‹ Œuvres La jeunesse de FlorianChapitre 30 sur 63 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Séjour à Madrid. Aventure du Cotisée, Départ et arrivée à Fernixo.

JciN allant à Madrid , je nTarrêtai un jour chez don Britinno , avocat général dn conseil de Castille, et exilé dans sa terre, comme tous les autres metubres de ce conseil; don Angelo m y avait conduit, et je Vj laissai un peu épris des charmes de madame l'avocate {générale. Je continuai ma route vers Madrid par une voiture publique, et mon premier soin fut , en arrivant dans cette grande ville , d'aller voir Tabbé Marianno , qui était toujours dans le nouveau conseil que le roi avait substitué à celui qu'il avait exilé. L'abbé Marianno me reçut à merveille, me remit de Targent que mon oncle lui avait envoyé pour moi , et je n'eus pas plus-tôt cet argent , que je brûlai de ne l'avoir plus ; cela ne fut pas long : le spectacle, et mille autres occasions de dépense qui s'offrent à Madrid à chaque pas consumèrent bientôt le peu de piastres que mpn oncle m'avait fait donner. 11 ne m'arriva rien d'intéressant pendant le séjour que je fis dans la capitale^ excepté une petite histoire c[ui ne

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fut pas très glorieuse pour moi. J étais au Go-^ lisée avec mon uniforme d'artillerie. J'aperçus une fille bien mise et très jolie; j'allai Taccoster; j'eus de la peine à lier la conversation,, parce que mon habit bleu ne lui donnait pas grande idée de mon opulence : enfin je parvins cependant à causer avec elle , et je fus joint dans le moment par un des amis que je m'étais faits dans' les Asturies. Cet ami vit bientôt quels étaient mes projets , et , pour les seconder autant qu'il pouvait , il me demanda de l'air du montle le plus simple si j'avais mon carrosse ; je répondis aussi simplement que j'étais k pied, parce que j'avais un cheval boiteux. La belle dame écoutait et ne disait rien; mou ami et moi lui offrîmes "de lai ramener en fiacre , et ce ne fut pas sans avoir beaucoup juré contre le malheur d'avoir un cheval boiteux. Notre belle avait l'air de nous croire ; elle consentit à être reconduite : nous sortons , et je ne me possédais pas de joie : je cours chercher un fiacre , il n'y en avait plus ; quel malheur ! Je la décide à aller à pied ; elle »*y résout , et me voilà dans l'allée du Goljsée , serrant de toutes' mes forces le bras de ma belle , la conjurant d'aller plus vite , et regardant à peine mon ami , qui courait presque pour nous suivre. Tout à coup la belle

s'arrête , et me dit : Je sui» perdue ! yoilà mou amant qai Tient à nous ; il est jaloux , et , s'il nous voit , rien ne me dérobera à ses fureurs. Rien , beauté divine ? Ah ! pensez mieux de mon courage.)

Avant d'aller au cœur que son bras veut percer, Voilà par quel chemin ses coups doivent passer.

En disant ces vers, j'avais une main sur la garde de mon épée j mais elle reprit' avec vivacité : Écoutez, un combat ne servirait de vjen; allez-vous-en; je m'appelle mademoiselle Clarisse , je loge rue d'Estramadoure , au premier, chez un tapissier : demain, à deux heures , je vous attends ; il ^ a un pied de biche à la sonnette. Elle se dégage de mon bras en me disant ces mots; je cours après elle pour savoir s'il y avait plusieurs tapissiers : 1 n'j en a qu'un , me crie-t-elle; et je la perds de vue.

Je me gardai bien de dire à mon ami l'adresse de la belle Clarisse. Je retournai chez l'abbé Marianno , ivre de joie : pendant tout le souper je ne tenais point sur ma chaise , je riais tout seul de ma bonne fortune ; je comptais à part moi toutes les heures qui me restaient jusqu'au lendemain; je me disais que ceci ne ressemblait poin.t aux belles de

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Durangb. Diable ! quelle différence ! une beauté de Madrid , bien miàe , bien parée !

