‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 57 sur 131 · A MONSIEUR * * * [a MADRID · texte numérisé non relu

A MONSIEUR * * * [a MADRID

A Lisbonne, le 15 octobre 1633.

Monsieur, pour vous montrer que je trouve votre excuse fort bonne, c'est que je m'en veux servir. Elle me sera beaucoup plus nécessaire qu'à vous, et vous ne devez pas trouver étrange que je l'allègue en mon besoin, moi qui ai toujours moins d'esprit et qui ai à cette heure moins de temps. Vous le croirez aisément, quand vous saurez que l'on m'a dit aujourd'hui que nous partirons dans cinq jours. De sorte qu'il me faut acheter un lit, des matelas, des couvertures, un petit troupeau de moutons, vingt bêtes à cornes, cinquante poules et quelques chats de volière ^ : car le capitaine ne veut pas nourrir les passagers. Outre cela, il faut que j'écrive à Séviilc, à Madrid, en Flandre, en France, à mes amis, à des marchands, à des ministres, à des amies et à des maîtresses. Et ce qui est le plus embarrassant, il me faut tous les jours répondre à un poulet portugais, que par ma foi je ne puis lire

* Ici s'arrête la correspondance de Voiture avec M"» Paul et. Peut-être y eut-il encore d'autres lettres qui sont perdues. Toutefois nous savons par Tallemant qu*ils se brouillèrent au retour de Flandre ( HistorieUeSy t. IV. p. 41 ].

' Mss, de Conrari, p. 925. — Ne serait-ce pas M. de Lingendes?

^ C'est-à-dire, des pigeons : plaisanterie qui se trouve expliquée dans la suite de la lettre.

A MONSIEUR DE LINGENDES (l633). 181

ni entendre. Jugez si jamais personne a eu tant d'affaires, et si je puis espérer de vous envoyer une lettre qui puisse payer la vôtre, moi qui, dans mon loisir, ne le pourrois pas. Elle m'a apporté toute la consolation que vous pouvez imaginer qu'en peut recevoir un homme de bon goût et de bonne amitié, et a fait, ce me semble, en moi un effet merveilleux, m'ayant empêché d'être triste de n'avoir point eu de nouvelles de mon père et de mes amis de France. Je m'étonne qu'il ne me soit point venu de lettre par l'ordinaire. Quoi que je vous die de partir dans cinq jours, ne laissez, je vous supplie, de m'écrire toujours : car, comme vous savez, les jours de ces pays-ci ne sont pas de vingt-quatre heures, et ceux d'Espagne ne durent guère moins que ceux de Norwége.

Je voudrois bien que l'envie de venir ici eût pris au paladin : car je nelesaurois appeler plus magnifiquement (et il faut avouer que personne ne peut être si ingénieux que vous à lui trouver de beaux litres), et certainement il ne sauroit trouver de meilleure occasion. Outre que les vaisseaux de San-Lucar sont plus loin de quatre-vingts lieues , je crois qu'ils partiront pour le moins quinze jours plus tard. Et puis il faut qu'il triomphe de plusieurs nations, et qu'après avoir brûlé tant de Castillanes, il fasse fondre quelques Portugaises. Certes, si j'étois assez sage pour n'aimer personne de ceux que je ne vois point, je n'aurois guère eu de meilleur temps en ma vie, que celui que j'ai passé depuis trois mois, éloigné de toutes sortes d'embarras et d'affaires, et n'entendant de nouvelles que celles de temps en temps il vous plaisoit de m'apprendre. Le vrai se- I. 16

cret, pour avoir de la santé et de la gaieté, est que le corps soit agité, et que l'esprit se repose. Les voyages donnent cela. Pour l'ordinaire, il nous arrive tout au rebours. Lorsque nous pensons nous reposer, nous nous travaillons le plus. Le trot de la plus méchante mule ne lasse pas tant que d*attendre Carnero sur le banc de la secrétairerie, et la moindre mauvaise affaire tourmente davantage que le plus mauvais temps, ou le plus mauvais chemin.

