CHAPITRE II
Ce que c était que mon oncle. Voyage àJPedrera, Séjour àGrenade, Singulière réception» Prompt retour^
JVLoN père' avait un frère aîné dont il avait été le cornette pendant le temps qu'il avait servi. Ce firère , dont j'aurai souvent occasion de vous parler, avait quitté la maison paternelle pour entrer dans les dragons de la garde du roi. Le peu de tendresse que mon grandpère avait pour ses enfans lui fit presque oublier celui-ci dès qu41 ne le vit plus ; mon oncle se vit donc abandonné à Madrid, et n eut d'autre* ressource que lui-même : il se répandit beaucoup , joua gros jeu , et heureu-* lement; se fit aimer de beaucoup de femmes ,
et se passa aisément des secours que son père lui refusait. Mon oncle était fait pour les fem^ mes. Né avec la plus grande complaisance , U plus grande discrétion , une persévérance in> fatigable et l'art heureux de savoir vivre pour les autres , il était très aimable aux yeux de celles qu'il attaquait. U obtint par ses maitresses et par le cardinal Porto-Carrero , dont il était un peu parent, une compagnie de cavalerie; et, après avoir servi long-temps avec agrément, il vendit sa compagnie pour épouser une femme k laquelle il était attaché depuis bien des années ; mais le prix de cette compagnie ne le rendant pas bien riche, il courut auprès d'un de ses ^ vieux oncles, qui «demeurait à Pedrera , petite ville du rojaume de Grenade , pour se faire nommer son héritier. Mon père, sachant qu'il était peu éloigné de son frère , voulut aller l'embrasser , et trouva tout simple d'j mener son fils. Nous partîmes donc pour Pedrera , et nous nous arrêtâmes à Grenade : j'y fus présenté au duc d'Avejro, notre vice-roi. Le hasard me fit connaître de là duchesse son épouse : j'étais à la comédie , et mon père m'avait habillé en houssard. Ma figure ou mon habit fut remarque de la duchesse d'Aveyro, qui me fit venir dans sa loge : elle me dit que {'avais de fort bcauTC
jreux , mais qu'ils étaient un peu trop grands. Le hasard fit que je lui répondis' qu'ils ne le seraient jamais assez pour la regarder. Je n'avais que sept ans , ma réponse lui plut ; elle me fit souper t;hez elle , et je fus comblé de caresses et de bonbons.
Nous continuâmes notre route , et nou£ arrivâmes à Pedrera. Mais quelle fiit notre surprise à la réception que l'on nous fit ! Le .vieux richard crut que mon père venait pour enlever , ou du moins partager la fortune qu'il pouvait donner, et n'eut pas Tart de déguiser cette crainte. Mon père , peu content de l'accueil , partit le lendemain de son arrivée , et retourna dans sa terre , un peu piqué du succes de son vojrage.
Son premier soin fut de me conduire à Santa-Fé , dans une espèce de collège où je restai près d'une année , me perfeotionna^nt dans la lecture et dans l'écriture /'àans apprendre rien au-delà ; car je compte pour rien certaines leçons que l'on nous enseignait comme à des perroquets , et que nous débitions ensuite sur un théâtre construit pour attirer des pensionnaires au principal du collège. Peu de temps après , ce collège fut transféré t Priégo j où j'avais été élevé : j'j restai quelque temps en-
coré , tt j'avais près de neuf ans , lorsque mon père résolut de me faire inoculer.