TROIS AMIES
DîiCOUEN,
FAm
LEON GOZLAN
Il TOUS arrivera peut-Otro do passer sur une route du nord qui traverse fisint-Denis. Sur cotte route , si vous apercevez à votre gauche des tourelleB d'ardoise, des murs couverts de lierre, une chapelle dont les rayons du soleil colorent les vitraux , saluez , je vous prie , la chapelle et les vieilles tours ; — c'est le château d'Ecouen ; Ecouen que recommandent à notre souvenir deux grandes renommées , l'une des temps ptasés, l'antre de nos jours : Montmorency, l'immortel capitaine , et madame Campan, la noble institutrice.
A Ecouen , il régnait entre les j)ensionnaires de la Légion-d'IIonneur une amitié universelle. Cette amitié était si vive et si pure , qu*elle effaçait les inégalités de la naissance. Vous savez que Tinstitution d'Ecouen avait été fondée par Tempereur Napoléon en faveur des filles de ses plus braves soldats , de ceux qui , en échange de leur sang répandu pour le pays , avaient reçu une croix sur la poitrine. Quoique ces jeunes filles fassent toutes des rameaux d'un arbre vénérable , toutes n'appartenaient
2 I.E8 TROIS AtflES D^ÉGOCEN.
pas cependant à des familles d'une égale illustration militaire. Plus fortunée que la renommée des pères, ramitié des enfans ne connaissait pas de différences; la fille du lieutenant appelait du doux nom de sœur k fille du général ; l'héritière d*un maréchal de France avait pour confidente de ses ambitions d'étude Torpheline du simple soldat tué à wagram. Napoléon encourageait cette égalité. Quand il allait à Ecouen , — il s*jr rendait souvent , — il saluait avec respect , sans distinction pour les gnân plus ou moins élevés des parons , tous ces enfans dont il se disait le père, ei trouvant dans sa mémoire reconnaissante de ces expressions qui vibraient si long-temps dans les cœurs, il disait à Tune : -^ Votre poe était avec moi au passage du Saint-Bernard ; il se battait depuis doue heures quand je lui dis de se retirer ; il me répondit : — C est impossible , j*ai perdu une jambe. Soyez bonne comme il est brave. A Tantre il disait : — Réjouissez- vous, ma fille, votre père a été nommé ootonel sur le champ de bataille. A d'autres souvent il ne disait rien, mais il tel pressait sur son cœur, et il pleurait.
Parmi c^ jeunes élèves venues a Ecouen de tous les climats « poor aller représenter plus tard la gloire de la France dans leur patrie, u en était trois dont l'attachement était si profond qu'on le citait comme un modèle, même dans une institution où, je l'ai dit, l'émulation n'atteisnait jamais aux limites de l'envie , et où le succès des unes était le bonlieor des autres. Et quels succès I les prix annuels étaient proclamés par le grand-chancelier de France , et les couronnes de lauriers étaient posées sur la tête des élèves par riropéralrice, la femme de Napoléon! Ces trois élèves se nommaient-: Marie, Clarisse et Hortcnsc. Marie était la filto d'un pauvre sous-lieutenant, qui avait perdu la vue par suite d'un coup de feu, dans les campagnes du Rhin; Clarisse était la fille d'un de ces
généraux que la gueire avait enrichis, et auxquels Napoléon avait donné es principautés en attendant mieux; et Hortensc, la troisième amie» était encore d'une plus illustre naissance.
Je ne sais si les trois amies étaient les meilleures élèves de madame Campan, mais elles marchaient d'un pas si égal dans leurs études, qu'aux distributions des prix on était toujours sûr d'entendre prononcer leurs trois noms h la suite, par le grand-chancelier, et de les voir toutes trois se lever pour recevoir la même récompense.
Seulement , tandis que la foule des mères applaudissait, tandis que des mains de généraux, couvertes de cicatrices, saluaient Clarisse et Hortensc , les filles de leurs camarades , il y avait dans un coin une mère qui n'applaudissait pas. Comment l'aurait-elle pu ? ses mains étaient sur ses yeux. C'était la mère de Marie , la femme du pauvre sous-lieutenant, blessé d'un coup de feu pendant les campagnes du Rhin.
Des années s'écoulèrent, et Tintimité aes trois jeunes pensionnaires ne s'affaiblit pas; mais elle fût soumise un jour à une rude épreuve , à une de ces éprouves dont la pensée remplit les yeux de larmes. Il fallut se séparer ! De trois ne rester plus que deux I Qu'allait devenir celle qoi partait? que deviendraient les deux autres amies? Plus do plaisirs oux récréations tant désirées, sous les tilleuls d'Ecoucn, le soir, quand le vent parlait de Paris, la grande ville, et se parfumait de lodeur rësineuy des bois do Chantilly. Il fut versé bien des larmes entre ces tourelles, derrière ces murs couverts de lierre , et auprès do cette chapelle d'Ecouen.
Celle des deux amies qui quittait les deux autres , c'était Marie ; sa mère étant morte, le sous-lieutenant aveugle avait besoin de sa fille pour soutien et pour compagne.
— Promettons-nous, dit Clarisse, la fille du général, — celle qui bientôt allait quitter Ecouen, mais pour paraître dans le monde le plus brillant, — jurons-nous, quoi qu'il nous arrive dans notre vie, de nous trouver dans dix ans, a dater d'aujourd'hui, à la grille de Tuileries.
