‹ Œuvres. Le notaire de Chantilly. Le médecin du Pecq. Le dragon rougeChapitre 14 sur 21 · LES TROIS AMIES D'ÉGOUEH · texte numérisé non relu

LES TROIS AMIES D'ÉGOUEH

pas cependant à des familles d'une égale illustration militaire. Pins fiirtunée que la renommée des pères, raroitié des enfans ne connaissait pas de différences; la fllle du lieutenant appelait du doux nom de scBur la fille du général ; l*héritière d'un maréchal de France avait pour confidente de ses ambitions d'étude Torpheline du simple soldat tué à Wagram. Napoléon encourageait cette égalité. Quand il allait ^ Ecouen , * il 8*y rendait souvent , — il saluait avec respect , sans distinction pour les grades plus ou moins élevés des parons , tous ces enfans dont il se disait le père, el trouvant dans sa mémoire reconnaissante de ces expressions qui vibraient si long -temps dans les cœurs, il disait a l'une : — Votre pore était avec moi au passage du Saint-Bernard ; il se battait depuis douze heures quand je lui dis do se retirer ; il me répondit : — C est impossible , j'ai perdu une jambe. Soyez bonne comme il est brave. A Tautie il disait : — Réjouissez-vous, ma fille, votre père a été nommé cokNicI sur le champ de bataille. A d^aulres souvent il ne disait rien, ma» Û les pressait sur son cœur, et il pleurait.

Parmi ces jeunes élèves venues à Ecouen de tous les climats » poor aller représenter plus tard la gloire de la France dans leur patrie « u en était trois dont l'attachement était si profond çiu'on le citait comme on modèle, même dans une institution où, je l'ai dit, l'émulation n'atteisnait jamais aux limites de l'envie , et où le succès des unes était le bon^nr des autres. Et quels succès I les prix annuels étaient proclamés par le grand-chancelier de Franco , et les couronnes de lauriers étaient posées sur la tête des élèves par l'impéralrice, la femme do Napoléon! Ces trois élèves se nommaient-: Marie, Clarisse et Ilortcnse. Marie était la fille d'un pauvre sous-licutonant , qui avait perdu la vue par suite d'un coup de feu, dans les campagnes du Rhin; Clarisse était la fille d'un de ces

Généraux que la gueiTe avait enrichis, et auxquels Napoléon avait donné es principautés en attendant mieux; et Hortensc, la troisième amie» était encore d'une plus illustre naissance.

Je ne sais si les trois amies étaient les meilleures élèves de madame Campan, mais elles marchaient d'un pas si égal dans leurs études, qu^aux distributions des prix on était toujours sûr d'entendre prononcer leurs trois noms h la suite, par le grand-chancelier, et de les voir toutes trois se lever pour recevoir la même récompense.

Seulement , tandis que la foule des mores applaudissait, tandis que des mains de généraux , couvertes de cicatrices, saluaient Clarisse et Hortenso , les filles de leurs camarades , il y avait dans un coin une mère qui n'applaudissait pas. Comment raurait-olle pu ? ses mains étaient sur ses yeux. C était la more de Marie , la femme du pauvre sous-heutcnant, blessé d'un coup de feu pendant les campagnes du Rhin.

Des années s'écoulèrent, et rinlimité aes trois jeunes pensionnaires ne s'affaiblit pas; mais elle lût soumise un jour à une rude épreuve , à une de ces épreuves dont la pensée remplit les youx de larmes. Il fallut se séparer f De trois no rester plus que deux I Qu'allait devenir celle qm partait? que deviendraient les doux autres amies? Plus do plaisirs aux récréations tant désirées, sous les tilleuls d'EiOUon, le soir, quand le vent parlait de Paris, la grande ville, et se parfumait de Todeur résineuy des bois do Chantilly. Il fut versé bien d(»s larmes entre ces tourelles, derrière ces murs couverts do lierre , et auprès de celle chapelle d'Ecouen.

Celle des deux amies qui quittait les doux autres , c'était Marie ; sa mère étant morte, le sous-lieutenant aveugle avait besoin de sa fille pour soutien et pour compagne.

— Promet lons-nous, dit Clarisse, la fille du général, — celle qui bientôt allait quitter Ecouen, mais pour paraître dans le monde le plus brillant, — jurons-nous, quoi qu'il nous arrive dans notre vie, de nous trouver dans dix ans, à dater d'aujourd'hui, à la grille de Tuileries.

