A LA MÉME
Madame , puisque c^est à bon dessein que je vous .recherche, je crois quHl n'y a point de galanterie que je ne puisse faire , et qu'après avoir fait des vers pour vous^ je puis bien vous envoyer des bouquets. C'est un présent que les dieux veulent bien recevoir des hommes ; et puisque les fleurs sont le plus pur et le plus bel ouvrage delà terre, je pense qu'il n'y a personne à qui elles doivent être offertes à meilleur titre qu'à vous. Au moins sais-je bien que vous les devez aimer de cela, qu'il n'y en a pas une qui n'accompagne sa beauté de quelque vertu, et qu'elles ne veulent pas être touchées, non pas même des princes ni des rois. Mais quoiqu'elles soient filles du Soleil et de l'Aurore, et qu'elles disputent de l'éclat avec les perles et les diamants, je suis assuré qu'elles prendront leur lustre aussitôt qu'elles vous auront approchée, et que vous ferez voir que les beautés de la terre ne sont point comparables aux célestes. Je crois, madame, que vous souffrirez sans scrupule que j'appelle ainsi la vôtre, et que vous, qui rapportez toutes choses au ciel, ne voudrez pas lui ôter Thonneur d'avoir fait tout seul une si rare personne : et certes, ce seroit donner trop d'avantage aux choses d'ici-bas que de vous mettre de leur nombre, et puisque l'on nous commande de les mépriser, il y a grande apparence de croire que vous
' Mss, de Conrari^ p. 853.
' Voyez au t. II les stancea commençant par ce vers : La terre brillante de fleurs, etc.
250 LETTRES DE VOITURB.
n*en êtes pas , vous, madame, qui êtes Tobjet de l'estime el de raiïcctiôn de tous ceux qui vous voient, et qui n*avez jamais jeté les yeux sur pas une âme raisonnable que vous n*ayez gagnée. Je vois bien quôlie eonsi^qiicnce vous pouvez tirer de là, si vous tendz la mienne capable de raison; mais, madame^ je vous supplie très-humblemenl de croire ((Ue le plus grand effet que vous ayess causé en elle est celui de Tadmiraiion^ et que je suis, quoique le Faune veuille dire * » avec toute sorte de respceti votre^ etc^
S4. -r- A MADEMOISBLLE DE RAMBOUILLET'
t£o lai envoyant dn^ize galants^ de ruban d'Angleterre» pour ime diacréUén qu'il avait perdue contre elle^).
Mademoiselle, puisque la discrétion est une des principales parties d*un galant, je crois qu*en vous eu envoyant douze, je vous paye bien libéralement ce que je vous dois. Ne craignez pas d*en prendre un si grand
* Voyez tè dernier cou f)! et de là pièce précUéd. ^ Mis. de Cénrari, p. 6^5.
* Oft nominoil ^àlunkà ûPi aoetidd dé robaii dft Ml6 «idi lé p\t^ çaieot sur te haut de U I6te. Il y avoit une foiile d'aulrea n«iuds de ce genre qui compo^olent la loilelte des femmes à cette époque, et qui prrnoicnt difTércntâ noms suivant les liiiux qu'ils oecuftoient : lé ifiigiiout Vûxsassin des àamei, le baffin, etc. ( Voyrt \* Abomina" Hén dei àbominatiom dei /aitiséi dévbiioni de ce lempt^ par le R. P. Arcliange Ripaut, gardien dei eapueloa ile Salul«iacqueB de Paris]
* L'usage de jouer des enjeux indéterminés, laissés à la diserétion du gagnant, nous était venu d'ilalie, de Florence, eu U ne ê'est pas perdu encore. Voyei Henri EsUenne, dans ses Dialogues dd àouveau langage français iialianisé.
