A LA MÊME
Du port Digoin, sur la Loire, le 27 juin [1 632 *].
Mademoiselle, ce fut un grand bonheur pour moi de recevoir votre lettre devant que de partir de Bruxelles et de recevoir tant de consolation à la veille d'avoir tant de peine. Depuis, je n'ai eu aucun déplaisir, quoique j'aie eu beaucoup de mal. Car je ne veux pas qu'if
* Le cardinal de la Valette qui Tappeloit en riant : ma mattresse ( T. ).
' 18 mal 1632.
^ M. de Chaudebonne (T.). —Ceci est dit par plaisanterie.
* lfiss.de Conran, p, 701.
'^ Voyez rinlrodurtlion. — Parli de Dijon le 22 juin, Gaston coucha le 23 à Couches, le 24 au mont Saint- Vincent, le 27 à Digoin, le 2S à Vichy ; le 29 il passa l'Allier, et séjourna jusqu'au C ; le G, il vint coucher à Arlonne, prèsRiom; le 7, à Vouroi, où il demeura quatre jonrs; le 11, à Orsay, le 13 au Bourget, d'où il se dirigea vers Albî, Castres cl Milhau (Gazette de Fronce, — f^t Pézénas, le 29 juillet 1632).
soit dit qu*un homme dont vous avez soin puisse être malheureux, et j*aurois honte que la fortune eût sur moi plus de pouvoir que vous. J*ai cheminé douze jours sans m*arrêter, depuis le matin jusqu'au soir. J'ai passé par des pays où le blé est une plante rare, et où l'on conserve les pommiers avec autant de soin que les orangers en France. Je me suis trouvé en des lieux où les plus vieilles personnes ne se souviennent pas d'avoir jamais vu de lit; et pour me rafraîchir, je me trouve à cette heure dans une armée, où les plus robustes sont fatigués. Cependant, je vis encore et je ne vois ici personne qui se porte mieux que moi. Je ne sais pas à quoi attribuer une force si extraordinaire, qu'à l'effet de votre lettre, et il me semble que je suis comme ces hommes qui font des choses surnaturelles, après avoir avalé un billet. En arrivant, je me suis fait enrôler, par la faveur de M. de Chaudebonne, dans une compagnie de cravates, et je vous puis dire, sans vanité, mademoiselle, qu'il n'y a personne qui y fasse mieux que moi. Je n'ai point pourtant encore enlevé de femme ni de fille, pour ce que je me suis trouvé las du voyage et que je n'étois pas en trop bonne consistance; et tout ce que j'ai pu faire, a été de mettre le feu à trois ou quatre maisons ' . Mais je me fortifie tous les jours, et je suis plus déterminé qu'il n'est possible de croire. Tout de bon, je suis tout autre que vous ne m'avez vu; et telle personne s'est sauvée autrefois de mes mains qui ne m'échapperoit
' Les mémoires du temps conliennent de tristes récits des excès que les soldats de Gaston commirent en France tout le long de leur route.
pas à cette heure. Je crois, pourtant, quelque méchant que je me fasse, que vous ne croyez pas que je le sois tant, et que vous ne pensez pas que l'on me doive beaucoup craindre, et mémement vous, mademoiselle, puisque vous savez bien que vous avez toute sorte de pouvoir sur moi, et que je suis de tout mon cœur, votre, etc.
Post'scriptum. — Mademoiselle, en partant de Bruxelles j'envoyai quelques tableaux à celui qui vous doit donner cette lettre. Je le priai de vous lés porter, etje vous supplie très-humblement, mademoiselle, de les donner à la personne, à qui vous jugez que je les envoie, et de lui dire que c'est une partie de mon pillage, et que je lui donne cela en rabattant sur ce que je lui dois de la mourre ^