‹ Œuvres La jeunesse de FlorianChapitre 12 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Début h Fernixo. Bataille, des pavots» '

Ciï fut au mois de juillet 1^65 que j'arrivai chez le premier homme de l'Europe. J'y trouvai cet oncle et cette tante que je vous ai déjà dépeints : ils me , comblèrent de caresses , et me présentèrent à Lope de Yéga et à dona Nisa (i), sœur de ma tante, et nièce comme elle de ce grand génie. Il serait trop long de vous dire toutes les bontés dont me combla cette dona Nisa : elle faisait les honneurs 'de la maison de son oncle , et avec son caractère , que je vous dévoilerai dans peu , il était impossible qu'elle ne les fit pas bien. Mon père ,

(i) Madame Denî«.

i4 MÉMOIRES

«nclianté de Faccueil que nous avions reçu^ conyint avec mon oncle d une certaine somme qu'il lui paierait tous les ans pour mon éducation , et partit pour retourner dans sa terre , après m'ayoir recommandé à son frère et à sa belle-sœur. Cette recommandation était inutile; ma tante avait pris beaucoup d'amitié pour moi , et cette amitié augmentait tous les jours.

Je n avais que dix 'ans ; je savais bien ^ue L'ope de Y éga était supérieur par son génie aii reste des hommes ; mais j étais peu en état de sentir cette supériorité; le respect que j'avais pour lui était Uiélé de beaucoup de crainte ; quinze jours suffirent pour la dissiper. Lope de Yéga me fit tant de caresses , que bientôt il devint celui de sa maison que j 'aimais le mieux. Souvent il me faisait placer auprès dé lui à table ; et tandis que beaucoup de personnages , qui se crojaienl: importans , et qui venaient souper chez Lope de Yéga pour soutenir cette importance, le regardaient et l'écoutaient , Lope se plaisait à causer avec un enfant. La première question qu'il me fit y fut si je savait beaucoup de choses. Oui , monsieur, lui dis-j^c, je sais l'Iliade et le blason. Lope se mit à rire , et me raconta la fable du marchand , du pâtre et du fils du roi : cette fable et la manière

■ ■■■ ''Sl

D'UN JEUNE ESPAGNOL. i5

charmante dont elle fut racontée me persuadèrent que le blason nëtait pas la plus utile défi sciences, et je résolus d apprendre autre, chose.

Lope de Yéga ayaitun aumônier (i) pour faire sa partie d'échecs. Cet aumônier avait été jésuite , et say^ait assez bien le latin ; ma tante le pria de youloir bien m'en donner les premiers principes. On m'acheta des liyres , on me fit faire des thèmes ; et comme j'étais souyent embarrassé pour mettre en latin ce que je n'entendais pas trop bien en jGrançais , je m'en ■Uoîs par la .garde-robe de Lope le prier de me fain PM phrase; ce grand homme , que j'inter^ tomjftâ» quelquefois au milieu d'une tragédie, IM M fitchaît jamais ; i7 me faisait ma phrase ayec tft^lt de bonté , que je m'en retournais toujours , croTft&t que c'était moi qui l'avais faite : l'au- / tai^m^ trouyait mon thème excellent; on le lisait dans le salou, on le montrait comme un petit chef-d'œuyi-e k Lope de Yéga , qui disait en souriant quci c'était fort bien pour mon âge.' Ma tante , qui m'aimait beaucoup , et qui avait à cœur mon éducation, cherchait à y contribuer autant qu'elle pouvait. Tous les jours , à^sa toilette , je venais lire haut le Télé-

(i) Le père Adam. ^i Jja •' / > .

t6 MÉMOIRES

maque de Fénélon , et le siècle de Louis XIV ;* elle me demandait mes réflexions sur mes lectures, elle s'efforçait de rendre mon esprit juste, et personne n'était plus en état qu'elle de donner de telles leçons. J'aimais beaucoup mon maître, et je yoyais bien que j'en étais aimé; je travaillais an latin avec plaisir et snccès; mes lectures m'instruisaient davantage , mais ne m'amusaient pas autant que cette Iliade que j'avais si souvent relue chez mon père; mes héros grecs étaient toujours dans ma tête , et je résolus de bien repasser toutes leurs actions dans le jardin de Lope de Yéga. Dans ce jardin il j avait plusieurs carrés de fleurs,' et parmi ces fleurs les plus beaux pavots du monde élevaient leurs têtes panachées ; toutes les fois que je passais près d'eux , je les regardais de côté, en disant tout bas : Voilà de perfides Trojens qui tomberont sous mes coups ;' je donnais à chacun d'eux le nom d'un fils de Priam, et le plus beau des pavots s'appelait Hector.

Pour rendre l'illusion pivfl"' complète,, je m'étais fait une épée de bois, que j'imaginais avoir été forgée par Vulcain : cette épée était fatale aux pavots; souvent j'entrais dans les carrés pour ôter la vie à quelque Troyen ; mais, pour mieux suivre la vérité de cette histoire ,

je ive faisais pas un grand carnage ; j'étais toujours repoussé jusqu'à mes vaisseaux, qui étaient de fort jolis cabinets de charmille : là je me re|)Osais en attendant que la colère d'Achille fût passée et qu'il revint au secours des Grecs. Enfin ce grand jour arriva : la mort de Patrocle fit courir le fils de Pelée à la vengeance ; je m'arme de ma terrible épée , et , malgré les efforts des ennemis, j'entre dans un des carrés et je coupe la tête à mille pavots; non content de tant de héros immolés aux mânes de mon ami , je passe dans un autre ' carré. En vain le Xanthe en foreur veut s'opposer à mon courage , je brave les eaux du Xanthe , et je fais mordre la poussière à tous les pavots qui s'offrent à mes coups. Déjà Dé!phobus n'est plus , Sarpédon ne voit plus la lumière , Astéropée est tombé sous* mes coups ; le champ de bataille est couvert de morts et de mourans : ce n'était pas assez ; Hector restait , Hector, le meurtrier de Patrocle! le meurtrier de mon ami! Hector levait une tête superbe et semblait braver ma fureur; je m'élance vers lui ; déjà mon épée était prête à lui porter le coup mortel. Tendre Andromaque, malheureux Astjanax, tremblez, Hector va périr, il va tomber sous le' fer d'Achille. Un bonheur inespéré sauva la vie à Hector : Lope de Véga

i6 MÉMOIRES

parut au moment où j allais portet le coup mortel au héros de Phrjgie. Lope me regardait depuis une demi-heure / coupant la tête à tous les pavots^; il voulut sauvef le superbe Hector, et me demanda doucement le motif de ma fureur. Je lui dis que je repassais mon Iliade , et que y dans ce moment, j étais devant les portes de Scées où Hector devait périr.

Lope de Yéga rit beaucoup ,- et , me laissant continuer mon combat , il courut raconter ma victoire dans le palais de Priam.

Page 1