CHAPITRE IX
Yoyage économique. Fête à Rovillo, Ce qui *'en- ' suivit. Départ pour Madrid.
jDes douze francs que don Garcias avait bien voulu m'avancer j'avais été obligé de pajer pour neuf francs de dettes criardes , et il ne me restait plus qu'un petit écu pour faire vingt lieues , pajer mon cheval de louage ^ te nourrir, nouitir un homme qui me suivait pour ramener mon cheval, et dîner moi-même en chemin.
Pour comble de malheur, ce cheval ne devait me conduire que jusqu'à Oviédo , où je devais en louer un autre , toujours avec mon petit écu. Je réfléchissais tristement aux moyens de remplir tant de devoirs avec trois livres , et je ne trouvai d'autre expédient que de faire les vingt lieues sur le même cheval , sans le faire manger, et sans manger moimême. Mon guide , à qui je confiai mon projet, le désapprouva beaucoup; mais il était à pied , et moi à cheval. Je lui dis de se rendre à son aise à Avilas , où je le paierais et lui rendrais sa monture*, et, sans m'informer si la chose lui convenait ou non , je piquai des
Jeux , et , à force de coups J'éperon , j'arrivai à Ayilas saus avoir débridé et sans avoir toa*ohé à mon petit écu. Je trouvai le château désert ; don Avilas et tout son monde étaient allés souper à l'abbaje de Santo-Pedro , à un quart de lieue d* Avilas. Je mis mon cheval à l'écurie , ou , pour mieux dire , sur la litière , et f prenant mes jambes à mon cou , je gagnai Tabbaje le plus vite que je pus, comptant bien satisfaire la faim qui me pressait depuis le matin. Je fus reçu à merveille par l'abbé Taschero et par don Avilas. Je me mis à table avec grand plaisir , je mangeai comme un ogre , et Ion me ramena le soir à Avilas , où arriva le lendemain mon guide , à qui je payai , avec l'argent que don Avilas me prêta, sa course et celle du cheval qui était fourbu.
Don Angelo , dont je vous ai déjà parlé , était encore exilé à Avilas , et dans l'instant où j'y arrivai il était fort occupé d'une fête qui devait se donner dans un château voisin : voici à quelle occasion. La marquise de Gareva , femme de qualité , et dont le mari était notre ambassadeur en Hesse , était venue passer l'été dans sa terre de Rovillo , située à une petite lieue d'Avilas. Elle avait amené avec elle son fils , âgé de dix ou douze ans , et cet enfant , ou plutôt son précepteur , conçut le projet de
donner une fête à sa mère le jour de rAssomption. Don Angelo , qui allait souvent p Royillo , fut dans le secret et se mit à la tête de tous les arrangemens. J'arrivai sur ces entrefaites. Je connaissais depuis mon enfance la marquise de Careva; je fus enchanté d'être le lieutenant de don Angelo pour tous les préparatifs de la Siite. Ils se firent sans que celle pour qui' nous trayaillions s'en doutât; l'on eut soin de la j&dre aller dîner à Avilas le jour de la fête, et le soir , k son retour , son carrosse s'arrêta de'vaut la porte d'une grange : elle j entra , et trouva un fort joli petit théfttre : une musique complète la reçut ; la toile se leva , et nous jouâmes deux comédies , dont l'une était faite pour elle. La marquise , transportée , vint embrasser tous les acteurs et actrices. Elle voulut retourner à son appartement, elle le trouva transformé en un café ; tous les gentilshommes du canl^n s'étaient rassemblés au château; le café était rempli de petites tables de quatre couverts chacune ; chaque table était sous un berceau de verdure parfaitement illuminé; un garçon du café , vêtu de blanc et orné de rubans roses , était à la porte de chaque beircean pour servir les quatre convives ; des guirlandes de fleurs unissaient les différens berceaux , •t étaient si artistement rangées, qu'elles
D'UN JEUNE ESPAGNOL. Bg
