CHAPITRE VIII
Année intéressante*
JDoN Lope de Vcga fit jouer alors sa tragédie ides Scythes. Je voulus absolument la yoir ; et comme ma tante^ne me refiosait rien ^ elle sus^ pendit mon entrée à la pension de Tabbé Chocaido. Pendant ce temps une amie de ma tante lui indiqua un précepteur qu'elle assura lui convenir parfaitement : la peine que mes parens avaient à se séparer de moi leur fit encore essayer ce dernier, et , au lieu d'entrer en pension , mon oncle prit ce nouveau précepteur , qui s'appelait Yrido. Le temps de quitter Madrid était venu ; nous p«fl|^es donc pour Avilas , et nous emmenâmes Yrido avec nous.
Mes parens n'eurent point à se repentir de l'avoir pris : c'était un homme bien au-dessus de son état , plein d'esprit et d'érudition , de mœurs irréprochables, et fait, en un mot, pour rendre son disciple vertueux , aimable et instruit. Yrido ne tarda pas à s'attacher à moi ; je le lui rendis de tout mon cœur , et cet attachement ne finira qu'avec moi.
J'étais dans ma douzième année , je commençais à penser et à sentir; j'eus alors une
petite idée de l'amour , un peu plus forte que toutes celles que vous ayez pu remarquer. Je fis connaissance avec les nièces du poète Tegrès (i) : la cadette me plut beaucoup ; et pendant un petit séjour que nous allâmes faire à leur château , j'étais aux petits soins arec celle que j'aimais. Je peux dater de cette époque mon premier sentiment ressemblant un peu k l'amour ; la ressemblance était bien légère , car je yis fort peu cette cadette , et je l'oubliai tout aussi vite que je m'en ét'ais épris..
Mon oncle , qui me destinait au serrice , m'acheta un petit cheval pour me donner les premiers principes de 1 equitation. La posses*sion de ce cheval fut un des plaisirs les plus vifs que j'aie sentis : j'aimais beaucoup mon petit coursier, qui était une jument : je lui avais donné le nom de Biche ; je la parais de fleurs et de rubans , je lui faisais des vers , et le cœur me saigne encore en me rappelant que je fis accoucher ma Biche avant terme , pour l'avoir galopée pendant deux lieues dans le temps de sa grossesse. Biche était pourtant tendrement aimée , et elle a dû me regretter d'autant plus , que de mon écurie elle a été finir ses jours dans un moulin.
(i) Les nièces Be Gressegt.
Pendant le cours de cet été , ma tante fit connaissance avec un gentilhomme des environs y père de trois filles assez aimables. Elles étaient fort jeunes , et plurent infiniment à ma tante, qui les prit en amitié, les attira chez elle, et, les traitant comme ses filles, leur donna cet usage du monde et ce vernis qu'on n'acquiert guère qu a Madrid.
Ces trois signora avaient une femme de chambre nommée Joséphine, que je trouvai charmante ; elle é'tait effectivement jolie , et j'allais dans sa chambre le plus souvent que je le pouvais. Mon amour pour Joséphine me donna, pour la première fois, l'idée de la jalousie ; je n'aimais point que personne vint parler à Joséphine ; et un- jour que mon précepteur voulut l'embrasser par plaisanterie , je tirai exprès la chaise de Joséphine , qui tomba et se blessa : je fus enchanté de ce que cet accident l'empêchait d'être embrassée. Ses maîtresses se moquaient de mes amours avec leur femme de chambre ; leurs plaisanteries me déplurent. Ce qui acheva de m'aigrir contre elles , c'est qu'elles chassèrent Joséphine , et que je ne vis plus Fc^'et de mes amours.
Cependant Yrido ne me laissait pas négliger mon latin,; j'avançais assez rapidement; j'expliquais Horace et Virgile : ma tante, qui
Tpulait cultiver la mémoire dont le ciel m'avait doué y me faisait apprendre par cœur le poème de Lope de Y éga ; lorsque je disais un chant sans faute , ma récompense était douze réaies , et comme ce poème avait dix chants , il me valut une piastre. Souvent Ton m'en faisait déclamer les morceaux les plus beaux ; on applaudissait mes talens , et mon petit amour-propre préférait une louange aux douze réàles de ma tante. Mes jours se passaient gaiement ; car, outre la société des trois beautés que Joséphine servait, nous avions toujours beaucoup de inonde. Un nouvel hôte vint mettre le comble à mon bonheur.
