A M. DE CHAUDEBONNE
A Lisbonne, le 22 octobre 1633.
Monsieur, je croyois que je ne pourrois jamais sortir de ce pays, et il me sembloit que mon malheur eût bouché les ports de San-Lucar et de Lisbonne. J'étois sorti de Madrid sur Tavis qu'on m'avoit donné qu'un
^ Mss, de Conrart^ p. 915.
A MONSIEUR DE CUAUOEBONNB (1633). 186^
vaisseau anglois devoit partir de Séville dans six semaineSy et pour ne pas attendre et arriver justement en ce temps-là, j'avois pris le tour de Gibraltar, et par Grenade. Cependant, il y en a six autres que celles-là sont passées, et je ne crois pas qu*il parte encore d'un mois. L*impatience d*être si longtemps en un lieu m*avoit fait venir de là, croyant y devoir retourner, seulement pour voir celui-ci ; et quoique Ton m*eût écrit qu'il n'y avoit point d'embarcaciofiy je m^étois résolu de faire six vingt lieues, et de passer deux fois la Sierra Morena, pour me divertir. Mais le bonheur a voulu que tandis que j'étois en chemin, il est arrivé un navire anglois, dans lequel. Dieu aidant, je m'embarquerai. Il y a trois semaines que je l'attends. Dans deux jours il sera achevé de charger, et partira au premier vent. La fortune dispose bien bizarrement de moi, et après m'avoir fait voyager en Espagne au mois d'août, elle me fera naviguer en novembre. Le vaisseau est de vingt-cinq pièces, fort bon et bien armé. Je pense que nous aurons besoin de tout : car il y a beau* coup de Turcs à la côte; et en ce temps-ci, je crois que je ne serai pas si malheureux que je ne voie quelque tempête que j'aie quelque jour à vous décrire. Celte embarcation est sans doute une des meilleures que je pouvois espérer. Le voyage est beaucoup plus aisé d'ici que de Séville, et je ne voudrois pour rien y être demeuré et ne m'être pas résolu de venir voir le Portugal. Je vous assure, monsieur, que don Manuel et la senora Osaria ont ici de beau bien, et que sïls y pouvoient rentrer, ils seroient mieux accommodés qu'à Bruxelles. Lisbonne est, à mon gré, une des plus belles
villes du inonde, et qui mérite autant d'être vue. Ce sont trois montagnes couvertes de maisonsetde jardins, qui se mirent toutes dans une rivière large de trois lieues, et la ville qui se voit sous le Tage ne parolt pas moins belle que celle qui est sur le bord. Je ne laisse pas pourtant d'y être avec quelque ennui : car je n'ai reçu pas une lettre depuis que j'y suis, et je ne sais rien d'aucune chose. On ne connoit quasi point ici d'autre France que l'Antarctique. La plupart de ceux que j'y vois sont des hommes de l'autre monde, et on y sait plus souvent des nouvelles du Cap-Vert et du Brésil, que de Paris ou de Flandre. De sorte, qu'encore que ce me doive être quelque contentement d'être au pays de la marmelade et que j'aie ici une maîtresse qui est encore plus douce qu'elle, tout cela ne me touche point, et je fais des vœux pour en sortir, comme si j'étois en Norwége.
C'est une étrange chose, monsieur; que des aventures d'Espagne. J'y ai été toujours aussi chaste qu'une demoiselle que je crois que vous voyez tous les soirs ', et avec toute ma sévérité, je ne laisserai pas de vous pouvoir montrer quelque jour des poulets en castillan, en portugais et en andalous; et si une More qui demeure devant mes fenêtres savoit écrire, je vous en pourrois faire voir encore en guinois. Mais j'espère que le vent emportera bientôt toutes ces affections, et me mettra en lieu où j'en ai de plus solides et de mieux fondées. Vous qui faites tout seul une grande partie de toutes les miennes, vous pouvez vous ima«
* Une des filles de M. dé la Vlefville, qui mourut à Bruxelles.