A LA MÊME
[De Paris, même date ]
Madame, si vous ne vous souciez point de mon plaisir ni de mon repos, au moins ayez soin de ma fortune. Je suis sur le point de partir sans aucune remise, que jusqu'à ce que j'aie eu de vos nouvelles. Je crains que les lettres que vous m'aviez données ne soient trop vieilles. Si vous avez encore conservé quelque intelligence en ce pays-là, je crois qu'il seroit à désirer pour moi que vous m'en donnassiez d'autres, où vous prendriez occasion de parler en ma faveur, si vous le trou-
* « Tout cela se fit pour rire ; cette demoiselle n*étoit nullement son fait. C'éloit pour l'épouvanter : car celte demoiselle éloit une capricieuse et une querelleuse (T.).
^ Gaston, durant son voyage à Bruxelles (du 28 janvier au 18 mai 1G32), faisait de fréquentes absences par des motifs, îfoit de politique, soit de plaisir.
' Mss, de Conrart, t. X, p. 5C7.
vez à propos. Mais si vous ne le jugez pas ainsi , au moins sera-t-il bien que vous pariiez pour vous, et que par vos lettres vous renouveliez les assurances de votre fidélité et de votre service; et cela, madame, sera toujours quelque sorte de recommandation pour moi. Je vous supplie très-humblement de me les envoyer avec toute la diligence possible, car je n'attends que cela pour partir. Je vous dis adieu, madame, avec tant d'affection et de tendresse, quUl seroit encore plus dangereux que Nerli' vit celui-ci que l'autre; et je vous jure que j'ai plus de regret de m'éloigner de vous, que de quitter celle que je laisse ici. Aussi, madame, me serez-vous toujours plus considérable que tout le reste du monde ; et ^i vous saviez de quelle sorte cela est, vous en seriez satisfaite, vous qui ne sauriez être contente, à moins d'avoir les cœurs tout entiers. Je vous dis ceci avec la même fidélité que les dernières paroles que je dirois en mourant. Il n'y aura jamais personne que j'aime, que j'honore, ni que j'estime tant que vous, et je serai toujours, madame, en quelque temps, et en quelque lieu que ce soit, votre, etc.
22. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET ( Sons le nom du roi de Suéde ' ).
[Mars 1632.]
Mademoiselle, voici le lion du Nord et ce conque-
' C'est ce M. Le Maître (T.). Voyez pi as haut, page 63.
^ Ms8. de Conrart, p. 593. — MU^ de Rambouillet ayant témoigné
en plusieurs rencontres qu'elle admiroit le roi de Suède et qu'elle
sMnrormoit toujours de ses succès, on lui faisoil la guerre qu'elle
l'aimoit. Un jour elle alla à l'hôtel de Condé avec un nœud de
7i LETTRES 0E VOITUEE.
rant dpnt le npm a fait tant de bruit dans Je nionde qui vient mcltre à vos pieds les trophées de TAIle^ magne, et qui , après avoir défait Tilly et abattu la fortune de l*iilspagne et les forces de Tempire, se vient ranger sons le vôtre. Parmi les cris de joie et les chants de victoire que j'entends depuis tant de jours, je n'ai riep oui de si agréable que le rapport qu'on m'a fait que vous me voulez du bien ; et dès lors que je T^i 9Uf j'ai changé tous mes projets et arrêté en vous seule cette ambition qui embrassoit toute la terre. Cela n*e8t pas tant avoir retranché mes desseins, comme les avoit élevés* Car encore la terre a ses bornes , et le désir d'en être le maître est quelquefois tombé en d'autres âm6s que la mipnne; mais cet esprit qu'on admire ^n vous, et qui ne se peut mesurer ni comprendre, ce cœur qui est si fort au-dessus des sceptres et des couronnes , et ces grâces qui vous font régner sur toutes les volontés, spnt des biens infinis que perlionne que moi n'a jamais osé prétendre ; et ceux qui désireroient plusieurs mondes ont fait en cela des souhaits plus modérés que moi. Que si les miens peuvent réussir, et si la fortune, qui me fait vaincre partout, m'accompagne encore auprès de vous, je n'envierai pas à Alexandre toutes ses conquêtes, et je
diainanls que ie roi d'Espagne uvoit donné ù M. de Rambouillel, «H SQ\\ ambassade. M>°<i de Chàleaurouxy étoit qui alla s'ifuaginer qu'on avoil dil que c'éloil le roi de Suède qui avoil fait ce présent, préoccupée du bruit de cet amour. On rit beaucoup de cetle bévue, «t Voiture, <]ui le sut, fit traveslir cinq ou six hommes en Suédois, qui vinrent en carrosse à Thôlel de Uambouillet présenter le portrait du roi de Suède et cette lettre comme ambassadeurs envoyés par ce prinee (T.).
