A LA MÊME
A Paris, le 30 mai 1644.
Mademoiselle, quand bien ce que vous dites seroit vrai, que vous auriez acquis quelque bonté dans ce voyage, ce seroit toujours une méchanceté à vous de
' Pour un procès (T.).
' Ms8. de Conrart^ p. 597.
4l2 LETTRES DE VOITURE.
me le faire savoir, et d'augmenter par là le déplaisir que j*at d'être loin de vous. Car si je vous regrette méchante, quel ennui aurois-je de ne vous point voir, si je vous croyois devenue bonne, puisque c'est la seule qualité que j'aie jamais trouvée à désirer en vous? Aussi me garderai-je bien de me le laisser persuader, et la chose n'est pas si vraisemblable que l'on la doive croire d'abord sur votre parole. Le coup de griffe, que vous me donnez en passant^ [eomo quien no dize nada]f me fait bien voir que vous n'avez pas perdu toute votre fierté à Rouen, et qu'il vous reste encore quelqu'une de vos humeurs, puisque vous prenez plaisir à me tourmenter. A propos de cela, mademoiselle, j'ai bien du regret, sans mentir, que je n'ai été à votre entrevue de vous et de la mer, pour voir quelle mine vous [vous] fites, ce que vous jugeâtes l'une de l'autre, et ce qui arriva le jour que les deux plus fières choses du monde se trouvèrent ensemble. Si la conformité doit faire naître Taffection, vous devez être en grande amitié toutes deux. Car quand je considère ses calmes, ses bonaces, ses tempêtes et ses courroux, ses batics, ses écueils et ses rochers ; les dommages et les utilités qu'elle apporte au monde ; combien elle est admirable et incompréhensible; belle à ceux qui la voient et terrible à ceux qui se mettent à sa merci; opiniâtre, indomptable, amère, flère et dépite ; il me semble que vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau, et que tout le bien et le mal que l'on peut dire d'elle, on le peut aussi dire de vous. Il y a cette différence, mademoiselle, que toute grande et vaste qu'elle est, elle
^ Comme sans rien dire.
A MADEMOISELLE DE RAMBOLILLET (l644). 4l3
a ses bornes, et vous n*en avez point; et tous ceux qui connoissent votre esprit avouent qu'il n'y a en vous ni fond ni rive. Et, je vous supplie, de quel abîme avezvous tiré ce déluge de lettres, que vous avez envoyées ici, toutes belles, toutes admirables et telles, que chacuiie d'elles mériteroit, pour la faire, autant de temps qu'il y en a que vous êtes absente ? Quel autre esprit ne tariroit pas et pourroit suffire à gagner tant de gens, à solliciter tant de juges et à écrire à tant de personnes? La mer, en vérité, vous a fait un bon tour (et c'est une marque de votre bonne intelligence) de vous avoir envoyé si à point nommé M™<^ de Guise à Rouen ' ; et, pour rendre ce roman plus célèbre, la Fortune a bien fait d'y faire intervenir une personne aussi considérable que vous. Ne semble-t-il pas que toutes les aventures d'un pays attendent à y arriver au temps que vous y êtes? 11 y a bien en cela quelque chose d'extraordinaire,
El dia que (u naeiiU Grandei senalet aoia '.
Et je ne doute pas à cette heure, que quand vous mourrez, on ne mette votre mort dans la Gazette. Pour la Gargouille, mademoiselle, je vous avoue que je ne sais ce que c'est. J'ai lu les relations de Fernand Mendez Pinto, et celles des Espagnols et des Portugais, des Indes occidentales et orientales. Mais il ne me souvient pas d'y avoir jamais vu ce mot-
1 M">« la comtesse de Bossu arriva à Rouen en ce temps-là (T. ]. — Voyez Hisiorieaes, t. Vil, p. 115.
' « Le jour où tous èles née a été marqué par do grands signes » :
paroles d'une romance espagnole que Voiture composa en rhoooear
de MU« de Rambouillet. Voyei t. Il, aux Poésies.
là. Je VOUS supplie très-humblement de m*en informer. C*est dommage, sans mentir, que vous ne courez le monde : vous nous instruiriez tout autrement que ne le font les autres voyageurs. Je voudrois bien avoir à vous mander des choses aussi agréables que celles que vous nous écrivez; mais depuis que vous êtes hors d*ici, Paris ne fournit plus tant de nouvelles que Rouen. Cela fait bien voir que, tant vaut rhomme, tant vaut sa terre. Madame votre mère se porte bien. M. [Arnaud] fait rage des pieds de derrière, à cette heure qu'il a ses coudées franches, avec M™« ***. M. de Saint-Mégrin, du jour du départ de M. le duc, est devenu si beau, si brillant, que c'est une merveille' . Je vis hier monsieur votre frère. M. de Châtenay est ici depuis deux jours. Voilà, ce me semble, tout ce que j*ai à vous dire. Je vous baise trèç-humblement les mains, et suis avec plus de passion que vous ne sauriez croire, mademoiselle, votre, etc.
i6i. — A MONSIEUR DE CBAVAROCHE*.
[Iê44?]
Monsieur, sachant combien vous aimez les procès et combien vous m'aimez aussi, je crois que je vous ferai une prière qui ne vous sera pas désagréable, en vous suppliant de tout mon cœur de vouloir prendre la peine de vous instruire de l'affaire de ma sœur, de l'aider de votre conseil et de Tassisler de votre crédit. Je vous l'adresse comme à un des hommes du monde
^ Voyez plus haut, p. 373, note 2.
2 Intendant de la maison de Rambouillet, et aneien gouverneur de M. de Pisani. Plus tard Voiture se battit en dnal evec lui dans les jardins même de l'hAlei. Voyex HiHorietH-^, t. IV, p. 43.
AU MARQUIS DE M0NTAU8IER (l644). 4l5
en qui je me confie le plus et qui la peut le mieux conseiller en cette occasion. Je crois que M^^* de Rambouillet ne vous refusera pas de solliciter pour vous et pour elle (car je fais déjà votre affaire de la sienne), et si vous le prenez à cœur, comme je l'espère, je ne doute pas qu*elle en ait toute l'issue qu'elle peut désirer. En récompense, je vous promets que de ma vie je ne vous appellerai Pourceau^ et que je vous donnerai la première chapelle qui sera à ma nomination*. Car de vous dire que cette obligation augmentera la passion que j'ai de vous servir, ce seroit vous tromper, puisquUl est vrai qu'il y a déjà longtemps que je suis autant qu'il se peut, monsieur, votre, etc.
Encore une fois, monsieur, je vous supplie trèshumblement de faire rage.