BUiLBT A MADEMOISELLE DE MAROLLES
La fée qui nous brouilla hier au soir est une des plus malicieuses qui fut jamais, et les malédictions de toutes les autres ne m'auroient pu causer tant de mal, qu'elle m'en a fait. Je ne m'offensai point de ce que vous me reprochâtes que je ne suis point d'humeur accommodante : car c'est une qualité dont on vous accuse plus que moi, et qui ne peut être un défaut, puisqu'elle se trouve en une personne toute parfaite. Maie je vous trouvai trop cruelle, quand vous vous empêchâtes de tourner les yeux sur moi, et que du plus beau visage du monde vous en fîtes un mauvais. Il me semble alors que tout le ciel me regardoit de mauvais aspect, et qu'il se faisoit deux éclipses de soleil tout à la fois. Cela me couvrit le cœur de ténèbres et de
1 W^e de Marolles ( Madeleine de Lenoncourt] étoit fille d'honneur de la Reine-mère ; elle épousa en 1640 M. de Brancas, depuis de Yillars. Voyez HiaiorietteSy t. Vlll, p. 223. Voyea aux Poésies, des stances que Voiture lui adressa, ou du moins qu'il composa à son occasion.
PhiliSy je suis dessous vos lois, etc.
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frayeurs, qui ne m'ont point laissé reposer, et quelque orageuse qu'ait été la nuit passée, elle n'a point égalé celle que vous m'avez jetée dans l'esprit. Elle dure encore, je vous assure, et quoiqu'il fasse jour pour les autres, il n'y en aura point pour moi, que vous ne me l'ayez donné. De Thumilité avec laquelle je vous parle vous devez juger que je ne suis pas si glorieux que vous dites, et que si je ne suis point accommodant, je suis au moins raccommodable. Si vous Têtes autant que moi, vous recevrez mes satisfactions et mes présents. J'avois toujours gardé ce ruban gris-de-lin • pour me sauver dans une nécessité comme celle où je me trouve : souffrez qu'il fasse l'effet que j'en ai espéré, et qu'il me tire du labyrinthe où je suis. Je ne saurois nier que je n'aie fait une faute, puisque je vous ai fâchée. Mais au moins, j'ai su trouver quelque couleur pour la couvrir, et vous ne sauriez dire qu'elle ne soit pas belle, puisque c'est celle que vous aimez. Vous en verrez tantôt une autre sur mon visage, qui vous devra encore plus toucher et qui vous dira le reste de ce que je n'ose vous écrire ici.
167. — A MADAME l'ABBESSE [d'TÈRES] (pour la remercier d'on chat qu'elle lui avoit eoToyé').
Madame, j'étois si fort à vous que je pensois que vous deviez croire qu'il n'étoit pas besoin que vous
' Le ruban que portaient les chevaliers de l'ordre des Ëgyp • tiens. Voyez plus haut, p. 259.
^ Msa. de Conrart^ p. 669. — Glaire-Diane d'Angennede Rambouillet, abbesse d'Yères, morte le 16 mars 1669.
me gagnassiez par des présents, ni que vous fissiez dessein de me prendre comme un rat, avec un chat. Néanmoins j'avoue que votre libéralité n^a pas laissé de produire en moi quelque nouvelle afiection , et s'il y avoit encore quelque chose dans mon esprit qui ne fût pas à vous, le chat que vous m'avez envoyé a achevé de le prendre et vous l'a gagné entièrement. C'est, sans mentir, le plus beau et le plus agréable qui fût jamais. Les plus beaux chats d'Espagne ne sont que des chats brûlés auprès de lui , et Rominagrobis même (vous savez bien, madame, que Rominagrobis est prince des chats) ne sauroit avoir meilleure mine, et ne sentiroit pas mieux son bien. J'y trouve seulement à dire qu'il est de très-difficile garde , et que pour un chat nourri en religion , il est fort mal disposé à garder la clôture. Il ne voit point de fenêtre ouverte qu'il ne s'y veuille jeter; il auroit déjà sauté vingt fois les murailles si on l'avoit laissé faire, et il n'y a point de chat séculier qui soit plus libertin ni plus volontaire que lui. J'espère pourtant que je l'arrêterai par le bon traitement que je lui fais : je ne le nourris que de fromages et de biscuits. Peut-être, madame, qu'il n'étoit pas si bien traité chez vous : car je pense que les dames [d'Yères] ne laissent pas aller les chats aux fromages, et que l'austérité du couvent ne permet pas que Ton leur fasse si bonne chère. 11 commence déjà à s'apprivoiser : il me pensa hier emporter une main en se jouant. C'est , sans mentir, la plus jolie bête du monde : il n'y a personne en mon logis qui ne porte de ses marques. Mais quelque aimable qu'il soit de sa personne, ce sera toujours en
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votre considération que j'en ferai cas, et je Taimerai tant, pour l'amour de vous, que j'espère que je ferai changer le proverbe, et que l'on dira dorénavant, qui m'aime, aime mon chat. Si, après ce présent, vous me donnez encore ce corbeau que vous m'avez promis , et si vous voulez m'envoyer un de ces jours Poncetlc * dans un panier, vous vous pourrez vanter de m'a voir donné toutes les bêtes que j'aime, et de m' avoir obligé de tout point, d'être toute ma vie, votre, etc.