AU CAftDWAL DE LA VALETTE. 76
croirai que ceux qui ont commandé à tous les hommes n'ont pas eu un empire de si belle étendue que moi. Je TOUS en dirois davantage, mademoiselle ; mais je vais à ce moment donner la bataille à l'armée impériale, et prendre, six heures après , Nuremberg ^ Je suis, mademoiselle, votre très-passionné fierviteUr,
GUST AVE- ADOLPHE i
[A Paris, avril 1632.]
Monseigneur, quoique j'espère être dans quelques jours plus près de vous que je ne suis , je crois qu'il est à propos que j'en prenne congé dès cette heure, et que je vous die qu'enfin, après beaucoup de peine, je suis résolu d'aller trouver mon maître, voyant que je n'en ai plus ici. Selon que je puis entendre, ce n'est pas me mettre du côté des plus forts , et je ne crois pas que je le fortifie guère par ma présence. Au moins je vois bien, par l'exemple de M. de Lorraine, et le peu de secours qu'il a apporté aux afl'aires de l'empereur, que les grands hommes ne font pas toujours toutes choses, et qu'ils ont besoin de l'assistance des autres et de celle de la fortune. Tant y a, monseigneur, que je ferai toujours une grande action en sortant de Paris, et je crois qu'il faut autant de courage et de force pour quitter cette ville, que pour en prendre autant que le roi de Suède en tient en Allemagne. Il est vrai, monseigneur, qu'il y a moins de difficultés,
' Gustave-Adolphe entra à Nuremberg dans le courant de mars, ce qui permet de fixer approximativement la date de cette lettçe.
à cette heure que vous n*y êtes pas, et j*avoue que la fortune m*a aidé beaucoup à m'y résoudre , en vous en tirant : car, sans mentir, je doute si j*eusse jamais pu en sortir, tant que j'eusse eu l'honneur de vous y voir et que j'eusse pu y demeurer avec un si beau prétexte que celui d*ètre auprès de vous. Mais, monseigneur, les personnes qui me pourroient ici donner de la joie, remettent toutes les leurs à votre retour, et tous les desseins de bals et de comédies se diffèrent jusques à ce temps-là. Je ne sais pas, monseigneur, si c'est votre absence ou celle de la cour qui ôte quelque chose de leur gaieté; mais je vous assure que je ne leur vois plus rien Taire de bon cœur, que quand elles parlent de vous. Dans un si grand nombre des plus aimables personnes du monde, dont vous possédez Taffection, je n'ai garde de croire , monseigneur, que la mienne vous puisse être considérable. Mais il me semble que je serois ingrat si jem'empêchois de vous dire que les grâces que j'ai reçues de vous, ont fait en moi l'effet qu'elles doivent en un cœur bien reconnoissant, et qu'entre tant d'hommes à qui vous avez fait du bien, il n'y en a point qui soit tant que moi, votre, etc.
[De Bruxelles, mai 1632.]
Mademoiselle, je vous remercie très-humblement de ce que vous ne vous plaignez point de moi ; et je vous assure aussi que vous en avez moins de raison que qui que ce soit au monde. Je m'étonne de ce que
* Ms8, de Conrari, p. 699.
