CHAPITRE XI
Courses, fêtes. Études des mathématiques. Ma^ riage de don Avilas. Mort de ma tante.
£ passais ma yie sur les chemins ou à 1 eglise , car don Juan était très dévot et voja^ geait sans cesse; je n'étudiais . gnère , j'oubliais même ce que j'avais appris : mon projet était de servir dans la cavalerie , et je croyais <pi'il était inutile de s'appliquer à antre chose qu'au cheval. Je lisais beaucoup de romans , que j'aimais avec passion. Celle de toutes mes lectures qui nie plaidait le plus , était la traduction de l'AriostCp ce charmant poème faisait sur moi le même effet qu'avait produit l'Iliade dans ma première enfance; je ne rêvais 'qu'à Gharlemagne et à ses paladins ; je ne passais jamais sur le Pont-Neuf sans chercher: des yeux l'endroit où Rodom'ont avait passé la Seine à la nage; j'avais donné un nom à chaque cheval de l'écurie de l'infiaint , et le nlien était toujours le fidèle Bayard. Mon teiàps se passait ainsi à courir, à lire et à rêver. Mon oncle et ma tante venaient passer leur hiver à Madrid , et j'allais souvent dîner chez eux; d'ailleurs les fêtes se stfccédèrenf
Il la cour d'Espagne pendant tout le temps que je fus page : le mariage de la princesse Adélaïde , mon ancienne maîtresse , avec l'infant don Joseph, fut le premier dont je fus témoin. Cette princesse me donna une montre , et toute la maison de son père pleura de la voir entrer dans une autre. Le mariage du duc de Bourbon avec la sœur 'i3[e l'infant don Joseph suivit celui de la princesse Adélaïde ; et enfin celui du prince des Asturies se fit au mois de mai 1770» J'assistai à toutes les fêtes qui sp donnèrent à cette occasion. Je pensai périr au malheureux feu d'artifice qui coûta la vie à tant de citoyens de Madrid ; et , toujours k la suite de don Juajd , je vis les difTérentes maisons du roi d'Espagnç^ et tout ce que sa cour avait de plus brillant.
J'avais ainsi pas3é deux années de mon temps de page; j'étais âgé de quinze ans, et dans onze mois je devais entrer au service , lorsque tout à coup le désir de servir dans l'artillerie me prit : j'en fis part à mes parens, qui y consentirent ; mais il fallait travailler et apprendre quatre groâ volumes sur lesquels il était nécessaire de subir un examen avant d'être admis seulement aux élèves. Rien ne me rebuta; je pris un maître à Madrid; je t^^availlai jour et nuit , je ne sortis plus de ma
chambre; pendant le temps que je suivais ' mon prince dans les visites qu'il faisait , j'avaig mon livre dans ma poche, et, tandis qu'il faisait sa visite, je m'occupais dans l'antichambre à calculer le solide d'un boulet , ou à mesurer la hauteur d'une courtine. Un ancien général espagnol, qui venait dans la même maison que don Juan, me trouva un jour occupé à tracer, sur le parquet de l'antichambre , avec de la craie , la démonstration de la vis : il fut édifié de mon goût pour l'étude, et me prédit que je serais général; je ne demandais qu'à être élève, et mon ardeur pour le travail ne diminuait point. 11 m'est arrivé souvent , dans le fort de l'hiver, courant à cheval devant la voiture de don Juan , de me rappeler une proposition que j'avais de la peine à. démontrer sans figure; je descendais', et, traçant sur la neige, avec le manche dt mon fouet , deux mobiles liés ensemble par une ligne inÛexible, je calculais et démontrais le point où était leur centre de gravité ; et lorsque j'avais fini ma démonstration je remontais à cheval , et je regagnais , en galopant , le temps que mes mobiles m'avaient fait perdre.
Avec cette ardeur , je fis de grands progrès , et mon maîtte m'assurait tous les jours que je ne serais pas refusé à l'examen. C<e temps
5o MÉMOIRES
8*écoulait insensiblement : dans 1 été de 1770, je devais stÙTre mon prince à Aranjuez; mais la haine de don Cortillos ne manqua pas de prétexte pour me faire rester à Madrid. Ce contre -temps fut heureux pour moi; mon oncle et ma tante y vinrent pour marier ce don Ayilas dont je vous ai parlé ; il épousait la fille de don Sibalto-, garde du trésor ro}ral : je fus prié de la noce , qui se fit à la campagne , à trois lieues de Madrid. J'aliai donc pasaer quelques jours à cette campagne , et ce fut un grand plaisir pour moi de me retrouver avec cette bonne tante que j'avais quittée à regret: elle me combla de caresses, ainsi que le marié, et la mariée , qui me donna une belle chaîne <d or pour présent de noce. Après quelques jours passés ainsi dans les plaisirs et dans les festins que cause toujours un mariage, il fallut retourner à mon service , et dire adieu à mon oncle et à ma tante qui reprenaient le chemin d'Avilas. En embrassant ma tante , je versais des pleurs comme si j'avais prévu que c'était la dernière fois que nous nous embrassion».
Hélas ! je ne la revis plus ; elle tomba malade peu de temps après à Avilas; les soins de mon oncle , l'art des médecins prolongé^ rent sa faible vie jusqu'au mois, de lévrier; mais ell^ succomba à cette époqu« , et mourat
D'UN JEUNE ESIAGNOL. ' 5i
en donnant encore des marques de son atta* chement pour moi. Elle me laissa six cents livres de rente viagère ;^ je n'avais pas besoin de ce bienfait pour la pleurer.
Mon oncle , inconsolable , se rendit sur-lecbamp à Madrid , où je le vis pénétré d'une douleur que rien ne pouvait calmer. U fit vendre tous ses meubles , mit ordre à ses affaires > et loua une maison de campagne dans un vil^ lage à cinq lieues de Madrid. Mon oncle avait douze ou quinze mille Hvres de rente i et devait en avoir encore six ou sept à la mort de ce grand-^ncle , son bienfaiteur , duquel il s'était séparé. J'allais le voir à sa campagne le plus souvent que je pouvais ; son'amitié pour moi semblait augmenter par la perte de sa ftmmc.
Il fit un testament par lequel il me donnait tout ce qu'il laisserait après lui ; il attendait impatiemment la iin de mon temps de page pour pouvoir me conduire lui-même au corps que j'avais' cboisi , et j'étais plus impatient que lui de voir arriver ce moment.
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