LES TBOIS AMIES D'ÉGOUEN. S

— Ooi» s*écria Hortense, je te le jure, Garisse ; je te le jure, Marie ; dans dix ans je serai à la grille des Tuileries, y seras-tu, Marie ?

— En donles-tu, Hortense?

— Geoiges, dit Hortense à un des jardiniers d*Ecouen, qui se trouvait là, soyez témoin de ce serment : — moi Hortense, Garisse et Marie, nous iuions de nous réunir dans dix ans, à pareil jour, pareille heure, à six heures du sdr, à la grille des Tuileries.

Et Marie quitta Eoouen.

Trois mois après, Clarisse en sortit et se maria. Un an ne s'était pas écoulé d&pvàs le départ de Garisse, qu'on retirait Hortense de l'institution de madame Campan ; son éducation était finie. Dix ans ! dix ans passent vite dans le monde, et surtout auand on est heureuse comme Clarisse était appelée à l'être. On parlait au luxe de sa maison, de la distinction de ses manières; enfin elle se lança avec tant de pompe h la suite de son mari, on des plus riches banquiers de TEurope, que Dientdt on la perdit de vue«Si dix ans sont un jour dans la vie d'une femme heureuse, que sontils poor une grande dame comme le fut Hortense, qui avait plus que de l'or, qui avait des titres et ne voyait rien au dessus d'elle? Quant ^ la pauvre Marie, elle n'avait ni équipage, ni maison, comme Garisse et bortense ; elle n'avait, sans doute, qu un père h consoler et è conduire au soleil, qu'aiment tant ceux qui ne peuvent plos le voir.

Enfin, huit ans s'écoulèrent, neuf ans, vint la dixième année, vmt le joiir convenu, le jour solennel, où les trois amies d'Ecouen avaient nro- Biîs de se rencontrer à la grille des Tuileries, quels qu'eussent été les événemens de leur vie. Ce jour tombait un dimanche. On était en aulonme; les Tuileries étaient dorées de leurs feuilles qui commençaient ^ jaunir. C*était, comme toujours, derrière les grilles de beaux arbres; derrière les arbres des statues ; à travers les arbres et les statues, des jets d*6att, à gauche le château, au fond le dôme d'or des Invalides. Plaçons- Dons è la grille des Tuileries, et attendons; voici l'heure. Six heures moins dix minutes! personne encore; six heures moins cinq minutes! personiieencore...n n'y a donc pas d'amitié sur terre! Six heures moins une minute! et personne ! personne! Six heures I !

Une voiture è quatre chevaux arrive, s'arrête : des chevaux anglais, de Voi sur les roues : la portière s'ouvre; une femme très jeune encore des» ceod et regarde de tous côtés ; elle est belle, elle eàt richement parée; en se presse ^ la srille des Tuileries pour l'admirer.

Cette dame est Marie, la pauvre Marie, la fille du sous-lieutenant devenu aveugle à la suite d'un coup de feu dans la campagne du Rhin. Comment éUîUdUe û riche T Voici : l'empire s'était écroulé; la restauration avait xendn aux parois de Marie tous les biens dont la révolution les avait privés, le vous ai dit que dix ans passaient bien vite; l'empire de Napoléon était passé avec eux. Mais tandis que Marie cherchait encore autour é*elle, une femme vêtue d*une robe modeste, dans une tenue dont la proyieté ne cachait pas la misère, la salue avec respect et s*approche avec

Marie est dans les bras de Garisse .

Oarisse, la fille du général, la riche Clarisse était ruinée, et ruinée d»> pus loQg-temps, à la suite de funestes opérations de Banque. Son mari avait fidt fûlhte et était parii pour l'étranger.

— Tu me raconteras ton histoire 2i mon liôtd, interrompit Marie ; tu ne flMoniUefispIus; redeviens mon amie. J'étais pauvre à Eoouen, et tu n*aiinais ; je suis riche 2i mon tour ; ne sois nas plus flère que moi , accepte rë^alité dlBoouen. Clarisse allait monter dans la voiture de Marie. Tout a eoup les deux amies se regardent.

-»Bt Hortense?

— Bt Hortense?

