CHAPITRE XI
Ce que c'était tfue ma tante ^ seconde du non. Épisode de Podilleita.
1 L était onze heures du matin lorsque j'entrai au grand galop dans la cour du château de Fernixo; j'avais laissé loin derrière moi l'abbé Marianno et son compagnon de vojage. Je reconnus k peine Fernixo, tant Lope de Yéga l'avait (rmbelli. La première personne que je rencontrai fut l'aumènier de don Lope. Je lui demandai des nouvelles de ce grand homme :
cet aumônier ne me reconnut pas , et m'apprit que don Lope et dona Nisa étaient allés dîner chez un voisin. Alors je me fis conduire à l'appaïtcmcnt de mon oncle, qui était aussi sorti. Fâché de ne trouver personne, je demandai où logeait la nouvelle femme de mon oncle. On me mena à sa porte , à laquelle il n'y avait point de clef : je frappe ^ j'entends une petite voix féminine qui crie : Qui est là ? Moi , repris-je. — i Qui , vous ? Le neveu de mon oncle , répondis-je de la meilleure !foi du monde. Sur-le-champ la porte s'ouvre , et une petite femme me saute au cou avec un transport de joie que je ne pouvais comprendre.
Ma tante , car c'était elle , m'accablait d'embrassemens , et me disait les choses les plus tendres. Moi , qui la yojais pour la première foSs , qui étais excédé de fatigue , je me répondais pas un mot à tous ses discours , et ma firoi* dcur commençait à piquer ma tante , lorsque mon oncle arriva. J'allai à lui , }e l'embrassai ; et comme sa femme fit quelques pas pour venir à nous, je m'aperçus qu'elle boitait; alors j'ouvris la bouche , qui avait été fermée jusquelà , pour lui dire qu'elle avait une épine dans le pied. Non , mon neveu , reprit-elle , ce n'est rien. Pardonnez-moi , madame , lui dis-je , car vous boitez beaucoup. -— Mon neveu , c'est que je suis boiteuse. -— Ah! c'est différent. Voilà mon premier compliment à ma nouvelle tante. Elle n'était pas mal de figure, elle n'était pas sans esprit , et don Lope avait assez d'amitié pour elle; mais elle avait, un fonds d'aigreur et d'impatience dans le caractère qui la faisait souvent disputer; elle était coquette avec tous les hommes , et méchante avec toutes les femmes ; grande caresseuse , les baisers et les larmes ne lui coûtaient rien; et en moins d'une heure je m'aperçus à merveille que' mon oncle était absolument subjugué par elle. Je la priai de vouloir bien me faire donner à dîner et un lit; mais elle ay%it trop d'amitié pour moi pour
maceoréer tontes «nés demandes; elle me ÛX num^r nn morceau , et Toolnt me conduira mwtc elle chez nn Minorquois de ses amis qui lenr doifnait à sonper. J'allai donc m'habiller malgré ma fttigne , et pendant ce temps arrÎTm TaLbé Marianno , qui reçut asser froidement les politesses dont l'accablait ma tante. JEnfin nous montâmes en carrosse , et nons partîmes pour la maison du Minorquois. Pendant le chemin ma tante me combla de caresses ; pendant le souper ce £at de même; moi , je n'étais occupé qu'à m empêcher de succomber au sommeil. Enfin nous revînmes à Femixo, j'eus la permission de m j lirrer. Le lendemain je fis ma cour à don Lope et à doua frisât , qui me reçurent à merreille. Doua ^isa eut une conversation avec moi pour m 'assurer que ce n'était pas elle qui avait marié mon oncle. Elle me faisait trop d'honneur en crojaut que je m'en occupais , je pensais à toute autre chose; et, pendant mon séjour à Fcmixo , je ne songeai qu'à roc distraire et à chercher do la dissipation.
11 j avait au château une petite enfant de huit ans que doua Nisa aimait avec passion; c'était la fille de cette doua Podilia, nièce du grand Caldéion , que don Lope avait dotée et mariée. La jeune Podiiletta «était pas jolie.
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mais sa petite mine était pleine d'esprit : vive comme le salpêtre, elle impatientait souvent dona Nisa qui lui montrait à jouer du clavecin ; mais , au milieu de la plus grande colère , une saillie de Podilletta faisait éclater de rire dona Nisa. Cette petite fille était insupportable , mais charmante , et ses grâces égalaient ses défauts. Fort avancée pour son âge , elle entendait presque tout ce que l'on disait; elle n'était encore animée que par le feu de son esprit, mais l'on pouvait dire avec confiance que bientôt un autre feu viendrait s'j joindre , et , quoiqu'elle n'eût que huit ans , de temps en temps on en vojait poindre des étincelles.
