CHAPITRE VI
Portraits,
J 'aurais dû vous faire plus 'tôt, mon cher lecteur, le portrait de dona Nisa , la sœur de ma tante. C'était alors une femme de cinquantecinq ans , qui joignait à de l'esprit beaucoup de talens et une excessive bonté : elle poussait même cette dernière qualité jusqu'à la fai^ blesse :; on lui reproche d'avoir été galante.dans son jeune temps ; je le crois aisément , et celti doit être. Dona Nisa n*est heureuse qu'autant qu'elle est subjuguée; son âme a tellement besoin d'être remplie , qu'elle aimerait plutôt une poupée que de ne rien aimer du tout.
Généreuse et noble jusqu'à la profusion , jalouse du mérite des autres femmes , inconstante dans tous ses goûts , et oubliant aussi vite les injures que les services. Elle avait alors avec elle une petite-fille du grand Galdéron (x)., le père du théâtre espagnol , que don Lope avait élevée , dotée , et mariée à un capitaine de dragons , nommé don Podillo. Pendant le temps que j'étais à Fernixo, dona Podilla accoucha
(i) lie grand Corneille.
D'UN JEUNE ESPAGNOL. aS
d'une fille que dona ^isa adopta dés cet instant. Dans la suite de ces mémoires j^aurai plusieurs choses à vous raconter de la jeune Podilletta.
Au bout de trois mois de séjour à Fernixo, il fallut le quitter , et je pris à regret la route de Madrid^ où mon oncle et ma tante allaient passer l'hiver. Le premier plan de mes parens, en me faisant venir du royaume de Grenade , avait été de me mettre en pension à Madrid ; mais l'amitié vive que ma tante avait prise pour moi dérangea ce projet , et il fut décidé que je ne la quitterais pas et que j'aurais un précepteur. Je méritais la tendresse de ma tante par celle que j'avais pour elle ; jamais je n'avais su ce que c'était qu'une mère-, c'est elle qui m'apprit comment on les aimait.
A notre arrivée à Madrid , nous fdmes reçus par M. l'abbé Marianno (,i) , frère démâtante , et don Avilas , son fils du premier lit. Ces deux messieurs avaient loué une maison dans la rue de Léon , pour l'habiter avec mon oncle et ma tante : je fus tout étonné d'y trouver mon appartement; ou m'habilla comme un petit seigneur; j'eus un laquais, et l'on chercha partout un précepteur.
(i) L'abbé Mîgnot.
Nous restâmes peu de temps à Madrid : nos parens allèrent passer le mois d'octobre ( 1 76$) chez un don Bornillo, dont la ruine a ûut depuis beaucoup de bruit en Espagnt»^ IL habitait alors la terre de son nom, à. quinze lieues de Madrid. L'opulence qui régaaât dans ce château était à peu près comme celle qui régnait à Fernixo : nous j fûmes très bien ' reçus , et , pendant le temps que nous j passâmes , tout ce que la chasse et la pèche peuvent avoir de plus agréable contribua à nos plai^ sirs. Don Âvilas , le fils de ma tante , nous j avait suivis ; il n'avait alors que vingt-quatre ans, et était membre du conseil de GastilLe.
Je suis trop son ami pour risquer de faire son portrait. Don Avilas était très estimé dans son corps , et , quoique bien jeune , il avait beau« ooup de vieux amis. Il s'intéressa à moi dès ce temps-là , et cet intérêt n'a fait qu'augmenter depuis.
Après un mois de séjour à Bornillo , nous revînmes à Madrid. Comme l'on ne m'avait point encore trouvé de précepteur , ma tante pria son frère l'abbé Marianno de vouloir bien me continuer mes principes de latin. Je fus donc l'écolier de l'abbé Marianno, et j'ai maudit plus d'une fois mon maître : c'était un homme de quarante ans , qui avait beau-
D'UN JEUNE ESPAGNOL. ay
«oup / À'esprit et de l'érudition*; éloquent ,* pleia &feii, avide dé travail , vertueux jusqa'm te^tisme , juge sévère des actions d'autn|i;^4|iittier dans son opinion, fier de ne l'i^Tôii^'. jamais fait plier à celle d'un autre ; fsàMJSt le bien par plaisir , mais disant du mal trop publiquement de ceux qu'il n'esti-
'\ mait pas. Son estimé était difficile à acquérir ; il ^fallait être bien plus parfait que lui-même pour qu'il vous en crût digne ; et si par malheur vous lui aviez déplu une fois , son implacable austérité n'oubliait jamais votre faute, et la rappelait toujours ou à vousmême , ou à vos amis. L'abbé Marianno était tel, en un mot, qu'il était aussi difficile de
y* l'aimer que de ne le pas estimer. Il eut la bonté de me donner des leçons ; mais je tremblais en entrant dans sa chambre : ses railleries aifiéres m'humiliaient presque toujours. On regarde comme un grand l^ien d'abattre l'orgueil d'un enfant : on a raison sans doute de combattre sa vanité ; mais lorsque le combat est perpétuel, l'enfant toujours battu ^ ou perd nécessairement de la force et de l'énergie de son caractère , ou , si cette énergie est assez forte pour résister , elle se tourne contre le continuel agresseur qui la tourmente; l'âge vient , et l'imptession reste. L'enfant , devenu
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hoiflme , se souvient des terribles leçons qu'on lui a données , et , en payant le tribut de reconnaissance qu'il vous doit, il vous refuse ayec joie ce dont la nature lui laisse lali)>erté , ta confiance.
Enfin l'on me trouva cependant un précepr teur; il s'appelait Bovino. Cet homme , né avec de l'esprit et beaucoup de connaissances, ne laissa pas de m'avanccr dans mon latin pendant le peu de temps que je restai avec lui. Il se livrait cependant moins à l'éducation de son pupille qu'à son goût pour l'art dramatique : le succès qu'a eu depuis sa tragédie des Chérusqucs semble prouver qu'il n'était pas sans talent.