:^ h sait cequ*dle (ut?dit Marie en soupirant*

k Ua TB0I8 AmSi D^tGOUnU

••— Tu sais €8 qu'elle est ^ ajouta Clarisse eo laissant tember larme.

Dans Tespace de dix ans, la pauvre Marie était devemwridie; Topolente Giarisse était tombée dans la misère; et Hortense Reniait on long cniU en Allemagne.

— Ne Yoos appelez-TQiis pBs Marie?

* Ne TOUS appelez-vous pas Clarisse T

Celui qui adressait cette question à Clarisse et à Marie, cTétait l»{aelinier Georges, témoin du serment des trois amies, le soir dek sépanA» èEcoœn.

— Ceci est pour vous, dit Georges, et ceci panr voas;£t Georges (£9^ panit.

Les<deux amies ouvrirent chacune la petite boile que Fancien jardianT d'ficouen leur avait remise. Dans la pijemière se trouvait la makûik de la couronne d'Hortense, andenne reine de Hollande et beUe-eœur di Napoléon, et dans l'autre botte Fautre moitié.

LB ROTAIBE DE CHAKTILLT. 181

— Parle plus bas, Robinson. Oui, c*est là tout.

* C'est facile ; mais comment se passer de notaire !

— NigaudI Faut être riche; Tes-tu?

— Non.

— Ni moi non plus. Posons que nous n'ayons rien dit. Passo-moi ce rôti.

Robinson fut tout à coup un autre homme ; il attacha sa vue perçante sur Maurice ; il ne l'avait que resardé jusque-là ; il fut entraîné à Têtudier. Le saint-esprit des affaires descendait en lui.

— Mais sais-tu qu'il n'engraisse pas avec cela? S'il gagnait autant que tu le dis...

Robinson avait parlé un peu trop haut ; il fut entendu du convive de face.

— Faut croire, ajouta ce convive silencieux jusque alors, qu'avec cet argent, — dont m'est avis que vous avez nettement désigne le nid, — M. Maurice fait des marchés qui ne sont pas toujours heureux. Tout le monde n'est pas aussi honnête que nous.

—Ceci est clair; et j'en conclus, reprit un hôte exilé au bas bout de la table, que le patron doit éi>rouver de fameux coups de vent , quand, le lendemain d'une perte, on vient chez lui reprendre ses fonds.

Le dialogue était vaste : il y avait place pour chacun.

Un autre intervint judicieusement pour dire :

-Reprendre ses fonds! Pardicnne! tout juste commb aujourd'hui: pas besoin d'aller si loin. Nous sommes tombes au mauvais moment ; nos fonds voyagent.

Comme liés par une traînée de poudre, les intervalles se comblaient. Les deux moitiés de la table mordaient à la conversation ; on buvait ; on OHnprenait mieux ; l'instant lumineux rayonnait sur le ù*ont des cliens. Ou buvait encore on parlait davantage.

De moins subtils d'ouïe, mais d'aussi curieux, et qui ne prétendaient perdre ni un morceau, ni un verre de vin, ni une parole, se bourraient, se penchaient, la joue pleine, rebondie et luisante , contre la nappe, et demandaient horizontalement :

— De quoi î

Et on les éclairait.

— > Ah! c'est comme ça? Mais alors nous sommes de la saint Jean avec nos fonds?

— On ne dit pas ça, messieurs I

— Si fait, on dit ça!

— Ce sont de simples conjectures-

— Il est bien blême pour des conjectures.

— Voilà que je tremble , moi !

— Je ne tremble pas, mais j'aimerais autant être parti ce matin, affaire fuite.

— C'est aussi mon opinion ; mais cela n'aurait pas arrangé tout le monde.

On sait la pénétration que donne la peur. Chaque parole entrait par sa pointe acérée dans roreillo de Maurice; parfois un éblouissement le frappait, et alors ces visages enluminés de vin et d'allusions bourdonnaient comme une fronde autour de sa tête; et pariois, lorsqu'il prolongeait sa Tue , les deux tables semblaient se soulever avec les convives , les flambeaux et les plats , et vouloir rouler sur lui. S'il ramenait son regard €ffrayé,il tombait sur la ligure glacée de Jules Lefort, blafard comme «ne ombre. Le reflet vert et dentelé des feuilles diaprait la scène. Étoile, le ciel semblait de la fête ; Maurice croyait n'être déjà plus vivant; il se perdait dans un rêve infernal d'où il n'était tiré que par le bruit d'un bouchon frappant les feuilles ; Que par le grincement du cristal joyeuse-

LE KOTiIttE DE CHANTILLY. 183

du domestique pour montrer à son ami sa figure crispée de honte et do douleur.

