CHAPITRE XII
Nouvelles de Durango. Arrivée de mon père.
Ennui, bals y amours , chasse. Vaisseau cassé dans la poitrine de ma tante»
ViEPENnANT le temps s'écoulait; nous étions au mois de novembre 1772 : je passais mon temps à chasser , à faire de la musique et à aller à une comédie qui n'était qu'à deux lieues de Fernixo. Le soir j'accompagnais avec ma mandoline la petite Podilletta , qui chantait en jouant du clavecin , et qui me conservait toujours sa rancune. J'étais fort bieu avec mon oncle; j'étais encore mieux 'avec ma tante, malgré les petites querelles que nous avions assez fréquemment ; il j avait plus de ma faute que de la sienne si nos brouilleries ne duraient pas ; mais c'est une vérité que je dois confesser , jamais je n'ai pu garder de fiel contre qui que ce soit plus de vingt-quatre heures ; le sommeil a toujours mis un à mes inimitiés; et tous les matins j allais déjeuner avec ma tante de la meilleure amitié du monde.
Un jour que nous revenions de la comédie, on me remit un paquet de lettres pour mon oncle et pour moi : j'eus bientôt trouyé les
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miennes , et j'en yis une adressée à mon oncle , et timbrée de Durango. Je la lui remis avec quelque inquiétude ; cette inquiétude était fondée ; c'était une épitre de la marchande de poisson , qui faisait part à mon oncle du^oût que j'avais eu pour le saumon frais , et lui envoyait le mémoire de tous ces soupers qu 'Estevan et moi nous comptions bien avoir pajés.
Ce mémoire se montait à cent écus ; Estevan en avait autant pour son compte ; ainsi six cents francs et les à-comptes que nous avions donnés ont sûrement bien acquitté tout ce que nous devions à nos charmantes poissonnières.
Mon on^le , qui n'a jamais aimé le saumon , trouva ce mémoire fort ridicule , et faisait semblant de ne vouloir pas le pajer ; quand je vis cela , je fis semblant aussi d'être fort triste , fort repentant : je fis encore semblant d'être de l'avis de ma tante sur deux ou trois points où personne n'était de son opinion ; je fis semblant encore de la trouver plus jolie qu'à l'ordinaire , et ma tante me fit pajer mon mémoire de saumon.
Cette affaire-là finie , je crojais être tranquille ; mais une autre lettre de Durango vint me donner une alarme plus sérieuse : notre commandant me manda que le roi avait réformé l'école d'artillerie, et que nous étions
tous dispersés et renvoyés à la suite des différens régimens de ce corps. Je m'en consolai plus aisément que mon oncle , parce que , s'il faut parler franchement , les mathématiques m'ennuyaient fort , et' j'enviais intérieurement le bonhei^T des officiers des autres corps qui avaient le droit de ne rien faire. Je me promis bien de profiter de l'occasion pour rentrer dans ce beau droit. Je ne découvris cependant mon projet à personne ; au contraire , je feignis d'être au désespoir, et mon oncle essaya de me consoler. On écrivit à mon père, on tint conseil chez dona Nisa pour savoir ce que l'on devait demander. Moi , qui n'étais inquiet de rien , j'allais danser avec les filles du village, tandis que l'on se consultait , ou biei^je faisais ma cour aux femmes de chambre de d<^aNisa, et dès que je voyais tout le monde bien occupé dans le salon à discuter une question intéressante, je passais par la garde-robe, et j'allais causer avec une certaine Rosette qui raccommodait des rideaux dans la salle à manger; j'allais l'aider à son ouvrage , et je ne rentrais au salon que lorsque les laquais , qui venaient mettre le couvert, m'obligeaient de quitter ma couturière. Quelquefois j'allais à la chasse , et je ne rentrais qu'à la nuit. Un soir que j'en revenais , et que , n'ayant point trouvé de gibier ,
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je m*étais *amiisé k penser à cette petite Rincera qne j'ayais rae à Rovillo , j entra .chei mon oncle , qni me dit , d'an ton très sérieux , qu'après aroir mûrement réfléchi à ma position, il m'exhortait fort à quitter le senrice et à aller habiter la terre de Kiaflor ayec mon père ; que je Taiderais , que je me marierais ; et en me débitant là-dessus toutes les belles choses qui se sont dites , depuis les Géorgiques jusqu'aux Ephémérides , sur le bonheur de cultiver Ion champ , il finit par conclure que je ne tt-ouyerais le bonheur qu'entre une charrue et une tendre épouse. D'après les souvenirs qui m'étaient venus à la chasse , je lui répondis que j'j consentais de tout mon cœur, pourvu crue Ion me fît épouser tout de suite une cemine petite Rincôra, dont j'étais très amoureux depuis très-iong-temps. Mon oncle, enchanté^ prend les nom, surnoms et demeure de la signora Rincôra ; il écrit sur-le-champ à don Âvilas pour lui demander des éclaircissemens , et moi je fus décidé pendant toute la soirée à épouser Rincôra , si on me la donnaiL Je me couchai , et le lendemain , au déjeuner de ma tante , je lui dis que décidément je voulais servir et ne jamais me marier. La lettre était partie , et , grâce à la prudence de don Avilas , la négociation ne s'entama pas.