Podilletta prit beaucoup d'amitié pour moi j, elle était toujours à mes côtés , elle m'embrassait souvent , souvent ce n'était pas sur mes joues , et elle faisait semblant de s'être trompée. Dès que je sortais avec mon fusil , pour aller tuer quelques becfigues dans les vignes , Podilletta me suivait , elle me tenait par la main , se cachait derrière moi à l'instant où je tirais , et courait ramasser l'oiseau tué, en sautant sur les échalas avec une agilité et une grâce charmante. On se moquait de l'amour de Podilletta , et la moindre raillerie là-dessns la mettait en oolèie : cette eniaut était singulière pour son âge. Une conversation qu'elle
eut avec moi xn 'étonna plus que tout ce cjur nourt avions Vu.
IN ou» T(;vciiions de la chasse tous les deux; flic portait mon gibier , suivant sa coutume . et me dtinnnit la main , lorsqu'un chien vint nous altover et lui lit |)cur : je pris une pierre et j'en frappai le chien. Ah! prends garde, dit PodiUotta , ce chien pourrait venir te mordre. Toilillfita n'avait pas coutume de me tutojer; je fus un |H'u étonné de cette nouveauté, et, sans vouloir la lui faire apercevoir^ je lui rr pondis : Il n'v a rien à craindre, n*ajea pas pour... Ah! oe n'était pas pour moi que j'avais pour; mais appaiTUiment monsieur trouve m;ni\.iis ipio jo Taie tutoyé.... Moi? non, je %ous Hssuro; au contraire, vous m'avez fait pl.i.>ir. . . . Ah ! si cela était, vous m'auriez dit : t\i m'as fait plaisir.... INc soyez pas fâchée, roihlU'tta, si je no vous tutoie pas, ce n*est porniis i|u'.'i dos frôros ot soeurs , et à des maria vt fomuios. .. i.'ost permis ausâi à ceux qui s'ai* mont . ot voih\ pourquoi vous ne vous le croyez ysii |>eruus . parce quo vous ne m'aimez pat... Jo vous aime do tout mon cœur, ma chère Podillotta. .. . .\h! vous m'aimez? Gomment m'ttimozvous?. ... Crmme la sœur la plus ^ontillo quo l'on puisse aimer.... Monsieur, ;o no voiiv point de cotte amitié-U, et j'aime
'■■.....-m**-.' ,^tt^i.
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mieux n'être point aimée que de l'être comme cela. . . . £b ! comment youIcb-tous donc que je vous aime , Podilletta ?. . . . Gomme un mari aime sa femme quand il y a deux jours qu'ils sont mariés.. . £h bien, je vous aimerai comme ma femme.'. . £^ ce cas , dis donc , Je t'aime , et
embrasse-moi en disant encore, Jef>t'aime
Je t'aime de tout mon cœur, ma chère amie , et je l'embrassaî. — Podilletta fut enchantée ; nous fîmes le reste du chemin toujours causant , toujours Podilletta cherchant les tournures de phrases par lesquelles elle pouvait me tutojcr davantage ; et nous arrivâmes au château du meilleur accord du monde.
J'avais résolu de voir jusqu'où irait cette singulière enfant; de sorte qu'en entrant an salon je dis exprès que je venais de ma chambre. Sans nous être donné le mot , Podilletta dit qu'elle venait de jouer dans le jardin. Elle me proposa bientôt une partie de piquet , que j'acceptai. Podilletta jouait mal au piquet, je la gagnai ; elle se fâcha , je la gagnais toujours. Elle prit de l'humeur et me jeta les cartes au nez. Alors je lui dis du plus grand sérieux, et de manière à être entendu de tout ce qui était dans le salon : Ce que vous faites là n'est pas bien , Podilletta , après ce qui s'est passé il j a une demi-heure. Tout le monde demande
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en riant ce qui s'est passé; je ris moi-même, en affectant de regarder Podilletta , qui , rougissant jusqu'au bout des ongles , me lança un coup - d'œil terrible. — Vous êtes un monstre, me dit-elle, et jamais je ne vous reverrai; en disant ces paroles elle tire sa chaise et sort du salon. C'est en vainque dona Nisa la rappelle ; rien au monde ne peut arrê< ter sa course. Alors je contai à dona Nisa la plaisante histoire de la petite Podilletta. Dona Nisa en rit moins que ceux qui ne s'intéressaient pas autant qu'elle à Podilletta; elle se leva pour aller voir ce qu'elle était devenue ; elle la trouva dans son lit avec le pouls très' agité et ne voulant voir personne. On la laissa. Le lendemain elle affecta de m'éviter , et depuis ce temps elle ne m'a jamais pardonné mon indiscrétion. Lorsque nous racontâmes tous ces détails à don Lope , il s'écria avec enthousiasme : Ah! que c'est respectable.'.
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