CHAPITRE III
Inoculation. Ce que c'était que ma tante., Départ du royaume de Grenade.
1j 'inoculât ION n était pas alors aussi en vogue qu'aujourd'hui; elle avait beaucoup d'ennemis dans le rojaume de Grenade. Ce pa^rs , le plus beau de l'Espagne pour le climat , est aussi le plus superstitieux ; toUiS ceux qui me voyaient faire les préparatifs nécessaires pour être inoculé me regardaient comme perdu ; et l'on disait que mon père serait sûrement puni de sa hardiesse à tenter Dieu ; c'était l'expression dont se servaient beaucoup* de Grenadins et toutes les dévotes grenadines :
mon père ne s'en disposait pas moins k rassurer mes jours contre une maladie mortelle, et il avait loué une maison à Guadix , de con7 cert avec un de ses voisins qui voulait aussi tenter Dieu^ et ifaire inoculer sa fille. Cette jeune personne , appelée Séraphine , n'avait qu'un an de moins que moi, et promettait déjà de faire du bruit par ses charmes. Nos deux pères se firent un plaisir de nous fqire
inoculer ensemble , et l'on nous conduisit à GuadijL. Séraphine et moi nous habitions la même chambre; nos deux lits étaient Tun contre l'autre ; nous ne nous quittions pas ; nous nous aimions de tout notre cœur , nous nous promettions de nous aimer toujours; nous nous embrassions arec un plaisir au-dessus de notre âge : nous savions déjà faire la différence des baisers de l'amour à ceux de la simple amitié ; car les baisers que je donnais à Séraphine devant son père ne ressemblaient point !!d'u tout à ceux que j'imprimais sur ses lèvres quand nous étions surs de n'être pas vus. Pendant le repos que la petite-vérole nous laissa, Séraphine et moi ly^us nous enfermions souvent ensemble. Je me rappelle avec plaisir tout ce que nos cœurs se disaient ; et le temps de mon inoculation est une époque dont je me souviendrai toujours avec délices; toutes le5 circonstances m'en sont présentes ; je n'ai jamais oublié les sermens que me^ faisait Séraphine. Vous verrez qu'elle ne s'en souvint pas aussi bien.
Dés que je fus guéri , mon père me ramena à Niaflor, où je passai quelque temps à ne faire autre chose que tuer des oiseaux , et lire les livres que je pouvais trouver dans la vieille bibliothèque du. château. Mon père , qui me
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destinait au service , aimait à me voir manier un 'fusii à huit ou neuf ans ; il me donnait de la poudre , du plomb ; je courais les champs tout seul , tuant fort bien des moineaux , et le soir je revenais au château rapporter ma chasse, et lire quelque livre : celui qui me plaisait le plus, était la traduction de Tlliade d'Homère; les exploits des héros grecs me transportaient; et lorsque j'avais tué un oiseau un peu remarquable par son plumage ou par sa grosseur, je ne manquais pas de former un petit bûcher avec du bois sec au milieu de la cour; j'j déposais avec respect le corps de Patrocle ou de Sarpédon , j'y mettais gravement le feu , et je me tenais sous les armes jusqu'à ce que le corp^ de mon héros fût consumé ; alors je recueillais ses cendres dans un pot que j'avais volé à la cuisine , et j'aHais porter cette urne à mon grand-père , en lui nommant celui dont elle renfermait les restes. Mon grand-père riait , et m'aimait beaucoup ; il était revenu de Murcie finir ses jours tranquillement avec son fils : quoique âgé de plus de quatre-vingt-dix ans , il travaillait continuellement : né âhrec beaucoup d'esprit, et d'une vivacité prodigieuse, il était le même qu'il avait toujours été , et ses années ne l'avaient pas vieilli..
, J'avais dix ans, la chasse et l'Iliade parta-
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geaient mes jours , lorsque cet oncle dont je vous ai parlé écrivit à mon père de me conduire chez don Lope de Yéga , à Fernixo (i) , dans le royaume de Valence. Voici la première époque intéressante de ma yie : il faut , pour vous mettre au fait, que je reprenne rhistoire de mon oncle*
Après s'être fait donner tous les biens du vieux oncle de Pedrera^ il l'engagea à vendre une terre qu'il avait , pour venir à Madrid se mettre en pension dans la maison qu'il comptait tenir avec celle qu'il allait épouser. L« vieux oncle fit tout ce qu'il voulut, et, aprèi la vente de la terre , ils partirent ensemble pour Madrid. Un attachement de vingt années faisait désirer à mon oncle et à doua Ferenna que leur mariage se terminât. Il est temps de vous faire connaître dona Ferenna :
c'était alors une femme de quarante ans , veuve d'un magistrat qui lui avait laissé un fils dont je vous parlerai ci-après. Elle était grande, bien faite , bonne , assez bien de figure. Elle portait dans ses jeux tout l'esprit qu'elle avait , et personne n'en eut un plus juste et plus fin :
(i) On a vu, 'dans l'avertissement de l'Editeiur, que c'est le nom soiâ lequel Florian désigne Voltaire et son habitation de Femey.
eller était tendre , compatissante , toujours prête à tout sacrifier à la personne qu'elle aimait , mais quelquefois impérieuse et exigeante; voilà les deux seuls défauts que ma reconnaissance peur elle m'a permis de voir. Mon oncle fut assez heureux pour lui plaire et pour l'épouser, ris vécurent tantôt à Madrid , tantôt dans une terre dont ma tante avait l'usufruit. Peu de temps après ce mariage, mon oncle eut le malheur de se brouiller avec ce vieux oncle , soA bienfaiteur ; des tracasseries domestiques les forcèrent de se séparer , et le vieiHard irë~ content n'a cessé jusqu'à sa mort de se plaindre de mon oncle.
Gomme matante était propre nièce de Lope de Yéga , elle engagea son époux à aller passer un été chez ce grand homme, qui s'était alors fixé à Fernixo , dans le roy^aume de Valence; ce n'était pas le premier voyage qu'j" faisait mon oncle ; aussi saisit-il avec empressement l'occasion d'y retourner. Ce fut de là qu'il écrivit à mon père d«^le venir voir et de m 'amener aySec lui. On employa peu de temps à faire mon équipage. Je pris congé de mon g!rand-père , qui me dit bien en m'embrassant que c'était la dernière fois^ Je quijttai mon frère , toujours malade des suites de son accident , et enfin mon père et moi prîmes la route
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de Fernixo. Nous rencontrâmes k Guadix te père de Séraphine qui la conduisait avec sa sœur à Garthagène , pour y achever leur éducation. J'eus le plaisir de voyager avec la belle Séraphine ; car nos deux pères se mirent dans la même voiture , et laissèrent leurs enfans dans l'autre. A Garthagène, nous nous séparâmes , et mon père et moi continuâmes notre route vers Fernixo.