A MONSIEUR DE PUTLAURENS
De Madrid, ce 8 juin 16S3 *.
Monsieur, en cinq ou six lignes vous avez compris tout ce que je pouvois ouïr de plus agréable au monde, et en me promettant en la présence de mon maître votre conversation et votre amitié, vous avez touché tous mes souhaits. Me proposant cette espérance, il n'y a point de difficultés que je ne trouve supportables. La mer me semblera aisée à passer pour aller jouir de tant de biens , et tous les plus honnêtes gens de la terre s'embarquèrent autrefois pour un moindre prix que celui-là. Mais il faut rompre premièrement les enchantements de Madrid, et surmonter le destin de celte cour, qui veut que chacun y soit arrêté dix ou douze mois, après le dernier jour qu'il pensoit y être. Cela, monsieur, est si vrai, qu'ayant fait cet hiver un effort pour en échapper devant ce terme, la force du charme me ramena de quarante lieues loin ; et je m'y trouve aujourd'hui aussi pris que jamais. J'attends pourtant quelques effets de ce que vous dites que vous avez écrit en ma faveur; et si cette aventure doit être achevée par un des plus honnêtes gens du monde, j'espère que je vous devrai ma délivrance. Je sais, monsieur, que ce n'est pas la plus belle que vous au-
' Mss. de Conrarl, p. 919.
' Les diverses éditions portent 1635, ce qui est une erreur manifeste.
re^e mise à fin; maia ce sera, je vous assure, une des (jlifGciles et des plus justes : car sans mentir vous ava^ quelque intérêt d*avoir soin d*une personne qui vous honore si véritablement que je fais; et tenant le lieu où vous êtes, il n*y a rien que vous ne trouviez plus aisément que des affections aussi pures que la mienne. Ceux qui occupent des places comme la vôtre sont d'ordinaire traités comme les dieux; plusieurs les crai* gnent, tous leur sacrifient, mais il y en a peu qui les aiment, et ils trouvent plus aisément des adorateurs que des amis. Pour moi, monsieur, je vous ai toujours considéré vous-même, séparé de ce qui n*en est pas, Je vois des choses en vous plus éclatantes que votre fortune, et des qualités avec lesquelles vous ne sau« riez jamais être un homme ordinaire. Vous [jugerez que je dis ceci avec beaucoup de connoissance, si vous vous souvenez de Tcntretien que j'eus Thonneur d'a<« voir avec vous dans cette prairie de Chirac, où, m'ayant ouvert votre cœur, je vis tant de résolution, do force et de générosité que vous achevâtes de gagner le mien. Je connus alors que vous aviez de si saines opinions de tout ce qui a accoutumé à tromper les hommes, que les choses qu'ils considéroient le plus en vous étoient celles que vous y estimez le moins , et que personne ne juge d'un tiei's avec moins de passion que vous jugez de vous-même. Je vous avoue, monsieur, qu'en ce temps-là, vous voyant tous les jours marcher sur des précipices avec une contenance gaie et assurée, et ne jugeant pas que la constance pût aller jusque-là, je trouvois quelque sujet de croire que vous ne les aperceviez pas tous. Mais vous m'apprîtes qu'il n'y
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avoit rien eu votre personne, ni à l'entour, que vou^ ne connussiez avec une clarté merveilleuse; et que voyant à deux pas de vous la prison et la mort, et tant d'autres accidents qui vous menacoient, et d'autre côté, les honneurs, la gloire et les plus hautes récom* penses, vous regardiez tout cela sans agitation» et voyiez des raisons de ne pas trop envier les unes et de ne point craindre les autres, Je fus étonné qu'un homme nourri toute sa vie entre les bras de la for** tune sût tous les secrets do la philosophie, et que vous eussiez acquis de la sagesse en un lieu où tous les hommes la perdent. Dès ce moment, monsieur, je vous mis au nombre de trois ou quatre personnes que j'aime et que j'honore sur tout le reste du monde; et ajou* tant beaucoup de respect et d'estime à la passion que j'avois toujours eue pour vous, j'en formai une autre aiîection beaucoup plus grande. C'est celle-là que j'ai encore et que je conserverai toute ma vie en un si haut point, qu'il est vrai que vous devez la reconnoître et témoigner que ce vous est quelque contentement que je sois autant que je le suis, monsieur, votre, etc.