nombre, vous qui jusqu'ici n'en avez voulu recevoir pas un. Car je vous assure que vous pouvez vous fier en ceux-ci, et quMIs se sauront taire des faveurs que vous leur ferez. Quelque gloire qu'il y ait à recevoir des vôtres, ce R*iest pas peu de chose d'en avoir tant trouvé de celte humeur, en un temps où ils sont tous si pleins de vanité. Aussi a-t-il fallu les aller quérir bien loin et les faire venir de delà la mer. Vous savez bien, mademoiselle, que ce ne sont pas les premiers de ce pays-lù qui ont été bien reçus en France *. Mais voici, sans doute, les plus heureux de tous ceux qui en sont venus, et si vous les recevez, ils ne doivent pas envier ceux qui ont servi les princesses et les reines. Car sans mentir, mademoiselle, il n'y a rien sur la terre au-dessus de vous, ot quiconque auroit part en votre esprit, se pourroit vanter d'être en la plus haute place du monde. Je parle beaucoup pour un homme qui |)aye une discrétion. Mais considérez, s'il vous plaît, que ce n'est pas trop qu'un poulet pour douze galants, et que ceux pour qui j'écris, au moins ceux de leur pays, ont une si étrange façon de se faire entendre qu'il semble qu'ils partent d'amour quand ils ne font que des compliments'. Ne trouvez pas étrange, qu'étant leur secrétaire, j'aie en quelque sorte imité
' Bougningens (Buckingham), CarlisleetHnlland. Carli8len*4toU pat coqael, il éloit «érieu^L; Holland rajoloit M"« de Ghe-* vreufe (T.). — Lp comte de Carli.-le el le comte de Holland avaient été envo^éà en France, en 1Q35, pour traiter du mariage de la reine d'Angleterre. Quant à Buckingham, on connaît ses succès à la cour de France.
' M"« de Chevreuse diFoit qu'on avolt tort de dire que ces genslA parloient d'nmonr, que ce n'étoientqoe de pures civilités (T,).
252 LETTHES DE VOITURE.
leur style, et soyez assurée que si je n*eusse eu à parler que pour moi, je me fusse contenté de dire que je suis, mademoiselle, avec toute sorte de respect, votre, etc.\
A Paris, le 12 octobre 1635^
Monseigneur, dites la vérité : combien y a*t-il que vous n'avez songé si les quatre derniers livres de TÉnéide sont de Virgile ou non, et si le Phormion est de Térencelf Je ne vous interrogerois pas si librement ; mais vous savez que dans les triomphes, les soldats ont accoutumé de railler avec leurs empereurs, et que la joie de la victoire donne des libertés que sans cela l'on n'oseroit jamais prendre. Avouez-nous donc franchement combien il y a que vous n^avez pensé à la petite Erminie, aux vers de Catulle et à ceux de M. Godeau. Si est-ce, monseigneur, que quand vous auriez oublié tout le reste, vous devez vous souvenir toujours de son Benedicite ' : car personne n'eut jamais plus de raison de le dire que vous, et ne fut tant obligé de rendre grâces au dieu des armées. Â dire le vrai, la conduite et la fortune avec laquelle vous avez sauvé
* Après ceUe lettre, il faut lire la romance espagnole, Fuera, fuera, etc. (T.). — Voye» t. II, aux Poésies,
' Pendant la campagne de 1635, sur le Rhin.
' La première pièce que le cardinal de Richelieu vit de M. Godeau, et qui lui valut Tévêché de Grasse pour un jeu de mots que tout le monde sait ( T.). — Cette pièce, une des meilleures de l'auteur, est une paraphrase du Cantique des trois Enfants : Benedicite omnia opéra, Domine, etc.
la nôtre * est un des plus grands miracles qui se soient jamais vus dans la guerre, et toutes les circonstances en sont si étranges que je les mettrois au chapitre des menteries claires % si nous n'en avions tant de témoins et si je ne savois qu*il n'y a point de merveilles que l'on ne doive croire de vous. La joie que cela a donnée ici à tout ce que vous aimez n'est pas une chose qui se puisse représenter. Mais vous pouvez vous imaginer, monseigneur, que les personnes qui étôient autrefois ravies de vous ouïr chanter ou de vous faire voir des vers, doivent être infiniment contentes, à celte heure qu'elles entendent dire que vous faites lever des sièges, que vous prenez des villes, que vous battez des armées, et que la principale espérance du bon succès de nos affaires est fondée en votre personne. Je vous assure que cela est écouté en ce lieu avec tous les sentiments que vous sauriez désirer, et que, sans que vous y pensiez, vos armes font ici des conquêtes qui sont plus à désirer que toutes celles que vous pourriez faire delà le Rhin. Quelque ambitieux que vous puissiez être, cela vous doit donner envie de revenir, car en vérité, monseigneur, ce n'est pas une bataille qui est aujourd'hui la plus belle chose du monde à gagner; et vous m'avouerez vous-même qu'il y a telle rose de soulier * qui vaut mieux que neuf cornettes impériales * . Je suis, monseigneur, votre, etc.
< Construction irrégulière blâmée par le P. Bouhours (itemorques nouvelles, etc., p. 64).
' Ceci est mis pour imiter le jargon de Croisilles. Voyez Hist»' riettea, t. IV, p. 16.
' 11 aimoil fort qu*on fût bfeii chaussé ( T.}.
* Au combat entre Vaudrevange et Boulay en Lorraine» où Gai- I. 22
964 LETTRES DB VOITORB.