168. — A MONSIEUR DE MAUVOY * (pour le remercier de la terre sigillée qa'il lui avoit envoyée).
Monsieur, voici le premier hommage que je vous rends de la terre que je tiens de vous, et je voudrois bien, en vous le rendant, vous pouvoir témoigner combien je me sens redevable aux soins et à l'affection
' La fille du portier de l'hôtel de Ramboaillet. Gomme c'éloit une enragée, on la donna à M°ie d'Yères, pour voir si elle en vieudroit à bout. Aujourd'hui qu'elle peut avoir dix-neuf ans, on Ta trouvée feuillelanl Voiture, pour voir comme il parloit d'elle, et ayant trouvé cet endroit: « N'y a-t-il que cela? dit-elle. Vraiment, voilà bien de quoi 1 » (T.).
^ Mss. de Conrart, p. 680. — Mauvoy ou Mauroy ? Il y eut un Mauroy qui succéda au secrétaire d'État de Noyers dans la charge d'intendant et contrôleur général des finances (janvier lG4l). Il est question de lui dans les Lettres de Balzac — On appelait terre sigillée, une terre argileuse tirée anciennement de l'île de Lemnos, formée en peUts pains orbiculaires, gros comme le bout du pouce, arrondis d'un côté et aplatis de l'autre, marqués de quelques armes ou de certaines figures. Celte terre passait pour avoir de grandes vertus médicinales. Voyez le Dictionnaire de Trévoux.
avec laquelle il vous a plu de m'obliger. Sans mentir, vous vérifiez bien ce que Ton a accoutumé de dire , que tant vaut l'homme, tant vaut sa terre. Vous avez si bien fait valoir celle que vous m'avez donnée, et vous me l'avez envoyée avec tant de fleurs, et des paroles si obligeantes, que vous l'avez rendue précieuse, et que vous avez trouvé moyen de me faire un grand présent en me donnant peu de chose. Cependant, monsieur, moi qui n'avois pu de ma vie avoir un pouce de terre , je ne vous suis pas peu obligé de ce que, par votFC moyen, j'ai commencé à en avoir quelqu'une, et que vous avez rompu le premier le mauvais destin qui sembloit vouloir que je n'en eusse jamais. Ce que je puis vous dire, c'est que celle que vous avez mise entre m^s mains ne sera pas ingrate. Elle a déjà produit en moi toute la reconnoissance qui est due à une civilité si accomplie que la vôtre, et cette obligation a ajouté quelque chose à la passion avec laquelle j'étois déjà, votre, etc.
Madame , c'est une chose merveilleuse , qu*ayani tant de qualités qui vous devroient faire mépriser tout le monde , vous soyez la plus civile personne qui y soit , et que vous ayez autant de bonté pour moi, que si vous voyiez dans mon cœur toutes les pensées que j'ai de vous honorer et de vous servir. Je vous assure, madame, que votre nom y est écrit d'une sorte qu'il no s'y effacera jamais; et quelque éloignée que vous soyez du monde, rien n'est à présent en ma mémoire
que VOUS. Je serois au désespoir, madame, de ne vous |K)uvoir représenter avec quelle joie et quel respect j*ai reçu l'honneur qu41 vous a plu me faire, si je ne croyois qu'un esprit aussi extraordinaire que le vôtre peut deviner ce que je pense. Figurez-vous donc, s'il vous plait, madame, tout le ressentiment que peut avoir le plus reconnoissant homme du monde, et qui a le plus d'inclination à vous honorer. Ce sera à peu près ce que je sens, et une partie de la passion avec laquelle je suis, votre, etc.