A MONSIEUR DU FARCIS
plus amer dans la vie vous sembleroit doux. Je vous assure, monsieur, que je suis capable aussi de cette sorte de consolation, et quoi que vous vouliez dire, je ne puis craindre où vous serez le chagrin ni la nécessité , quand je songe que dans les montagnes d'Auvergne nous avons toujours trouvé avec vous la gaieté et la bonne chère. Il y a des trésors en votre personne dont je saurai jouir en dépit de la mauvaise fortune, et avec lesquels je ne saurois jamais être pauvre ni triste. Voilà ce qui me donne tant d*impatience de me voir^hors de ce lieu ; et si tous mes amis ne me le défendoient, je prendrois au sortir d'ici le plus court chemin pour vous aller trouver, et j'eusse moi-même détaché en passant les tableaux que vous dites que l'on a mis de vous sur la frontière ^ Je crois, monsieur, que vous n'avez pas l'imagination si tendre qu'il vous faille consoler de cela; et vous, à qui la mort même, de tant près que vous l'ayez vue, n'a jamais pu faire peur, il est à croire que vous n'aurez pas été touché de sa peinture. Ce ne sera pas sur celle-là que la postérité jugera de vous. La fortune, qui n'est pas toujours injuste, en fera voir quelques autres plus à votre avantage; et pour ces tableaux, elle vous donnera quelque jour des statues. Tous les changements qu'elle a faits en votre vie me semblent comme ces pièces de talc
^ Les tableaux de ses armes, rompus par la main du bourreau. Tous ceux qui avaient suivi Honsieur eurent leur tour : le due d'EIbeuf, les sieurs de Puylaurens, de Goudrey- Montpensier et Goulaa furent effigies par arrêt du parlement de Dijon du 14 janvier 1633. Le duc d'EIbeuf et le marquis de la Vieuville, cheva^ liers de Tordre, furent dégradés lors de la grande promotion qui se fit le jour de la Penteo6te, la m6me année, dans réglisedesAugustins.
que l*on applique 6ur les portraits» qui laissoni voir toujours le même visage et ne changent que ce qui est alentour de la personne'. Elle se joue ainsi avec les grands honimes. Elle se plaît de les voir sous diverses formes, et en moins de rien elle met sous un dais ceux qu'elle a fait voir sur un écbafaud. Je souhaite» mon-' sieur, que je trouve ce changement à mon arrivée. Et pour ce qui est de moi, je désire seulement d'avoir bientôt l'honneur de vous voir, et que toutes mes fortunes soient tellement jointes aux vôtres, que je ne sois jamais heureux ni malheureux qu'avec vous. Je suis» monsieur, votre, etc.
[De Madrid, juio 1633.]
Mademoiselle, rien ne peut être dans vos lettres plus agréable qu'elles-mêmes. J'ai trouvé dès le commencement de la vôtre ce que vous ne me vouliez faire espérer qu'à la fin, et vous m'avez donné le contente* meqt que vous me promettiez d'ailleurs. Il esta croire que vous n'avez pas lu ce qui y étoit ajouté d'une autre main% et que vous qui ne m'envoyez que de l'or et des pierreries, ou des paroles qui valent mieux que cela, n'auriez pas voulu m'envoyer des injures. J'avoue pourtant que je mérite en quelque sorte celle que l'on m'a écrite, et que je ne suis guère galant, puisque je
' Alentour et autour le prenaient enoore Tun pour l'autre. Ce ne fut que quelques années plus tard, après les travaux sur la langue de Vaogelas et de Ménage, qu*on fit le premier adverbe et le deuxième préposition.
' Mu. dêOmrart, p. 727.
^ De te main de W^ de Rambouillel ( T. ).
A MADEMOfSeiLK f»Af)LËT (1633). )3l
n*ai pas la hardiesse de l'être avec vous. C'est une honte extrême que je vous aie écrit tant de longues * lettres sans qu41 y ait rien eu de ce style dont une de vos amies dit qu'il lui semble que c'est toute poésie '; dl qu'étant éloigné de vous de tant de lieues, je n'ose encore vous rien dire de ce que je pense. Mais je ne veux plus me déshonorer pour l'amour de vous, et si vous ne me faites faire des satisfactions de ce reproche, je suis résolu de vous écrire des lettres toutes pures d'amour, pleines de feux, de flèches et de coeurs navrés^ et je ferai tant de galanteries, que l'on se re^ pentira de m'avoir offensé. Dès celte heure même, j'ai toutes les peines du monde de m'en empêcher, et je ne trouve point d'autre moyen pour me retenir, que de songer à cette excellente personne', de qui j'ai appris à prévoir en chaque chose tous les inconvénients qu'il y a à craindre, et dont le seul ressouvenir m'oblige à être respectueux et prudent. Vous, mademoiselle, qui savez tout ce qui se passe en mon esprit, je vous supplie très-humblement de lui dire de quelle sorte elle y est, et avec quel ressentiment et quelle véritable affection je paye l'honneur qu'elle me fait. Vous pouvez, ce me semble, étant aussi bonne que vous êtes, obliger de la même sorte M™® de Clermont à continuer de m'aimer et de prier Dieu pour moi.