— Essuie tes yeux , Maurice ; afLronte tout.

( Et le dialogue interrompu reprend et se poursuit.

; — Tu crois encore à l^arrivéo de sa femme? j'en ai Codt mon deuil.

— A-t-il une femme, sérieusement?

— Jules , ces gens m'insultent. Ce dîner sera donc étemel ! ' ~ Qu'est-ce que cela te fait , qu'il ait ou non une fenmie.

' — Gage que oui I , — Gage aue non I

— Ces infâmes engagent des paris sur la réalité do mon maringe : et Victor qui ne vient pas I La nuit marche 1 plus rien I plus de nouvelles de Paris. Dans cinq minutes, je me brûle la cervelle si cette porte ne s'ouvre pas.

S'adressant à ses convives :

•» Messieurs, vorte avis sur ce limoux?

On ne lui répond rien.

^ Le pari est tenu , ça va !

^ Jules , je vais chasser ces hommes s'ils no se taisent pas ; mon sang bouillonne, ]0 le sens dans mes yeux. Tiens-moi les mains , je ne me connais plus, je suis fou 1 — Messieurs, et ce limoux?

— Panait, monsieur Maurice.

Le mot chasser, vaguement saisi , frappe quelques oreilles ; on se le communique. Des ricancmens se posent en face de Maurice ; les uns croient avoir entendu, les autres ment ; et ces murmures s'ensuivent :

-^ Nous sommes les maîtres où il y a notre argent; c'est à nous de chasser ici ; on ne nous chasse pas 1

Jules Lofort se lève.

— Mes amis , M. Maurice vous prie de pardonner h Tabsenoe si malheureusement prolongée do sa femme...

Tous avec ironie :

— Âh ! oui, sa femme...

•» Que des affaires retiennent à Pasis dans un moment o^ il n'est pas facile d'en sortir à son gré. 11 n'ose plus concevoir l'espérance de la voir arriver aujourd'hui ; soyez assez indfulgens, messieurs, pour excuser le vide qu'elle laisse au milieu de nous.

* voilà qui est dit : madame Maurice ne viendra pas.

— J'ai donc gagné mon pari.

— Que ne disait-il tout de suite que son mariage n'était que sur Tenseignet

— Oui I messieurs les notaires ont des maîtresses qu'ils pomponnent à nos dépens : ensuite ces belles dames sont trop lières pour s asseoir k table avec des paysans.

Hors de lui , Maurice cherche à élever son pistolet à la hauteur de son eœor ; Jules comprime ce mouvement de tonte l'énergie de son bras.

— Us ont des hôtels ; ils ont des campagnes.

— Ils ont des calèches.

» Comme je l'ai bien dénichée sa calèche. C'est qu'il allait partir, oui. Les chevaux étaient attelés. Fouette, cocher 1 adieu notre argent. — Mais à d'autres!

— Convenons pourtant que les dîners que donnent les notaires ne sont pas mauvais.

— Qu'ils vendent, dites donc , s'il vous plaît, puisque nous les payons. <— Ma loi I nous aurions tort de faire petite bouche.

— C'est nous qui Tinvitons et non pas lui qui nous invite.

— Buvons pour notre argent!

— Et pour l'intérôi de notre argent.

— De ce vin , à moi 1

lS4 LE HOTAIRE DE CIIA.TTILLT.

— De celui-ci, à toi!

— Qui veul de mon bordeaux?

Ces gorgées d'injures, ces railleries ayinées, ces sarcasmes qui commencent par un cri et unissent par une boufiée équivoque, ne retentissent pas comme un son intelligent. Ils se répandent comme les tâches de Tîn sur la nappe ; ils se glis:)ent comme les os de Tolailles sous la table ; ils se croise*!) i en Tair comme la mousse du Champagne et les bouchons. Celui qui eihale le plus de grossièretés croit être le plus réservé. Il y a confusion dans Torgie, qui brouille les verres et les cerveaux. La Densée de Tun prend Torgane de l'autre qui n*a plus la conscience de son être, n coule des paroles ; il no sVn dit pas. Ce ne sont plus des intelligencast mais des robinets. Même désordre à peu près partout. La grosse Toix s'est métamorphosée dans l'ivresse ; la petite s'est renforcée et surprend même la poitnne dont elle sort. Derrière ce nuage ardent qui s'embndserait s'il ne se dissipait à chaaue instant, des dents pétillent de blancheur, des oreilles fument comme des soupiraux par où s échappent tous les gaz des vins qu'on a bus. Ces tonneaux vivans craquent et fuient. Inutilement tenterait-on de remonter à la source des menaces et des épigramroes brutales qui sortent de ces» futailles mal cerclées. La source est inconnue. Seulement il y a débordement.