formaient partout le chiffre de la marquise de Gareya. Pendant le souper une musique charmante ajoutait à l'illusion^ et la marquise , transportée , se crojait à peine la maîtresse du café. Après souper , feu d'artifice , et , après les fusées , des proyerhes. Le hal nous conduisit au jour. Tant que le soleil demeura sur l'hori^ zon , tous les habitans de Royillo dormirent : le soir on se réyeilla pour recommencer , et i pendant trois nuits que la fête dura , le désordre le plus agréable et la joie la plus yiye régnèrent dans le château. Pour préparer cette fête j ayais fait plusieurs séjours au château de Royillo ; rien ne lie comme la comédie , il faut être toujours ensemble ; les répétitions générales , particulières , le secret que l'on yeut j mettre, tout cela rapproche infiniment, et-, tout en répétant un rôle de yalet, j'étais devenu amoureux d'une petite demoiselle qui jouait les amoureuses, et les jouait presque aussi froidement que M. l'amoureux , et c'est beaucoup dire. Cette jeune personne s'appelait dona Rincdra : elle était jolie comme un ange, bien faite , blanche comme un lis , douce , timide, mais elle ayait peu d'esprit ; et je suis certain que , pendant trois semaines à peu près que dura ma passion pour elle, malgré mes assiduités , malgré mon affectation à être tou-
go MÉMOIRES
jours auprès d'elle , maigre mon atteation à lui adresser des choses agréables , malgré même cinq ou six demi-déclaratioas , je suis convaincu qu'elle ne se douta seulement pas que je l'avais distinguée. Cette froideur m'irritait , loin de me décourager , et le dépit m« soutenait presque autant que l'amour.
Après la fête je revins à Avilas avec une dame qui avait joué la comédie avec moi , et qui, par la suite, tiendra une grande place dans ces mémoires. C'était donaMenilla. Doaa Menillft était née fille de qualité des Asturies ; elle avait eu une grande passion long-temps traversée par son père et par sa famille ; st constance ayait surmonté tous les obstacles, et à la fin elle avait épousé, don Menillo , qu'elle aimait depuis tapt d'années. Leur union était aussi heureuse qu'elle avait été difficile à for^ mer. Ils étaient chéris et estimés de toute la province : mon oncle avait été assez heureux pour être un des premiers, à les accueillir ; ik étaient allés plusieurs fois à Avilas pendant que j'étais page, et les malheurs et la constance de dona Menilla me l'avaient fait oénnaitre avant de l'avoir vue. Je fis une connaissance réelle avec èile chez la marquise de Careva; elle contribua plus qu'une autre aux charmes de la fète, par son esprit et par ses talcns.
Do^a Menilla est une des meilleures musiciennes d'Espagne ; la harpe et le piano enchanteraient sous ses doigts , si les agrémens de son chant ne l'emportaient encore sur ces harmonieux instrumens. Ses talens , dont elle est peu fière , ne sont .r^^n auprès du charme de son esprit ; son imagination , naturellement vive , est tempérée par un fonds de tendresse que sei malheur» ont augmenté; née pour aimer, et ajant rempli sa destinée , elle a plus de sensations que les autres tjcmmes ; et l'atmosphère qui l'entoure est d'un air plus doux que celui que l'on respire ailleurs. Son époux , le plus lojal des hommes, mérite tout ce qu'elle a fait pour lui , par une franchise , une candeur et une égalité inaltérables. On connaissait à Ayilas le prix de deux hôtes si aimables, et c'étaient eux que mon oncle avait le plus re> grettés en quittant les Asturies. Je restai peu de temps avec eux , parce que cet oncle m'écrin'it de me rendre à Madrid, où je trouverais de nouveaux ordres de lui pour aller le joindre., J'obéis , je pris congé avec peine des habitans d'Avilas, et je partis pour Madrid, en emportant un petit souvenir tendre de doua Rincôra. ^ ■ \ , ' -
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