‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 47 sur 131 · A MONSIEUR BE CHAUDEBOKKE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR BE CHAUDEBOKKE

De Madrid, ce 9 jais f 63!?4

Monsieur, en me louant de mon éloquence, vous deviez avoir soin de ma modestie, et craindre de me faire perdre une bonne qualité que j'ai, en m'en voulant donner une que je n'ai pas. J'ai reçu pourtant vos louanges avec beaucoup de joie, non pas que je croie de moi ce que vous m'en dites, mais pour ce que ce m'est une grande marque de votre amitié, et qu'il faut que vous m'aimiez beaucoup, puisque, en ma faveur, vous vous êtes trompé en une chose de laquelle d'ailleurs vous êtes si bon juge. Ainsi, monsieur, je trouve qu'il est plus à mon avantage de croire que je ne suis pas digne de Thonneur que vous me faites; et ce qui me donne bonne opinion de votre amitié me rend plus glorieux que ce qui me la donneroit de moi-même. Aussi bien quand je serois aussi éloquent que vous

' Ce M. Bodeau était le marchand de la rue Aubry-Boucher qui se meUait au nombre des adorateurs de M'^*^ Paulet. Voyez plu» haut, p. 112.

' Mss, de Conrart, p. 9f 2.

A MONSlBUa DE CUAUDEB0N9iË (1633). IS8

dites, je n'en voudrois pas tirer de plus grand fniit, que de gagner eu votre âme la plaee que je connois par là que j*y ai déjà, et de vous persuader de m*aimer autant que vous faites. Que si, après cela, je désirois encore quelque chose, ce seroitde remercier, avec les plus belles paroles du monde, les dames que vous dites qui me font Thonneur de se souvenir de moi *, JMais particulièrement j'emploierois pour Tune d'elles toutes les fleurs et toutes les grâces de la rhétorique, et lui écrirois dès cette heure une lettre d'amour si galante, qu'elle seroit disposée de m'écouter à mon retour. Puisqu'elles sont trois, il me semble que pas une ne se doit offenser de cela : elles seroient bien rigoureuses, si elles vouloient m'ôter la liberté des souhaits et m'empêcher de faire des châteaux en Es« pagne, puisque c'est le seul contentement que j'y aie. Je commence d'avoir plus d^espérance de mon retour que je n'en avois eu jusqu'ici; le plaisir que j'aurai d'en sortir me récompensera de l'ennui que j'ai eu d'y demeurer, et je jouis déjà par avance de la joie que je recevrai en vous voyant. Ainsi, monsieur, toutes choses sont mêlées : le bien et le mal se rencontrent partout, et quand Tun n'est pas au commencement, il ne manque pas de se trouver à la fin. Je suis encore incertain du chemin que je prendrai ; je crois pourtant que j'irai m'embarquer à Lisbonne. Si on eût laissé cela à mon choix, je fusse passé par la France, quelque danger qu'il y pût avoir. Ce n'est pas que j'aime fort à m'aflermir l'âme, ni à prendre, comme vous, un

* Les dames de Flandres (T.).

chemin périlleux, quand j'en puis prendre un autre; mais le plus court me semble aisément le plus sûr; et puis, pour vous dire le vrai, je ne saurois m*imaginer que je sois destiné à être pendu. Néanmoins, on me commande d'aller par ailleurs, et les personnes à qui vous avez donné toute sorte de pouvoir sur moi, et qui en devroient avoir sur tout le monde, me l'ordonnent si expressément, qu'il ne m'est pas permis seulement de le mettre en délibération. Cependant, en me défendant de me hasarder, elles me font mettre à la merci de la mer et des pirates. Je vous puis dire pourtant que je n'ai peur ni de l'un ni de l'autre, et je crains davantage les bonaces qui me peuvent retarder le bonheur de vous voir. Je me passerai de tous les autres, pourvu que je puisse avoir bientôt celui-là et le moyen de vous témoigner quelque jour, en vous servant, que vous avez rendu un autre homme aussi généreux que vous, et que. je suis autant que je dois, monsieur, votre, etc.

Post-scriptum, — Pour ne point mettre ici cette longue suite de noms que vous dites être ennuyeux, je ne fais de baise-mains à personne. Maisjenepuism'empécher de vous supplier très-humblement, monsieur, de donner ordre que si M°»® la comtesse de Moret ' , et M. son mari et M. son frère m'ont oublié, au moins ils me reconnoissent à mon retour. Je ne puis comprendre par quel malheur je n'ai rien ouï dire de leur part, leur ayant

* Joséphine de Boeil, comtesse de Bourbon-Moret. Elle mourut empoisonnée au mois d'octobre 1651. Son mari et son frère étaient à Bruxelles avec Monsieur.

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