‹ Œuvres La jeunesse de FlorianChapitre 24 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CoïKju^te de la belle Rose» Voyage à Avilat, Mariage de mon oncte.

Je me consolai aisément de mon malheur, et je me ccu^ obligé de le réparer par une conquête plus difficile et plus digne de m'illustrer : ce fut la belle Rose que j'attaquai. Rosie était une jeune marchande d&modesibrt jolie , et plus que coquette ; maift ses amans avaient tous été des élèye^ de renom ; elle Moisissait toujours quelqu'un dont la réputation fût déjà faite , et je crus que la mienne le serait bientôt , • si je parvenais àjui plaire. Je lui écrivis donc une lettre bieu vive , bien touchante , et j'allai la Itti remettre moi-même, sous prétexte d'acheter une cocarde. Rose prit ma lettre , sans dair gner sourire ni. me regarder. Le lendemain je retourne acheter encore une cocarde ; mais la pudibonde Rose , tout en me la faisant , me dit à voix basse : Mon&ieur , votre lettre m.'of^ fense, j'ai eu grand tort de la- décacheter ; je veux le réparer en vous la rendant ; mais je nepuis vous la^r^emottre ici, parce que ipa mère me verrait : trouvez -vous ce soir dans telle rue, vous entrerez dans telle allée, et là je

TOUS expliquerai pourquoi je ne veoi plus vous yoir. Ces parole? furent accompagnées iie cinq ou six coups d'œil qui auraient rassuré tout autre que moi ; mais , loin d'être enchanté dn discours de Rose , je fus assez sot pour me désoler. Je me trouvai cependant au rendezp-vous, la belle Rose m'attendait. J'entre dans cette allée j aussitôt Rose ferme la porte sur moi , et je me trouve alors , non dans une allée , mais dans un bûcher fort étroit et fort obscur. La charmante Rose me dit en m'em^ brassant qu'une de ses amies , servante chez la maîtresse du bûcher , lui avait prêté la clef ; que nous étions en sûreté , et qu'ainsi je pouvais répandre dans son cœur tous les- secrets du mien. Moi , en homme consommé dans ces sortes d'aventures^, je profitai de l'obscurité du bûcher pour arracher à la pudique Rose des faveurs qu'elle n eût jamais accordées dans un lieu plus éclairé. Nous étions cependant . embarrassés , le bûcher était petit , et l'on ne .pouvait s-'asseoir nulle part : j'en fis mes plaintes à mon amante ; mais la prévo^^ante fille avait potirvu à tout. Elle avait fait apporter un panier sur lequel je m'assis ; et comme il n'j avait pas deux places , il fallut bien que Rose s'assit sur mes genoux : dans cette chaf-. mante attitude , nous commençÂmes une coa-

versation si vive et si tendre , que le fond du panier cassa , et nous roulâmes tous trois. La bonne amie qui avait prêté la clef du bûcher entendit du bruit , et vint à tâtons voir ce que c'était ; elle tomba sur nous , et ne fit que redoubler l'embaiTas. £nfin je m'en tirai ; je mis à la porte la cliaritablfi amie , je raccommodai tant bien que mal le panier pour le lendemain , et quittai ma belle Rose , en lui promettant de revenir tous les jours lui redire les mêmes choses.

Cette intri^yue dura quelque temps; Rose m'aimait, et nos rendez-vous se multipliaient avec les jours. Je fus étonné au bout de^ six semaines de ne plus y aller avec le même plaisir; Rose ne me paraissait plus jolie; et j'étais fort aise lorsque quelque accident me faisait manquer mon rendez- vous. Je proposai à Rose de la résigner k un de mes amis : elle pleura , et puis ses larmes tarirent, et trois jours me suffirent pour lui persuader la résignation. Je la proposai à Estevan , qui n'en voulut point.. Un autre fîit moins difficile , et me promit de prendre ma place : je le menai donc aubûcher, je l'installai dans la charge que je quittais , et je lui recommandai d'être fidèle à Rose. Après mon exhortation , je les laissai ; et depuis ce temps je n'ai plus fait de visite à ce bûcher que

j'avais tant aimé. L'ennui me gagna bientôt ; je résolus d'aller me dissiper quelque temps chez don Avilas , qui était toujours en exil ; je partis pour sa terre, et j'j retrouvai à peu près la même société que j'y avais laissée. Pendant les trois semaines que ]j passai , il ne m'arriva rien de remarquable, et je pris la route de Durango , aussi content d'y retourner que j'avais été aise d'en sortir.

Pendant mes amours et mes voyages mon oncle voyageait aussi et faisait aussi l'amour; il se divertissait seulement de plus à se remarier. Je ne vous ai point parlé de lui depuis rinstant où nous nous* séparâmes chez, don Crinitto : il avait fait pçu de séjour à Madrid , et était allé passer l'hiver à Fernixo , auprès de Lope de Véga et de dona Nisa, qui l'y avaient invité. A peine arrivé , il devint fort épris d'une Minorquoise qui était chez Lope de Véga; cette étrangère, mariée à un habitant de Minorque, qui avait pensé la jeter cinq ou six fois par la fenêtre , était parvenue à faire casser son mariage, en profitant des lois de sa petite isle. Ce^te veuve d'un mari vivant était assez bien de figure , et y joignait même de l'esprit, si Ton peut nommer ainsi une imagination grimacière et l'art de saisir des minuties. Getto femme aperçut le faible

de mon oncle ; et comme elle n'avait rien et qu'elle désirait quelque chose, elle parvint à se faire épouser par lui. La différence des religions , le premier mari encore vivant , apportèrent des obstacles à ce mariage; mais Targent de mon oncle les leva tous. Ce qu'i] ne put empêcher, et ce qui nous fâcha le plus, ce furent les mauvais propos que ce* second hymen fit tenir. La douleur qu'avait d'abord fait paraître mon oncle , et les ridicules de sa femme , furent des armes terribles qu'il mit dans les mains de ceux qui ne l'aimaient pas. J'étais de retour à Durango lorsqu'il m'écrivit cette nouvelle : j'y fis peu d'attention ; j'étais trop occupé dans cet instant pour me donner / la peine d'examiner si ce mariage m'était^tile

ou désavantageux.

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