— LaL^se-moi, Jules, ma vie m'appartient, j'en disposerai.

— Je ne le veux pas.

— Tu m'aimes donc mieux déshonoré que vivant?

— Et toi, tu veux me couvrir de sang, Maurice !

Ces deux hommes effrayés font sous la n3ppe des mouvemens im^cepAibles. Dessus l'ivresse ; dessous le suicide.

De nouveau on entendit glapir ce refrain qui a revêtu un air, tant il a couru, répété de bouche en bouche, depuis le milieu du dîner.

— Madame Maurice ne viendra pas.

— Vous vous trompez : elle viendra.

Léonide, accompagnée do Victor, s'assied à cOlé de Maurice, au milieu de l'ébahissoraent univ. rjel.

Mauhce n'osa se tourner ni vers sa femme ni surlout vers Victor ; il va lire dans leurs yeux sa sentence de vie ou de mort.

Léonide se hdte'de dire à Maurice: — O^iiliez ce visago qui m'a découvert votre épouvante ; soyez insolent, s'il vous plaît, avec ces nianans. Vous ête? plus rich»* que vous ne l'avez jamais éié-

Eu se jetant à son cou, elle ajoute : — Victor a gagné a Tortoni dixsept cent mille francs cet après-midi : après une Uisse sans exemple, le) fonds ont monté de six franco.

Leshô-es de Maurice n'ont pas entendu les paroles de Léonide, mais déjà revenus avec confusion de leurs doutes sur IVxistenco de la femme de Maurice, ils sont cordialement touchés de IVmbrassade conjugale.

— Messieurs, dit Victor anx invités, ce qui a été promis se réalisera* Vos papiers ont été examinés; ils sont en règle • on va vous payer au flambeau. J'ajoute que vous pouvez maintenant rentrer chez vous sans danger. La republique a été écrasée sous le> pavés qu'elle avait arrachés; la France a triomphé de U rébellitm. — Vive le roi!

— Vive le roi ! ré}>ète-t-on en chœur. Et ces mots circulent :

— Nous nous étions trompés : ils sont gens de parole.

— Eh bien! laul mieux pour eux: j'étais lâché do leur retirer ma conflance.

— Moi, je la leur laisse.

— Ma foi, je la leur laisse aussi avec mon argent ; et puisque tout est fini, prenons nos bâtons, buvons à la santé de la belle maîtresse revenue, et en route !

— Oui ! en route I

LE KOTAIAB DE CIIANTILLT. 185

/«- En route I en route I

•^ A la santé de madame Maurice I s'écria Victor.

«» Oui, à la santé de madame Maurice !

Flère comme une reine rerenue dans son palais, Léonide trônait avec majolé h cJM de Maurice qui, ému de mille maniàres, avait tout juste assoE de force pour ne pas s'évauouir.

Qu'on songe h sa position entre Jules Lefort et Léonide !

Quand il entendit Victor proposer le toast h Léonide, il se flgura tout de suite l'embarras de Jules, et, pour la première fois depuis que son sort avait si vite, si miraculeusement changé, il se tourna vers lui.

Jules Letet n'était plus là.

Maurice reste immobile, le regard arrêté sur fa place vide de Jules gui, sans être remarqué, était sorti à la faveur de la bruyante entrée de Léonide elde son frère.

Sa surprise fut si étourdissante, qu'il fut persuadé de n'avoir jamais ▼n Jules ; que c'était par une illusion de son cerveau agité qu'il avait cru l'apercevoir, assis, triste et silencieux k ses côtés. Il avait eu une apparition, f

Maurice se lè?e cependant et tend son verre pour boire à la santé de sa femme.

C'est le coup d'adieu.

