A MADAME LA MARQUISE DE YARDES
Madame, le long temps...
Madame , si je ne savois jusqu'où s'étend votre bonté...
Madame, si l'extrême respect que...
Madame, en vérité l'on est bien empêché, comme vous pouvez voir ici, et l'on ne sait par où commencer à se remettre à son devoir quand on a failli si longtemps, et mêmement contre une personne à qui on a de si étroites obligations que je vous en ai , et à laquelle on doit tant de respect, de soin et d'aflection. il y a beaucoup de mois que je travaille pour trouver une excuse à ma faute, et que je tâche à vous faire une belle lettre dans laquelle je vous prouve par vingt ou trente raisons que je n'ai point failli; mais je vous avoue que je n'en ai encore pu trouver pas une. Je crois même que toute l'éloquence et tous les esprits de notre Académie n'en pourroient venir à bout, et c'est tout ce que pourroit faire le vôtre, et celui de M. le marquis ensemble. Aussi, madame, c^est à vous deux que je m'adresse pour vous supplier de me mander
' C'est U^ de Moret, que M. de Yurdes épousa, après que Henri lY et plusieurs autres y eurent passé, aimant mieux le mariage que les autres. (T.) Sur la fin de ses jours elle perdit la vue, sur quoi Ton fit ce joli distique :
Cum longat noctet Moreta ab Àmore rogaret Pavit Àmor voiit, perpetuasque dédit.
Voyez le Patiniana, p. 15, et les Historiettes, t. I, p. 167.
rranchement ce que peut dire un homme qui est en ma place. Ma foi, je crois que vous y seriez empêchés aussi bien que moi; mais si vous n*avez pas assez d'invention pour couvrir ma faute, ayez au moins assez de bonté pour me la pardonner. Vous ne sauriez l'un et l'autre mieux vérifier par aucune autre chose ce que je dis ici de vous tous les jours, qu'il n'y a point sous le ciel deux autres personnes si bonnes, si sociables, si généreuses. Je vous supplie pourtant de eroire qu'il y a fort longtemps que le repentir de mon crime me presse, et que je ne cherche que les moyens d'en sortir : de sorte qu'à le bien prendre, je ne suis véritablement coupable que du premier mois, car tout le reste du temps c'est la honte qui m'a retenu, et la confusion où doit être tout homme d'honneur d'avoir si vilainement failli. Que si tout ceci ne vous adoucit point, je sais, madame, un autre moyen de vous satisfaire, c'est que dans trois jours je m'irai mettre entre vos mains pieds et poings liés, afin que vous me le fassiez comparoir aussi chèrement que je l'ai desservi, et que vous me donniez en moi un exemple
Qui fasse à ravenir trembler tous les ingrats.
Car enfin, madame, je neveux pas vivre plus longtemps dans votre mauvaise grâce, et il n'y a pointdepéril, où je ne me mette pour vous montrer que je suis votre, etc.
Madame, j'avois raison de m'opiniâtrer à mon chemin de Valenton ^ Cet autre si droit, par lequel on
' M 88, de Conrari, p. 849.
' Pelil village sur la route d'Yèree.
m'assuroit que je ne me pourrois perdre quand je le voudrois, je m'y perdis hier trois fois, en ne le voulant pas. Gomme je fus aux murailles de Brévane*, au lieu de prendre à droite je pris à gauche et je m*en allai droit comme un jonc à un village qui étoit à deux grandes lieues hors de mon chemin. Je ne vous saurois pas dire comme cela se fit, mais j'avois étrangement dans l'imagination M"* d'Angennes* et M"® de Saint- Mégrin, et je les voyois comme deux ardents ^ qui marchoient toujours devant moi et qui m'éclairoient en me perdant. [Cependant, madame, je suis arrivé, Dieu merci! aussi sûrement que si j'eusse eu votre laquais]. Je n'ai point trouvé de loups par le chemin, ni aucun des hasards que vous craigniez pour moi^ et je n'ai couru de fortune que par les personnes que j'ai laissées auprès de vous. Je vous supplie néanmoins très-humblement de ne leur en point faire de réprimandes, car j'aurois peur qu'elles ne me fissent pis une autre fois, et mon dessein est de n'avoir rien à démêler avec cette sorte de personnes-là, et de souffrir toutes choses plutôt que d'être avec elles. Je vous as* sure, madame, que ce jour-ci ne se passera pas sanà que
* Le château de Brévane appartenait au flls aîné de la présidente Aubry (Voyez Historiettes, t. YllI, p. 21).
' Aujourd'hui MU« de Rambouillet, qui étoit alors en pension À Yères. Voiture, qui n'a jamais pu trouver un chemin, s'égara de là à Paris (T.). Elle s'appelait Angélique-Glaire d'Angennes, et épousa en 1668 le comte de Grignan. Mi>« de Saint-Mégrin était élevée également à Yères. C'est la même qui inspira une vive passion au duc d'Orléans. Voyez M. Cousin, M^e de Longueville^ p. 2 10. . * Feux follets. Voyez le Dictionnaire de Trétfoux,
je souhaite beaucoup de fois de voir le cheval grifTon * et vous, et d'clre de la promenade que vous ferez. Je suis, votre, etc.
i65. — A MADAME DE B., MADEMOISELLE DE B.,