' • Yar, grandes (C).
* Mﻫ de RanitrouiltetcllFOit des douceurs de VoUnrc : CTest foule poéêîe(T.).
3 M™» la marqnîse de Rambourtlet ( T.). — G'psI plulôt, je croîs, M^<: de Bamboufllet, et une allusion à ce jour où II voulut s'émanciper de baiser le bras h la belle Julie, qui sVn montra Tort oN Tcnsée. Voyez l'Introduction.
132 LETTKES DE VOITURE.
Je ferai de mon côté tout ce qui me sera possible pour me rendre digne des grâces qu'elle me peut obtenir, et il est difficile qu'un homme que vous prêchez et pour qui elle prie ne se convertisse point. Mais qu'elle sache, s'il vous plaît, que je demande encore plus son affection que ses prières; et quoique je croie qu'elle me peut rendre saint, constant et heureux, je ne désire pas tant tout cela que d'être aimé d'elle. J'ai lu avec des sentiments de joie qui ne se peuvent exprimer ce que vous me dites de la divine personne * devant qui je fis une fois mon épitaphe'. Je la puis assurer que lorsque j'avois deux éventails dans la gorge, et que j'étois entre les mains de mes plus grandes ennemies , je n'étois pas plus à plaindre que je le suis, et qu'il est plus à souhaiter de mourir en sa présence que de vivre loin d'elle. Après l'extrême honneur qu'elle me fait, il ne me resteroit plus rien à désirer pour ma gloire, si ce n'est que j'eusse été si heureux que la demoiselle que l'on voulut enlever une fois à Lima ^ se fût souvenue de moi. Mais le ciel veut que madame sa mère soit toujours au monde sans pareille, et que si d'aventure il y a quelque chose d'aussi beau qu'elle, il n'y ait au moins rien d'aussi
1 Mme la Princesse (T.).
^ Voyez plus haut, p. 45, note 1.
' Quand la reine-mère envoya des gens pour enlever M">« d'Aiguillon, afin de mettre parce moyen le cardinal à la raison, W^^ de Rambouillet étoil avec elle. Elles alloient de compagnie voir M»>e de Rambouillet qui étoit ailée prendre Tair à Saint-Cloud, qui est le lieu où le coup se devoit faire. Besençon découvrit l'entreprise. On a mis Lima au lieu de Saint-Gloud, de peur qu'on ne devinât la chose (T.).
bon. 11 me semble que celle pour qui je fis une fois rire les Dryades*, M™«de [Combalet]' (je crois qu'il n'y auroit pas danger de mettre son nom tout au long), ne devroit pas être si animée contre les rebelles, qu'elle ne me fit Thonneur de se souvenir quelquefois de moi. . S'il est vrai ce que Ton dit que nous l'ayons voulu enlever, c'aura été de la même sorte que les Grecs ravirent rimage de Pallas du pouvoir de leurs ennemis , et sur la créance que l'on a eue que le bonheur et la victoire se trouveroie^t toujours du parti où elle seroit ; mais enfin je n'ai rien su de ce dessein. Elle sait que si j'en ai pour elle, c'a été par la bonne voie; et elle se peut souvenir que ma recherche a été toujours pleine de respect et d'honneur. Tout de bon, quelque passion que j'aie pour nos afiaires, je ne puis m'empêcher d'en avoir pour elle. Toutes les fois que je la considère, j'arrête mes souhaits, et j'ai de la peine à être assez afiectionné à mon parti. J'ai été plus généreux à la louer qu'elle ne l'est à se souvenir de moi. Il n'y a pas huit jours que je l'ai su ici représenter si semblable à elle-même que je la fis aimer, ou au moins estimer extrêmement à un homme qui ne doit pas vouloir du bien à tous ses parents \ Je
* Voyez les stances ( à M*"® d'Aigaillon) commeDçant par ce yen : La terre, brillante de fleurs, etc.
' Marie de Yignerot, nièce da cardinal de Richelieu, mariée en 1620 à Antoine du Roure de Combalet. Le cardinal acheta pour elle, en 1638, le duché d*Aiguillon. Voyez lettre 82. ^J ^ Monsieur, frère du roi (T.). — C'est évidemment une erreur :
.^n^ Monsieur se trouvait alors à Rruxelles. Il est plus vi-aisemblable
;^r>^ que Voiture veut parler du duc d'Oiivarès.
l34 LETTàBS DÉ VÛÎIlîftÈ.
