‹ Œuvres La jeunesse de FlorianChapitre 23 sur 63 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Début à Durango, Itiaison avec Estevan, Perte

irréparable.

.liiN arrivant^ je me trouvai dans une position très agréable pour un jeune homme qui entre au service. Mon premier chef, don Gar> cias, était prévenu en ma faveur, et m'accueillit avec toutes sortes de bontés. J'avais , outre don Garcias , trois, autres commandans à qui mon oncle, m'avait fortement recommandé ; ce même oncle avait donné une année de pension à celui de nos chefs ôhargé de tenir notre argent ; car , par un ordre du roi , les élèves n'avaient pas le maniement de leurs finances : j'avais dans ma poche une dixaine de louis uniquement consacrés à mes plaisirs , et je pouvais mener la vie la plus, heureuse éh cultivant l'amitié que mes commandftnf

m'offraient. Au lieu de suivre cet excellent parti , mon premier soin fiit de me lier ayee les élèyes les plus étourdis et les plus tapageurs de la troupe ; nous étions soixante ; ainsi je n'eus pas de peine à me composer une société de cinq ou six des plus bruyans. Parmi ces jeunes gens il j en ayait un que je distinjguai dès-lôrs , et qui n'a pas cessé depuis d'être mon ami ; il s'appelait Esteyan. Esteyan ayait yingt ans, beaucoup d'esprit, beaucoup de science , beaucoup d'aptitude «ux matbéma^ tiques. Il était de la plus grande yiyacité , mais aussi sensible qu'étourdi ; braye comme son épée, mais mettant sa gloire h- la tirer souyent. C'était enfin un de ces hommes aimables qui sont dangereux jusqu'à yingt-cinq ans, et qui après sont plus solides que les autres. Tel fut l'ami que je me choisis : nous ne fi(!bnes pas long-temps sans nous lier intimement. Je youlais que son expérience me guidât dans les ayentures que j'espérais ayoir; car j'étais ayide dé tout ce qui pouvait me donner l'air d'un grand garçon.

La première qui m'arriva ne ftit pas très flatteuse, comme yous en allez juger. Je me promenais ayec un élèye de ipa société aussi jeune que moi : nous parlions de nos bonnes fortunes , et , de mon côté , la conversation tft^

rissait, parce que je possédais encore ce que j'avais été si tenté d'oflfrir à dona Pradella. J)ans le moment où mon camarade me faisait le récit d'une de ses victoires , nous vîmes paraître deux belles qui marchaient devant nous en riant. Nous les accostâmes : le cœur me battait en touchant le^ casaquin d'indienne de celle qui ùi échut en partage ; je ne savais trop que lui dire; je mourais d'envie cependant qu'elle m'entendit : je fus assez heureuvpour qu'elle en prît la peine. Il est trop tard , me dit cette belle, pour que nous puissions aller faire un tour dans un de ces bastions ; je suis obligée de vous quitter ; mais demain , à la même heure , tfOuvcB-vous ici , fet j'aurai le temps. .— - Quel bonheur ! Je lA temerciai mille fois ; je précipitai mes baisefs en proportion de l'heure qui la pressait et de la reconnaissance qui m'animait ; et , après lui avoir fait répéter vingt fois qu'elle serait exacte , je baisai l'arbre sous lequel ce* tendre rendez- vous était donné , et m'en retournai chez moi attendre le lendemain. Jamais journée ne m'a paru si longue que ce lendemain -, jamais nuit n'a été si appelée, si désirée , si invoquée qi\e le fut celle au commencement de laquelle nous devions revoir nos infantes. Enfin elle arrive , cette nuit ; et mon camarade et moi, après nous être bien

D*UN JEUNE ESPAGNOL. tS

parfumés , nous volotis au rendez-vous sur les ailes de l'Amour. Nos belles nous attendaient: jugez du plaisir que nous eûmes à les joindre ! Bientôt nous nous séparons ; je conduis la mienne dans une allée charmante où les fleurs semblaient naître pour nous inviter à les fouler : là , je^me jette aux genoux de celle de qui (dépend mon bonheur ; ma langue bégaie pour la première fois la plus tendre déclaration.. Hélas ! c'était la première fois que ma divinité en entendait , elle ne me répondit pas grand' chose , mais apparemment ayant peu de temps à elle , comme la veille... Je m'arrête ici , mon cher lecteur; je ne puis m'empêcher de pleu- • rer sur la perte que je viens de faire ; ma tendre amante n'eut pas l'air de rien regretter. Je re-J joignis mon camarade avec l'air d'un héros vainqueur. En m'en retournant avec lui , un accès de franchise nous prit; nous convînmes que nos deux amantes avaient été chéries par des cœurs tout neufs; mais quelle fut hotre douleur en apprenant le lendemain que nos divinités avaien^t été quelques jours auparavant fouettées et chassées de Bilbao ! Voilà quelle fut la première sortie de don Quichotte , et la première aventure que son. courage mit à fin.

eu MÉMOIRES

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