Sur ces entrefaites mon père arriva : je le revis avec un sentiment bien vif ; j'ai toujours aimé mon père autant que moi-mcme. (^e bon père me trouva grandi , et ne se lassait pas de me le dire; il m'embrassait à chaque instpnt du jour. Dès le lendemain de son arrivée il voulut voir un peu comment j'étais dans mei affnres ; le compte n'était pas difficile : j'avais un écu d'argent comptant , un habit retourné, une veste , une paire de culottes , une paire de souliers*, un chapeau y deux paires de bas , dont une mauvaise , quatre chemises toutes trouées , deux épées et une cocarde toutes neuves. Mon père me conduisit à la ville voisine et me rhabilla.' J'avais un peu l'air de l'enfant prodigue. Don Lope riait beaucoup de tout ce qui m'arrivaiti. Dona Nisa s'intéressait véritablement à moi ; ma tante disait que j'avais de beaux jeux , mais qu'ils n'étaient pas assez tendres ; mon oncle prétendait que je n'avais nul usage du monde , et que je n'aimais pas assez les femmes : mon j>ère ne disait rien et m'achetait des chemises.
La maison que don Lope faisait bâtir pour mon oncle se trouva prête à peu près dans ce temps-là. Nous quittâmes donc le château de Fernixo, et nous allâmes l'habiter : ce fut dans cette nouvelle maison que mon père et mon
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oncle décidirent de me faire entrer àuïÈ It marine. Nooa écrivîmes à mon protecteur l'infant don Jnan , qui était amirauté de Gastille, pour obtenir une place de carde de la m^ne.
L'infant nona répondit et nous promit qu'il ferait ce qu'il pourrait ; mais les jours ac passaient sans que nous eussions de nouv^es certaines : je m'ennujais beaucoup , et , pl^ur me dissiper , je louai une chambre dans le village , où je donnai des bals tous les dimanches aux belles de Femixo. Parmi mes danseuses , la fille d'un horloger me parut plus aimable que les autres ; je le lui dis : elle avait quinze ans , elle me répondit qu'elle me trouvait aussi tris aimable ; nous aimions mieux nous le répéter que de danser ^ ou bien quand nous danr sions , c'était toujours ensemble. Je commençais à ne plus tant m'ennujer , lorsque le père de la naive Pirennetta jugea à propos de lui interdire le bal. Dés que nous ne pûmes plus nous voir, nous nous écrivîmes , et je lui donnai un petit cœur d'or que ma tante m'avait donné ; ce cœur ne m'avait jamais fait plaisir que dans l'instant où je le donnai à Pirennetta. £lle me donna en échange un petit cœur d'émail que j'attachai à ma montre pour ne jamais le quitter ; nous nous dîmes adieu en pleurant. Elle partit y et nous convînmes 3*une certaine
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marque qu elle devait faire sur toutes les che* minées des auberges où elle entrerait, afin que lorsqpe je repasserais je pusse être sûr qu'elle s'était occupée de moi. Enfin elle partit , et mes bals ne m'amusèrent plus. D'ailleurs le curé et les pères des danseuses ne les approuvèrent pas f il fallut y renoncer. Je me retournai du côté de la chasse » et j'j passai mes journées. Mais le malheur, qui m^ poursuivait, me fit chasser sur les terres d'un gentilhomme minorquois : ces Minorquois sont très fiers, et s'appellent entre eux magnifiques seigneurs.
Le magnifique seigneur me rencontra chassant sur son terrain , et me demanda Je quel droit j'y chassais : De quel droit ? lui dis-je ,
Du droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l'esprit obscur du resté des humains ;
et je continuai ma chasse. Le magnifique seigneur me demanda mon nom. J'avais bien envie de lui dire : « Tu l'apprendras en rece- <( vaut la mort ; » mais je crus qu'il était jplus beau de ne le jpoint cacher ; je le liii dis à haute voix , et je chassai toujours. Lui , il s'en alla conter à mon oncle que son neveu était fort peu respectueux envers les magnifiques seigneurs. Grande colère de la part de mon oncle , reproches. Enfin je renonçai à la chasse , et je
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me jetai du^ci^té de la ciispate pour passer le temps : mes disputes me broiiillèrent pres<|iie ayec ma tante , qui fat attaquée dans ce moment de la poitrine , et n'en derint qu'on peu moins aimable : comme cette maladie donne de rhumeur, et quelle ne laissait pas d'en ayoir beaucoup contre moi , elle eut la charité de m'accuser auprès de mon oncle de lui avoir cassé un vaisseau. Le fait était que ma tante chantait et voulait que je l'accompagnasse avec ma mandoline ; ma malheureuse mandoline était un peu haute à la vérité , et comme je ne savais pas bien l'accorder , je ne voulais pas la descendre ; ma tante chantait à mon ton , et elle prétendait que mon ia l'avait tuée. Enfin ma tante cracha du sang. Mon oncle se mit à la soigner, et la malade devint chaque jour plus acariâtre. Mon brevet n'arriva point : mon père s'impatienta de tout ce qu'il vojait ; nous primes congé de don Lope et de dona Nisa :
tious fîmes nos malles , où j'eus soin de mettre la mandoline , et, après avoir embrassé mon oncle et ma tante , nous partîmes de Fernixo le 3i décembre , et primes la route de Car* thajgène.
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