«His très-humble senriteur» de votre servHeiif », èi jn rassure qu'il n'a pas plus de passion podr tods que j'en ai pour lui. Vous me dites, mademoiselle, qo*il y a un des vôtres * qui ne se soucie plus de personne que de moi, et que cela mérite bien que je m'en tienne extrêmement obligé. Mais cela mériteroit bien aussi que vous me fissiez entendre plus clairement quel il est. Plût à Dieu que ce fût celui que je voudrois ! je serois consolé de toutes choses. Vous devinerez bieil pour qui je fais ce souhait. Je ne sais sMl y a du hasard à lui parler de moi ; mais je vous supplie très-humblement, mademoiselle, que cela ne vous arrête pas. Quelque mine qu'il fasse, il ne le faut pas craindre. Il est meilleur que l'on ne pense. Au moins je corinois cela de lui , qu'il lui est impossible de n'aimer pas ceux qui l'aiment. J'ai eu envie, beaucoup de fois, de lui envoyer demi - douzaine d'Espagnoles des plus belles et des plus brillantes. Ne vous scandalisez pas, mademoiselle, ce sont des larmes *. El si en passant par Grenade je puis trouver quelque jolie Sarrasine*, je ne manquerai pas de la lui faire tenir.
Je crois que je prendrai ce chemin en partant d'ici, et pour suivre les conseils, ou plutôt les commandements que j'ai reçus, je me détournerai de deux cents lieues,
' Le cardinal de la Valette, qui quelquefoit se disoit servileur de M»« Paulel (T.) ; —ou plulôl M. de Pisani; car il paraît, d*aprèa k mtlmeTalIcmant, que Tun el Taulrc prenaient ce lilré. Voyez plus lias, p. 144.
^ Le cardinal de la Valellp.
^ Plante originaire d'Espagne cl dès conirées de l'Orient.
* C'est la plante appelée de nos jours aris/o/oc/ie, et dont les racines entraient dans la composition de ta ihériaque.
A MAOEMOiî^eUh: fAltUBT (1633). 13d
e4 en ferai cinq cents en mer. Le pml el rineommodilé qu'il y a ne nie fâchent pa» tant que le regret de ne pat» pa^sa: par la France. Quoique je me sois engagé ii y a longtemps à le promettre, j'aurai une peine extrême à le tenir , ei îamaia résolution ne m'a tant coûté à prendre. Si on m'eAt laissé en ma liberté, j'eosse pris le grand chemin avec la même franchise et la même sûreté que toujours, et je fusse allé d'ici droit an Bourg-la-Reine ^ Au moins j* eusse eu le plaisir de passer encore ime nuit à Paris; et j'avois résolu de vous donner en passant de la ravegarde et de la raoussette, mais je vous dis fort , forty ma foi ^. Je pense qu'en me dissuadant ce dessein , et en ayant peur pour moi , on a eu peur de moi aussi , et que l'on s'est imaginé que l'on le sauroit au bureau d'adresse*, et que je me fourrerois étourdiment parmi tout le monde. Mais j'avois résolu d'en user plus discrètement. Je me fusse contenté do donner des sérénades à trois ou quatre personnes, faire cinq ou m,
' Mlle Paulet demeurait avec M°><' de Clermont, qui avait unç maillon h 9eurg-)a-Reine.
^ il se raoqae de M. de Villan, quf , en parlant, disoit toujours : Bift ma foi! 6y, sur ma foii bif^mvmfoii Quand j'étoto au Havr». je iaifois danser les filleltea; jeleur donnois ^y, mafo^î A% la t^ vergarde et de la raoussette (ce sont danses de Languedoc), mus j« vous dis fort, fort, ma foy (T.),
3 On appeloit ainsi, disent les auteurs do Dictionnaire de Trévoux, un bureau établi à Paris par Théophraste Renaudot, fameux médecin, où on trouvoit les avis de plusieiirs chôma dont on a besoin. C*étoit là aussi que se faisoit la Gazette i d*où le nom de Bureau d*adresse donné dans la suite aux maisons où se débitoient beaucoup de nouvelles.
hurlades, et puis passer. Mais il faut obéir et croire que ce que Ton nous commande est le meilleur. On me doit savoir gré pourtant de cette soumission, lâ^ quelle, ce me semble, est tout à la fois obéissance et sacrifice. Au moins on ne me doit plus reprocher que je sois obstiné, puisque je ne l'ai pas été en cette occasion. Cela, et prendre tant de plaisir à écrire que je ne puisse plus achever mes lettres, sont deux notables changements en moi. Pardonnez-moi l'un pour l'amour de l'autre; et souvenez-vous quelquefois, je vous supplie, que je suis de tout mon cœur, mademoiselle, votre, etc.
Post-scriptum. — Je vous supplie très^humblement» mademoiselle, de me permettre de répondre deux ou trois mots, le plus doucement que je pourrai, à la personne * qui m'a attaqué dans votre lettre. J'ai cherché longtemps dans mon esprit qui pouvoit être ce petit homme ^ de qui on me dit de si grandes choses, et que l'on met si fort au-dessus et au-dessous de moi. Ce ne peut pas être M. du Vigean : car je ne suis que deux doigts plus grand que lui, et il n'est que dix fois plus galant que moi. Après y avoir bien pensé, il m'a semblé que cela sent extrêmement sa fable, et qu'il n'est pas possible qu'il y ait au monde un homme si petit ni si galant. Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de m'en faire savoir la vérité.
* Mii« de Rambouillet.
' M.Gode«u (T.)-