdu la sienne.

Ah ! la raison est faible dans tous les hommes. Gomment serait-il facile de guider les autres? il est si difficile de se guider soi-même. La raison vacille à tous les âges. Pour qu'elle règle notre» vie, il faut que le corps obéisse à l'âme : dans la jeunesse, il lui résiste; dans la veillesse , il devient un poids qui l'accable. L'âge mûr est donc

le plus favorable : l'expérience modératrice est acquise, et les facultés ont encore l'énergie nécessaire à l'exécution des sages projets. Mais les passions de l'âge mûr succèdent à celles de la jeunesse; et pour que la raison s'obscurcisse, ne suffirait-il pas des vapeurs que l'ambition fait monter au cerveau? Cependant, il se trouve un sage qui, dans la vigueur de l'âge, s'élève à la modération des désirs, et bannit les tristes passions de son âme , pour n'y conserver que l'amour de Dieu et des hommes ; l'emploi de tous ses momens est l'étude de nos intérêts et de ses devoirs; il observe, il réfléchit, et prononce de bonne foi : eh bien ! cet être si pur est celui qui nous dirait le mieux , d'après sa propre expérience, combien la raison humaine est faible et chancelante.

Jeunes gens, étonnez-vous maintenant que je refuse d'admirer vos lumières, et que j'ose vous conseiller la défiance de vous-mêmes. Pour devenir utiles un jour, livrez- vous à des travaux sérieux, et que leur base sort la morale . Cette étude ne doit pas être un vain jeu de l'es-

prit; c'est à vos mœurs à montrer vos progrès. Que celui qui veut éclairer, diriger les hommes, commence par devenir un homme. Méprisez, détestez ces instituteurs pervers qui traitent légèrement les fautes de la^vie privée, et pensent que les talens suffisent dans la carrière politique. Ouvrez notre histoire, et jugez leurs principes. À l'époque de la révolution, un homme de génie s'éleva; plusieurs de ses collègues portaient à la tribune des talens distingués, lui seul était un orateur : il possédait de vastes connaissances; et dans des situations périlleuses, il déploya cette intrépidité de caractère qui donne confiance aux hommes qu'on entraîne. Un fait suffit pour nous apprendre quelle opinion Mirabeau laisse de sa puissance. La révolution a dévoré tout ce qui s'opposait à son passage; les obstacles ont été ses alimens. L'imagination se la représente comme un char emporté par des chevaux fougueux sur une pente rapide : Mirabeau a laissé ce doute après lui que peut-être, s'il eut vécu, sa main vigoureuse eût arrêté ce char et l'eut fait tourner à son gré. Cest assez

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d'un tel doute pour que celui qui l'inspire s'offre à la pensée comme un être colossal. Un seul moyen de succès manquait à Mirabeau; mais, dépourvu de ce moyen , jamais il n'eût rendu les services qu'espérait de lui sa patrie. Une vie dissolue l'avait flétri; il commandait l'admiration , sans pouvoir inspirer l'estime; les partisans de ses opinions rougissaient de suivre sa bannière , et leurs adversaires opposaient à l'éclat de son talent l'opprobre de ses mœurs. Quand, éclairé par l'expérience, il voulut mettre ' un frein aux passions populaires , consoler les infortunes royales, et garantir à son pays une liberté sage , il sentit, avec amertume , ce qui lui manquait pour obtenir une entière confiance, et pour exécuter les projets dont dépendaient notre bonheur et sa gloire.

Choisissez des modèles. Si vous êtes ambitieux, sachez l'être : les talens , le courage , sans la vertu , ont pour emblème la statue aux pieds d'argile. Prenez pour guide un L'Hospital , dans la carrière politique , un Fénélon , dans la carrière littéraire ; contemplez ces êtres supérieurs

humiliez-vous devant eux, pour agrandir vos âmes. Employez des années à recueillir d'utiles connaissances, à vous former des moeurs qui commandent l'estime. Il est une époque bien douce de la vie, c'est celle où déjà sorti de l'adolescence, encore éloigné du monde, animé de tous les sentimens purs, on se fait un avenir au gré de son imagination. Prolongez cette heureuse époque. Avant de vous livrer aux orages, méditez long-temps sur les moyens de répandre la morale et l'industrie , dans l'espérance de rendre un jour les mœurs plus douces et l'aisance plus générale ; nourrissez - vous longtemps de la doctrine des devoirs, afin d'essayer ensuite de l'inspirer à vos semblables.

Flîf DES APPLICATIONS DE LA MORALE A LA POLITIO.Lt.

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