CHAPITRE V
Fête à Fernixo,,
Ijes soins et les bontés que Ion me prodiguait à Femixo m'empêchaient de regretter la maison paternelle; d'ailleurs ce beau château était le centre des ifétes et des plaisirs. Les plus grands seigneurs de l'Europe venaient tous admirer le grand homme qui j résidait ; une foule d'étrangers , toujours nouvelle , venait assister aux spectacles que donnait Lope de Yéga. Il faisait jouer ses pièces dans une salle qu'il avait bâtie exprès, et la signora Clairon , cette actrice qui fit tant de bruit en France, vint jouer sur son théâtre et passer
quelque temps ayec lui ; elle enchanta tout le monde par ses taleas : moi , qui n'avais que dix ans , je fus enchanté de sa figure ; je ne la quittais jamais, on me trouvait toujours da^^ sa chambre , et Tauiiidnier se plaignit que mes thèmes n'allaient plus si bien. Ma tante fut bien aise que l'on me donnât <ie petits rôles , et je jouai deux ou trois valets dans des comédies de Lope de Véga. La signora Clairon avait la bonté de me faire répéter. Je prenais aisément ses inflexions de voix , et lorsqu'elle me donnait mes leçons, je voulais toujours les prendre à ses genoux. A la réprésentation je fus fort applaudi. Don Lope me donna un 'diamant pour marque de son amitié, et la belle sjgnora , ma maîtresse , m'embrassa plusieurs fois : ce que j'aimais bien mieux que le diamaat de Lope.
Ce grand homme voulut donner une fête à la belle actrice ; et cette fête fut d'autant plus agréable , que les apprêts s'en firent sans qu'elle s'en doutât. Les vers que fit don Lope pour cette fête ne sont .pas les meilleurs qu'il ait faits dans sa vie ; mais comme tout ce qui vient d'un homme célèbre intéresse toujours , surtout lorsque peu de gens le connaissent, je vais rapporter fidèlement et en détail la fête donnée à la signora Clairon.
ao MÉMOIRES
C'était au mois d'août, le jour de sainte Glaire; le soleil était couché depuis longtemps ; les fenêtres ouvertes du salon laissaient entrer un yent si doux , que mille bougies allumées n en étaient pas agitées ; tout le monde assemblé autour de la divine actrice racontait avec plaisir cnTnbii>n elle avait fait verser de larmes à sa dernière représentation. Tout h coup on annonce un berger et une bergère, qui venaient apporter un bouquet à la belle Aménaîde ; nous entrons , j'étais vêtu de blanc , et mon habit , mon chapeau et ma houlette étaient garnis de rubans roses. Une jeune fille ^ vêtue de même , soutenait avec moi une grande corbeille pleine de fleurs : nous nous approchons de celle pour qui nous les avions cueillies : tout le monde fait cercle ; Lope se cache modestement derrière le fauteuil de la fière Electre, et nous chantons le dialogue suivant, qui avait coûté un quart d'h€ure de travail à don L'ope. Nous essayons de le traduire en français , en prévenant qu'il perd beaucoup à la traduction.,
SvB l'âib d'Annetie à Vâ^e de quinze ans,
LA BEBGÈHE.
Dans la grandVille dé Pan%i On se lamente, on &ît des cris;
D'ON JEUNE ESPAGNOL. %m
Le plaisir n*est plus de saison ;
La comédie
N'est plus suivie ;
Plus de Clairon.
LE BEnGEn.
Melpomène et le tendre amour La conduisirent tour à tour; En France elle donna le ton.
Paris répète :
Que je régrettei,
Notre Clairon !
LA BEBoinE.
Dès qu'elle a paru parmi nous, Les bergers sont devenus fous ; Tyrcis a quitté sa Fanchon.
Si l'infidèle
Trahit sa bellcl,
C'est pour Clairon.
LE beugeb.
Je suis à peine â mon printemps , Et j'ai déjà de$ sentimens.'
LA bebgèbe.
Vous êtes un petit fripon.
LE BEI^GEB*
Sois bien discret^, La faute est faite ;.
J'ai vu Clairon.