Les pavsans quittent la table pour partir.

—En bien I passe-t-on à la caisse? s'informe superbement Victor en s'emparant d'un flambeau.

— Pourquoi donc à la caisse? répondent les cliens de Maurice d'un ton étonné qui semble dire: Est-ce au'il a été jamais question de retirer nos fonds? Pourquoi donc passer à la caisse?

—Non? je croyais, reprit Victor.

— Puisqu'il n'y a plus rien à Paris, nous ne courons plus aucun danger. Laissons nos écus ici, et allons rassurer nos femmes ; il est grand temps.

Les paysans rallièrent leurs chapeaux et leurs bâtons, et coururent toucher la main à Maurice. Ils partirent. On entendit bientôt leurs chants dans la forêt. Us quittaient Chantilly beaucoup plus joyeux qu*iis n'y étaient venus.

Une fins seuls avec Maurice, Victor et Léonide eurent sur lui la supériorité du bonheur qu'ils lui avaient tuus deux apporté. Il fut étourdi du contentement de se savoir riche, de la joie d'avoir traversé en quelques heures sans mourir une banqueroute et une révolution ; et d'apprendre ces doix foudroyantes victoires dans un lieu encore retentissant des outrages dont il avait été sillonné de la tête aux pieds, dans un espace ému encore des vins débouchés, des lumières ardentes et de ces haleines qui avaient répandu des feux et des flammes ; la sueur inondait ses membres. Pourtant il tremblait.

— Todt est donc fini à Paris?

—Fini, beau-frère. La mitraille a balayé les républicains ; mais la crise a été affreuse. A une heure, à la Bourse, on croyait que le gouvernement ne tiendrait pas. — Déroute générale. Le crédit public mort : on Tendait, on vendait. J'achetais des deux mains tant que je pouvais. Le canon tonnait, et le sang coulait : Tachetais. La Morgue était trop petite pour les cadavres : on assurait que les Tuileries étaient assiégées :j'achotab sans relâche. A trois heures, je n'achetais plus. La mosarchie avait triomphé; je vendais sur le penon de Tortoni. Mon audace a été prophétique ; la ruine de tous a été mon salut. Pai cru 2t l'étoile de la France; moi et le gouvernement nous avons été sauvés.

•^ Ceci n'est donc point un rêve t Mais alors, dit Maurice, à qui la réflexion venait, où sont tous nos amis, ceux qui, ce matin, m'ont vu dans

186 LE KOTAIEE DE CHANTULT.

leuTS rangs, animé de leur espoir, armé pour leur cause?... lloito, sans doute I morts ! Quel douloureux bonheur oue le mienl

— Je te conseille de faire le diffidle ; s*us vivaient, où aMait-laîD*ailleurs, il est encore possible que tes amis n'aient pas été tués. Par œmpie 9 il en est an4ont le compte est en règle à cette lieore : j'ai la ton nom parmi la liste ^es morts. Attends... ta me Tas cité avant mon départ pour Paris, quand je t'ai quitté. Attends... Edouard de Calvaincourt. C'est cela. On a trouvé 'svir Im totrt un plan de campagne pour anner la Vendée : rien que ça.

Léonide et Maurice n'osaient se tegirder.

—Madame, s^écria, la vok pleine de larmes, après une pause péniMe, le triste Maurice, madame! Hortense Lefort est morte aussi. Nos cdmes domestiques à tous «deux se sont éteints dans le san^.

«^Ouest-ce que tout cela signifie? semble ei^nmer le visage Ariii de Victor.

— Nous ne resterons point dans ce fttjs, reprend Maurice ; nons le quitterons avant un mois.

— Cela n'est pas impossible, bean-frènne, d'autant mieux qne ta UHstts ton étude dans une merveilleuse situation. Il y aura avantage à vendra Mais nous causerons do cela demain ][flu8 lonniement ; il est tard, iknis sommes un peu fatigués. Si nous prenions quelque repos?

Victor saisit un flambleau et s'achemine vers la porte. — Qne je vous éclaire, si vous le permettez.

Léonide et Maurice se prirent sous le bras et suivirent Victor. Itien de funèbre comme cette réconciliation conjugale commandée par le monde.

Maurice tint parole. Au bout d'un meîB, il vendit son étude à un prix inespéré.

11 est encore notaire à...

LÉON G0SLA!«.

Page 1