Cette aventure devait m 'immortaliser : on avait beau me demander d'où venaient mes sourires, mes distractions et mes sauts sur ma cbâise, je répondais avec un petit air mystérieux que ce n était rien. Enfin j'allai me coucher, enfin je m endormis, enfin six heures du matin sonnèrent, et je sautai à bas de mon lit pour me mettre à ma toilette.

Jamais mon perruquier n'a été tant grondé ; j'avâib pris trois miroirs pour me voir de partout : à huit heures j'étais coiffé , habillé , adonisé. Je prends un fiacre , et je dis prudemment : Au coin de la rue d'Estramadoure. Le cocher fouette , et j 'arrive. Je descends , je paie, et, tout en payant, mes yeux cherchaient le tapissier. Je parcours la rue , j'en découvre un , je monte sans hésiter, je vois une porte, je vois le pied de biche que la belle Clarisse m'avait indiqué; je tressaille, je sonne; une vieille femme vient m'ouvrir, et me demande qui je veux : Mademoiselle Clarisse, luitlis-je d'un air impatient ; elle me ferme brusquement la porte au n«z , en me disant une injure que je n'entendis pas trop bien. Confondu de l'accueil, je «rois m'étre trompé; je descends pour d«mander au tapissier chsz qui j'avais vfrappé : ^

c'était chez un yieux prêtre qui demeurait avec sa vieille gouvernante , et mademoiselle Clarisse était inconnue dans le quartier.

Un peu confus de mon aventure, j'allai déjeuner tout seul dans un café. J'y réfléchis sur le peu de certitude des biens de ce monde, et je revins diner tristement chez l'abbé Marianno, où je fus moins gai et plus tranquille sur ma chaise que je ne l'avais été la veille.

Pendant mon séjour à Madrid j'avais eu l'honneur de revoir l'infant don Juan, qui m'avait fort bien accueilli; j'avais été fsête visite à tons mes amis , à tous mes protecteurs ; don Sibalto, le beau-père de don Avilas, m'avait comblé de caresses , et sa maison m'était ouverte à toute heure; toutes mes anciennes connaissances m'avaient revu avec plaisir, et j'avais profité de mon séjour à Madrid pour renouer des liens ^ que l'absence affaiblit au moins, si elle ne les Tompt pas.

Je reçus bientôt une lettre de mon oncle , .

qui m'ordonnait de partir de Madrid avec l'abbé Marianno, qui venait à Fernixo voir don Lope de Yéga son oncle. Je devais voyager dans un carrosse que mon oncle faisait faire , et qui devait suivre la chaise de poste de l'abbé Marianno ; mais cet abbé , qui n'aimajt pas mon oncle , voulut lui &ire la petite

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niche de laisser sa voiture à Madrid : en con^ séquence, sous prétexte qu'elle n'était paa finie, il me dit de me préparer à courir devant sa voiture. La poste n'était pas une allure effrayante pour moi; j'achetai des bottes et un fouet , et je partis de Madrid, galopant devant la chaise de l'abbé Marianno, où il était avec un de ses amis nommé Soravo , et qui voulait aller voir don Lopc sous les auspices de son neveu.

Au bout de deux jo:Urs de route , nous nous arrêtâmes à cinquante lieues de Madrid , chez don Bertiro, premier président du nouveau conseil de Gastille : nous nous j reposâmes trois jours , après quoi nous nous remîmes en route ; -et, après trois journées terribles, dans l'une (desquelles je fus vingt-trois heures achevai, après avoir passé de nuit. les montagnes affreuses du royaume de Valence, toujours marchant au bord des précipices , et ne pouvant cependant pas vaincre le sommeil qui m'accablait , après quatre chutes qui ne me firent nul mal, j'arrivai à Fernixo, moulu, couvert de boue, et accablé de fatigue et de besoin de dormir..

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