Croyez donc que j'approuve extrêmement le dessein que vous faites de vous désabuser de la fortune, et de la quitte>r comme une dangereuse maîtresse. Ses caresses et ses mépris sont également à craindre. D'une façon ou d'autre, elle tue tous ses amants, et ceux qui estiment ses faveurs pour de véritables biens , sont beaucoup plus trompés que ceux qui prennent un chat pour un pigeon. Si je n'eusse fini par cette boufioQnerie, il me semble que j'étois trop sérieux pour un homme qui l'a si peu accoutumé et qui a tant de hâte* Quand vous voudrez faire cette retraite, je vous accompagnerai et nous irons en quelque lieu où nous appel*lerons chaque bête comme il nous plaira. Aussi bien qu'Adam, nous donnerons de nouveaux noms aux choses, et quand nous irons au contraire de tous les autres hommes et que nous nommerons mal ce qu'ils nomment bien, peut-être que nous nous rencontrerons. Mais jusqu'à ce que cela arrive, et tant que je demeurerai dans le monde, je vous supplie de me conserver avec toute sorte de soin l'amitié de ces messieurs. Il n'y a pas une recommandation de celles de H. le comte de Maure que je n'estime un million :

comptez lesmaraTédis de la flotte, et considérez quelle richesse vous m'avez envoyée. Si M. le comte Stufe avoit avec vous la fortune qu'il a avec moi, il y a longtemps qu'il vous auroit ruiné : car jeneme puisdéfendre de lui, et il m'a gagné jusqu'à l'âme. II est vrai que vous avez intérêt en cette perte et que cela est gagner votre bien, étant obligé d'être tout à vous, et plus que personne, monsieur, votre, etc.

Post'âcripium inédit, — [Je ne dis rien pour monsieur votre frère, car assurément il sera parti; mais M. de Yaneton saura, s'il vous plaît, que je suis et serai toujours son très-humble serviteur. Je serois bien fâché que M. le baron d'Àuchy fût encore à Madrid, car je perdrois beaucoup de contentement, si je ne le voyois pas en Flandre. Toutefois, car toutes choses peuvent arriver, si d'aventure il y étoit encore, je vous supplie de me faire la faveur de l'assurer que je me souviendrai toujours de lui comme d'un des plus estimables hommes que j'aie jamais vus. Et don Thomas? sans mentir, vous êtes cruel * ]•

A Lisbonne, le 22 octobre 1633 ^

Monsieur, je ne sais pas bien certainement qui vous êtes, mais je suis assuré que la lettre que j'ai reçue

' Ms8. de Conrart, p. 928.

' Jfw. de Conrartt p. 631.

^ Gonrari place celte leUre à la dale da 22 août; mais à ceUe époque Voilure devait se trouver encore à Séville. M ne nomme pas non plus la personne à ^ai elle est adressée, et que je suppose habiter Madrid.

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ne peut être que d'un extrêmement honnête homme» et je dois attendre quelque jour de grands secours de vous, s'il est vrai ce que vous dites, que vous me saurez mieux servir, que vous ne savez écrire. Que si vous êtes celui que j'imagine, ce bien ne me pouvoit venir d'aucune part, dont il me fût plus cher, et j'ai une extrême joie de voir tant de bonté en une personne» en qui j'avois déjà remarqué toutes les autres excel* lentes qualités. Gomme en cela vous m'avez fait plus d'honneur que je n'en pouvois attendre, je vous assure, monsieur, que je le reconnois mieux que vous ne sauriez penser, et que je ne suis pas moins généreux à ressentir cette faveur, que vous l'avez été à me la faire. Je pense que vous avez assez bonne opinion de moi pour le croire, et vous, qui en vous laissant seulement connoître, gagnez le cœur de tous ceux qui vous voient, vous ne sauriez douter que vous ne soyez extrêmement aimé de tous ceux que vous y obligez si particulièrement. Mais je vous puis jurer, monsieur, qu'entre tant d'affections que vous avez acquises, il n'y en a pas une qui soit accompagnée de tant de respect et d'estime que la mienne, et que je suis, comme je dois, plus que personne, monsieur, votre, etc.

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