LES TnO» AMIES D'ÉCOUEN. S
«* Oui» s*écria Hortense, je te le jure, Clarisse ; je te le jure, Marie ; dans dix ans je serai à la grille des Tuileries, y seras-tu, Marie ?
—En doutes-Ui, HortenseT
— Georges, dit Uortense à un des jardiniers d*Ecouen, qui se trouvait Qi» soyez témoin de ce serment : — moi Hortense, Clarisse et Marie, nous jurons de nous réunir dans dix ans, à pareil jour, pareille heure, à six beiues du soir, à la grille des Tuileries.
Et Marie quitta Eoouen.
Trob mois après, Clarisse en sortit et se maria. Un an ne s'était pas écoulé di^uis le départ de Clarisse, qu*on retirait Hortense de Tinstitution de madaine Campan ; son éducation était finie. Dix ans ! dix ans passent vite dans le monde, et surtout quand on est heureuse comme Clarisse était appelée à Têtre. On parlait du luxe de sa maison, de la distinction de ses manières; enfin elle se lança avec tant de pompe à la suite de son mari, un des plus riches banquiers de TEurope, que oientôt on la perdit de vue.Si dix ans sont un jour dans la vie d'une femme heureuse, que sontils pour une grande dame comme le fut Hortense, qui avait plus que de Tor, qui avait des titres et ne voyait rien au dessus d'elle? Quant à la paavre Marie, elle n'avait ni équipage, ni maison, comme Clarisse et Hortense ; elle n'avait, sans doute, qu un père à consoler et à conduire au soleil, qu'aiment tant ceux qui ne peuvent plus le voir.
Enfin, huit ans s'écoulèrent, neuf ans, vint la dixième année, vint le jour convenu, le jour solennel, où les trois amies d'Ecouen avaient promis de se rencontrer à la (grille des Tuileries, quels qu'eussent été les événemens de leur vie. Ce jour tombait un dimanche. On était en automne; les Tuileries étaient dorées de leurs feuilles qui commençaient à jaunir. Cétait, comme toujours, derrière les grilles de beaux arbres; derrière les arbres des statues; à travers les arbres et les statues, des jets d'eau, à gauche le château, au fond le dôme d'or des Invalides. Plaçonsnous à la grille des Tuileries, et attendons; voici l'heure. Six heures moins dix minutes I personne encore; six heures moins cinq minutes! personne encore*.. Il n'y a donc pas d*amitié sur terre! Six heures moins une minute! et personne I personnel Six heures ! !
Une voiture è quatre chevaux arrive, s'arrête : des chevaux anglais, de For sur ks roues : la portière s*ouvre; une femme très jeune encore descend et regarde de tous côtés ; elle est belle, elle est richement parée; on se presse k la ffrille des Tuileries pour l'admirer.
Cette dame est Marie, la pauvre Marie, la fille du sous-lieutenant devemi aveugle à la suite d*un coup de feu dans la campagne du Rhin. Comment éCaitHeUe si riche T Voici : l'empire s*était écroulé; la restauration avait rendu aux parens de Marie tous les biens dont la révolution les avait privés. Je vous ai dit que dix ans passaient bien vite; l'empire de Napoléon était passé avec eux. Mais tandis que Marie cherchait encore autour 4*elle, une femme vêtue d*une robe modeste, dans une tenue dont la projmMé ne cachait pas la misère, la salue avec respect et s*approche avec
Marie est dans les bras de Clarisse .
Oarisset la fille du général, la ridie Clarisse était ruinée, et ruinée d»> fm long-temps, à la suite de funestes opérations de Banque. Son mari êwA fût laiUite et était parti pour l'étranger.
— * Ta me raconteras ton histoire à monhôtel, interrompit Marie ; tu ne SMonitlerasplus; redeviens mon amie. J'étais pauvre à Eoouen, et ta m'aunais; je sois richeà mon tour; ne sois pas plus flèreque moi , accepte régalité d'Ecouen. Clarisse allait monter dans la vwture de Marie. Tool à coop les deux amies se regardent.
— Et HortenseT
^Bt Hortense?
^ ni Site cefa'dle fotîdit Marie en soupirant*
•— Ta sais ee qu'elle est , ajouta Clansae eo laissant tomber mie larme.
Dans Fespace de dix ans, la pauvre Marie était dereoue riche; Topalenie Clarisse était tombée dans la misère; et Horteoee pleuvt no long exttœ Allemagne.
•^ Ne TOUS appetez-Toos pas Marie?
— Ne vous appelez-vous pasQarisae?
Celui qui adressait cette question à Clarisse et à Marie, (fétail le^indinier Georges, témoin du serment des trois amies, le soir éekr eépinlioD JiEcooen.
— Ceci est pour tous, dit Georges, et ceci poor vous^Bt GeorgesiDe» parut.
Lesdeux amies ouvrirent chacune la petite boite que Tancien iardîMr d*fi(»ucn leur avait remise. Dans la pijemière se trouvait la nuîtîé 4» la' couronne dHortense, ancienne reine de Hollande et bdie-ecrar di Na^éon, et dans Tautre boite l'autre moitié.