Un jour , je m'en souviendrai toute ma vie ,' j'allais monter à cheval , je descendais l'escalier de ma chambre , lorsque j'aperçois à quelques marches de moi , qui ?. . . . mon père , mon père que je n'avais pas vu depuis deux ans ,' mon père ,- que je croyais à deux cents lieues de moi. Je me précipitai dans ses bras , la joie me fit pleurer à chaudes larmes ; je fus un quart d'heure sans pouvoi^rononcer unmot ; je sanglotais et j'embrassais mon père. Mon oncle et ma tante iurentismus de la vive sensation que j'éprouvais; ils reçurent leur frère avec tendresse , et je me livrai à la mienne avec toute la vivacité que Dieu m'a donnée.
Ce fut alors que j'appris la mort de mon grand-^ père : je le regrettai , quoique je ne l'eusse* guère yu ; mais il était bon , il m'aimait , et nous serions- trop inalh(>ureux s'il nous en fallait davantage pour chérir et pleurer quelqu'un. Il avait fait mon père son héritier universel , et ce testament lui assurait la possession incontestable de la terre de Niaflor.
L'arrivée de mon père décida mon oncle et ma tante \ passer leur hiver à Aviias ; d'ailleurs ils avaient besoin de raccommoder leurs finances , qu'ui^trop long séjour à Madrid avait ^dérangées. Je ne fus point fâché de ce projet f je restai auprès de mion père , et nous avions de la société : un commandeur de Malte et une chanoinesse , sa nièce , passaient l'hiver dans leur commanderie , fort près d'Avilas..
Les signora Grinitto venaient souvent nous voir ; l'ainée , âgée d'environ vingt-deux ans , n'était pas jolie , mais elle était douce et honnête ; la seconde , nommée Henriette , était assez bien de ûgure , grande , bien faite , peu d'esprit , mais beaucoup de bon sens ; la troisième, la signora Gornilla, était la plus jolie et la plus spirituelle , mais elle était un peu contrefaite , et visait à l'épigramme, sans avoir assez de saillies pour soutenir avec agrément ce genre dangereux et brillant. L'abbé Ma-
riantto vint anssi nous yoir et mit de la gaieté dans la maison ; l'hiver s'éconlait insensible^ ment : mon père était toujours ayec Yrido et mbi ; quelquefois nous allions ensemble à la chasse , que j'aimais assez ; mes études allaient bien, et cette année est une des plus douces de ma yie. Le départ Be mon père me la fit regretter plus d'une fois. Au mois de mars 1 768 , il reprit la route du rojaume de Grenade:
cette séparation me coûta infiniment; j'aimai» mon père plus que moi , et je l'aimais d'autant plus, que jusqu'alors je n'avais guère aimé que lui. Je fus bien lodg-temps à me consoler de sa perte ; je m'enfermais pour pleurer son absence , et Yrido n'était pas fâché de mon chagrin.
Ce fut dans cet instant que l'on me fit faire ma première communion. Jusqu'alors je n'avais pas fait grande attention à la religion. Le curé de la paroisse , qui m'instruisit , me fit une si grande frayeur de l'enfer, que je devins dévot : je ne manquais plus la messe; j'étais devenu un petit saint , et je fis ma première communion avec tout le zèle d'un converti.
A peine était^lle faite , que mon pncle reçut une lettre du premier éeujér de l'infant don Juan , par laquelle il lui apprenait que j'avais une place depagd, et qu'on lui donnait le
choix de m'enyoyer cette année ou la suivante. hsL tendresse de ma tante la portait à renvoyer à l'année d'après : je n'avais que treize ans , j'aurais fort bien pu attendre ; mais mon impatience détermina. Il fut résolu que mon oncle qie conduirait lui-même k Madrid. On me fit mon pe^it équipage : Yrido vit tous ces apprêts avec chagrin; il m'aimait tendreipent , et il devait rester à Avilas .jusqu'à ce qu'il fût placé : je le quittai aussi avec regret; j'embrassai ma bonne tante en pleurant , et le lendemain no'us primes. la route de Madrid.