VOUS dites que les personnes qui me font Thonneur de m'aimer ' me blâment de ma paresse , et qu'ellesmêmes en ont tant qu'elles me font reprocher cela par un * autre. En l'état où je suis, il seroit bien plus raisonnable de m'envoyer des consolations que des plaintes; et ce ne sont guère ceux qui sont affligés, qui sont bannis et qui perdent leurs biens, qui divertissent les autres. En disant ceci, ne croyez pas, s'il vous plaît, que je me plaigne de cette rare personne que son mérite et son peu de santé mettent au-dessus de toutes sortes de devoirs \ Mais celles qui écrivent de gaieté de cœur, et seulement pour dire des gentillesses S ne sont pas, ce me semble, excusables, de ne m'avoir pas fait cet honneur. Je vous assure qu'il n'y eut jamais une tristesse pareille à la mienne , et si j'osois écrire des lettres pitoyables, je dirois des choses qui vous feroient fendre le cœur. Mais, pour vous dire le vrai, je serai bien aise qu'il demeure entier, et je craindrois que, s'il étoit une fois en deux, il ne fût partagé en mon absence. Vous voyez comme je me sais bien servir des jolies choses que j'entends dire. Mais vous^ mademoiselle, de qui je tiens celle-ci, et
< M>°« la Princesse, MU<i de Bourbon, le cardinal de laValeUe, M., M^ et W^^ de Rambouillet et quelques autres, pour pouvoir avoir des nouvelles de Voiture qui avoit suivi Monsieur, se servirent de W^^ Paulet pour entretenir commerce, sans qu'on les soupçonnât de rien. Outre cela, Voiture étoit un peu Féru de la dame (T.).
' Var. une {Mss. de Conrart).
3 Mme de Rambouillet.
* M"e de Rambouillet, M">« de Sablé et les autres amies de l'hôtel de Rambouillel.
7S LETTRES DE VOITtHE.
dont je n'oublie pâ» un bon mot, den^ ans après qtre je l'ai ouï dire , ayez soin de m'en demander quelquesuns, puisque j'en sais si bien profiter , et envoyez-moi quelques paroles dont je me doive souvenir aussi lorigtemps que de celles-là. Toutes celles que j'ai vues jusqu'ici de votre part sont si indifférentes, qu'elles n'ont rien diminué de mon ennui , et je vous supplie trèshumblement de m'en envoyer qui aient plus de vertu, vous qui savez donner aux vôtres toute celle qu'il vous plaît •. Sinon, je croirai que cette réconciliation si précipitée, qui fut faite si peu de temps devant mon départ, fut fausse, et qu'il n'y a eu rien de sincère en vous que votre froideur et votre indifférence'. Vous pouvez juger s'il est possible que je vive avec celte imagination, et si vous n'êtes pas la plus méchante personne du monde, si vous me mettez en ce hasard. Je vous conjure d'avoir plus soin de moi. Car vous y êtes extrêmement obligée, puisqu'il est vrai que je suis plus que jamais, mademoiselle, votre, etc.
Post'Scriptum. — Après avoir écrit cette lettre, il m'a semblé qu'il y avoit cinq ou six dragraes d'amour. Mais il y a si longtemps que je n'en ai parlé, que je n'ai pu m'en retenir, et puis je suis si petit, que vous savez bien qu'il n'y a pas de danger en moi. [Je vous envoie une lettre que je vous supplie trèshumblemenl, mademoiselle, de baillerau gentilhomme
• Var. (|ui vou8 plaît (Mw. de Conrcert),
2 M"c Paulel et Voilure se brouillèrent souvent. La der*nière querelle, suivie cette fois d'une rupture complète, eut lieu après le retour de Flandres. Voyez Tallemant, Hiatoriettes, t. IV, p. 4 f .
A MADEfliÔlSELtE ^ACtÈT («632). 79
que vous appelez votre serviteur • , et c(ui me fit l'honneur de pleurer quand je lui dis adieu. Monsieur parti! d'ici mardi ^ J*élois déjà k cheval pour partir avec lui ; mais mon cheval de bagage s'estropia en sortant à vingt pas de mon logis. Ainsi, sans dire adieu k M. de Chaudebonne, qui étoit à trois cents pas devant moi, j'ai été contraint de demeurer ici. J'en espère partir dans trois ou quatre jours avec M. de Jouy et plusieurs autres qui sont demeurés]. Au reste, cet homme doftt vous me pariez est mort , il y a longtemps ^ : il ne reste qu'à l'enterrer; mais on le laisse là par négligence.