‹ Œuvres La jeunesse de FlorianChapitre 26 sur 63 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Claire.

JtiiSTEvAir et moi nous attendions impatiemment que le cruel époux qui avait dérangé nos soupers recommençât ses vojages, et tout en attendant nous cherchions à charmer notre ennui en courant les petits bals qui se donnaient dans la ville. En Biscaje, le peuple aime beaucoup la dans«, «t l'on se

D L N JEUNE ESPAGNOL. yS

l'assemble les dimanches et les fêtes dans une salle illuminée de trois ou quatre chandelles : là , une vieille femme , armée d un violon , dont Tarchet n'a plus que quelques crins et point de colophane , écorche une contre-danse sur trois cordes , qui crient toujours toutes à la fois ; chaque danseur donne un sou pour lui et pour sa danseuse , et des bancs de bois rangés tout autour de la salle servent de siège à ceux qui se reposent par fatigue ou par économie ; la cheminée , aussi large que haute , est l'asile des enfans de la joueuse de violon , qui interrompt de temps en temps ses triples accords pour les empêcher, à coups d'archet , de faire trop de tapage. Ce ^t dans une de ces salles qu'Estevan et moi nous entrâmes certain dimanche , et que , tout en regardant danser les gentilles citoyennes de Durango, j'en découvris une, grande, bien faite , et qui me parut charmante. Ce n'était pas la beauté de sa figure qui me plaisait , car elle était à peine jolie ; mais je ne savais pourquoi toute sa personne m'enchantait : elle était assise sur le bout du banc ; c'était la fille de la joueuse de violon. Je m'approchai d'elle , et mon cœur battait ; j'étais surpris de ne plus sentir cette hardiesse que mes aventures , mes soupers et mes victoires m'avaient donnée ; je

tremblais presqtie en regardant Glaire ( cëtaît son nom ) , et je ne savais comment lui parler. Estevan, qui vit mon embarras, et qui ne tremblait point du tout, entama la conversation ; mais Glaire la termina tout de suite par une réponse laconique; à peine dai^a-t-elle nous regarder, et l'air de fierté que je lui trouvai redoubla Tamour qui m'enflammait déjà. Pendant tout le temps que dura le bal , je pus à peine dire deux mots à Glaire , jqui avait soin de répondre fort haut à toutes les questions que je lui faisais tout bas. Le bal fini , il fallut s'en aller , et je me retirai chez 'moi véritablement amoureux.

Claire avait une sœur nommée Victoire , qui était plus jolie , mais moins aimable qu'elle ' Je persuadai à Estevan qu'il était amoureux de Victoire ; Estevan le crut dès que je l'eus prié de le croire : nous voilà tous les deax épris des deux sœurs , mais d'une manière dif-^ férente; j'adorais Claire, au lieu qu'Estevan n'aimait Victoire que par amitié pour moi.

, Je ne veux pas vous ennuyer en vous détaill.int tous les billets , toutes les lettres que j'écrivis à ma chère Claire , et qu'elle me renvoya toujours sans les avoir ouverts. Je me trouvais partout où elle allait ; je la suivais à l'église, dans ses promenades ; j'étais toujours

sur ses pas : peine mutile ! Claire faisait à peine semblant de me voir. Deux mois se pas- ' sèrent sans pouvoir lui dire un mot , et tant de vertu ne faisait qu'accroître mon amour. A force de suivre Claire , je connus bientôt tes sociétés , et je fis tout au monde pour j avoir entrée. La maison d'un menuisier, parent de Claire, était une de celles où elle allait le plus souvent : ]y venais chaque jour faire faire une équerre ou une règle, et mes politesses gagnèrent le cœur de la femme du menuisier :

je lui demandai la permission de lui faire quelquefois ma cour ; cette permission ne me fut point refusée. Ce fut dans ces visites que j'eus enfin le bonheur d'entretenir ma Claire, et que je vins à bout de la convaincre de mes sentimens : quand on se croit aimé, on est tout prêt à rendre amour pour amour , si déjà on ne l'a rendu. Claire daigna me donner de l'espoir : quelques présens me gagnèrent son cœur , et bientôt je me crus aussi aimé d'elle que je l'aimais moi-même. Je ne la voyais pas plus souvent : j'étais obligé de prendre l'heure de mon diner pour passer avec elle quelques instans ; c'était ordinairement depuis une heure jusqu'à deux qu'elle m'introduisait dans une salle basse où elle travaillait avec sa sœur. îEstevan ne venait point avec moi ; il aimait

mieux dîner que faire l'amour : moi je portais du café à Claire; nous le faisions; nous le prenions ensemble; rien ne me paraissait com> parable à ces doux momens ; et ^comme Theure à laquelle je la quittais était consacrée à une leçon de dessin , je faisais toujours servir mes crajons à me retracer celle que je Venais de Toir. Chaque jour me retrouvait d'autant plus amoureux , que ma pudique amante avait grand soin dëloigner tout ce qui , selon elle, ne tendait qu'à déshonorer l'amour : excepté quelques doux baisers qu'elle me permettait , tout le reste m'était défendu, encore avait-elle soin de régler le nombre de ces baisers : et moi^ qui étais aussi soumis que tendre , je me gardais bien de lui désobéir ; je tâchais seulement de la faire tromper dans ses calculs.

Cependant un jour j'arrivai de meilleure beure qu'à l'ordinaire : sa sœur Victoire n'était point avec elle ; Claire était seule. Je fus si surpris de mon bonheur, que la regarder et voler dans ses bras, ne futtl'afDiiire que d'une seconde : Je la pressais contre Inon cœur , mes jeux dévoraient ses charmes ; mes lèvres étaient collées aux siennes; je ne parlais pas , mais que de baisers lui expli*quaient mes pensées ! Ce langage si tendre ]> ai supérieur à tous les autres , Claire l'en^

tendit ; elle me demandait grâce avec cet aie qui ne l'obtient jamais : je la lui promis cependant; je la mis sur mes genoux, je la regardais, ma main gauche la soutenait, et ma droite serrait la sienne ; nous nous faisions des protestations d'une étemelle constance ) je lui jurai de réprimer mes désirs , je lui tins parole ; mais , en lui promettant de ne pas prétendre aux plaisirs qu'elle me devait peut-être , je ne youlus pas. . . . Claire trouvait mes raisonnemens bons , et j'étais toujours à ses ordres pour raisonner, lorsqu'une aventure tragique vint me séparer quelque temps de ma tcn4re Claire.

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