A MONSOIUR LE HaRQUIS DE PISANI
De RieheIieo^ le 7 octobre 1637.
Monsieur, je me réjouis de ce que vous êtes deventi le plus fort homme du monde, et que le travail, les veilles, les maladies, le plomb, ni le fer des Espagnols, ne vous peuvent faire de mal. Je ne croyois pas qu'un homme nourri de tisane et d'eau d'orge pût avoir la peau si dure, ni qu'il y eût des caractères qui pussent faire cet effet. Par quelque voie que cela arrive, je sais bien qu'elle ne peut être naturelle; et je ne m'en saurois formaliser : car j'aime encore mieux que vous soyez sorcier que de vous voir en l'état du pauvre Attichi ou de Grinville % quelque bien embaumé que
' Mu, de Conrari, t. XIV, p. 815-818.
' Voiture était à Richelieu avec Mme de Gombalet et MOe de Rambouillet.
* Attichy, frère de la comtesse de Maure, et le frère de Roucille, qui avoicnt (Hé tués à la guerre eu une occasioa où B*étoit trouvé
VOUS puissiez être. A vous en parler franchement, pour quelque cause que l'on meure, il me semble qu'il y a toujours quelque chose de bas à être mort, et cela n'est point de notre corps \ Ëmpèchez-vous-en donc, monsieur, le plus que vous pourrez, et hâtez-vous, je vous supplie, de revenir : car je ne me saurois plus passer de vous voir, et c^est en cela principalement que je connois que vous usez de charmes, que moi qui me passe assez aisément des absents, je vous désire continuellement et je vous trouve à dire en toutes rencontres. Au moins les occasions où je vous souhaite sont aussi agréables et moins périlleuses que celles où vous vous trouvez tous les jours. Mettez-vous donc, si vous me croyez, un bon cheval entre les jambes, et soyez aussi aise de revenir à Paris que vous le fûtes d'en sortir. Aussitôt que je saurai que vous y serez, je vous promets que je quitterai Blois, Tours et Richelien, Monsieur, M"' de Combalet et M»« votre sœur, pour vous aller voir et pour vous dire de tout mon cœur que je suis, monsieur, votre, etc.
lOi. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET.
Mademoiselle, car étant d'une si grande considéra-
M. de Pisani, qui, contre l'avis de ses proches, s*éloit échappé de Paris pour aller rejoindre l'armée du cardinal de la Valette, en Artois ( T. ).
' Voiture et lui disoient qu'ils n'étoient qu'un corps, et on les appeloit le corps. Ils s'aimoient fort, et disoient: Cela est' de notre corps, cela n* est pas de noire corps [1.]. Voyez aussi Historiettes , t. IV, p. 38.
' Cette ietlre ne pout être antérieure à l'année 1G37, le privi-
tion dans notre langue, j'approuve exfrémemenl le ressentiment que vous avez du tortqu'on lui veut faire» et je ne puis bien espérer de l'Académie dont vous me parlez, voyant qu'elle se veut établir par une si grande violence. En un temps où la fortune joue des tragé* dies par tous les endroits de l'Europe, je ne vois rien si digne de pitié, que quand je vois que Ton est prêt de chasser et faire le procès à un mot qui a si utile» ment servi cette monarchie, et qui, dans toutes les brouilleries du royaume, s'est toujours montré bon François. Pour moi, je ne puis comprendre quelles raisons ils pourront alléguer contre une diction qui marche toujours à la tête de la raison, et qui n'a point d'autre charge que de l'introduire. Je ne sais pour quel intérêt ils tâchent d'ôter à car ce qui lui appar*tient pour le donner à pour ce que^ ni pourquoi ils veulentdire avec trois mots ce qu'ils peuvent dire avec trois lettres. Ce qui est le plus à craindre, mademoiselle, c'est qu'après cette injustice, on en entreprendra d'autres. On ne fera point de difficulté d'attaquer maiSy et je ne sais si si demeurera en sûreté. De sorte qu'après nous avoir ôté toutes les paroles qui lient les autres, les beaux esprits nous voudront réduire au langage des anges, ou, si cela ne se peut, ils nous obligeront au moins à ne parler que par signes. Certes, j'avoue qu'il est vrai ce que vous dites, qu'on ne peut mieux connoitre par aucun exemple l'incertitude des choses humaines. Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j'eusse dû vivre plus longtemps que car^
lége de Polexandre y donna lieu à la dispute portant la date du 15 janvier de cette année.
A MADEMOiSKI^LE PE RAMBOUILLET (1637). 29S
j'eusse cru qu'il m'eût promis une vie plus longue que celle des patriarches. Cependant, il se trouve qu*après avoir vécu onze cents ans, plein de force et de crédit; après avoir été employé dans les plus importants traités, et assisté toujours honorablement dans leçon-* seil de nos rois, il tombe tout d*un coup en disgr&ce et est menacé d'une fin violente. Je n'attends plus que l'heure d'entendre en l'air des voix lamentables» qui diront : Le grand car est mort^ et le trépas du grand Cam ni du grand Pan ' ne sembleroit pas si important ni si étrange» Je sais que si Ton consulte là-dessus un des plus beaux esprits de notre siècle, et que j'aime extrêmement % il dira qu'il faut condamner cette nouveauté, qu'il faut user du car de nos pères, aussi bien que de leur terre et de leur soleil, et que l'on ne doit point chasser un mot qui a été dans la bouche de Charlemagne et de saint Louis. Mais c'est vous principalement, mademoiselle, qui êtes obligé^ d*en prendre la protection* Puisque la plus grande force et la plus parfaite beauté de notre langue est en la vôtre, vous y devez avoir une souveraine puissance, et faire vivre ou mourir les paroles comme il vous plaît. Aussi crois-je que vous avez déjà sauvé celle-ci du hasard qu'elle couroit, et qu'en l'enfermant dans votre lettre, vous l'avez mise comme dans un asile et dans un lieu de gloire, où le temps et l'envie ne la
* Suétone rapporte que du temps de Tibère on entendit crier dans les forêts : le grand Pan ett mort. 11 y a quelque chose de semblable dans les histoires des Orientaux. Voyez la BiblioUtèqwc orientale de d'Herbelot.
' Balsac : voyez sa lettre k Chapelain du 28 octobre 1€37,
296 LETTRES DE VOLTURE.
sauroient toucher. Parmi tout cela, je confesse que j*ai été étonné de voir combien vos bontés sont bizarres, et que je trouve étrange que vous, mademoiselle, qui laisseriez périr cent hommes sans en avoir pitié, ne puissiez voir mourir une syllabe. Si vous eussiez eu autant de soin de moi que vous en avez de car^ j'eusse été bien heureux malgré ma mauvaise fortune. La pauvreté, Texil et la douleur ne m'auroient qu*à peine touché; et si vous ne m'eussiez pu ôter ces maux, vous m'en eussiez au moins ôté le sentiment. Lorsque j'espérois recevoir quelque consolation dans votre lettre, j'ai trouvé qu'elle étoit plus .pour car que pour moi, et que son bannissement vous mettoit plus en peine que le nôtre. J'avoue, mademoiselle, qu'il est juste de le défendre. Mais vous deviez avoir soin de moi aussi bien que de lui, afin que l'on ne vous reproche pas que vous abandonnez vos amis pour un mot. Vous ne répondez rien à tout ce que je vous avois écrit ; vous ne parlez point de choses qui me regardent. En trois ou quatre pages, à peine vous souvient-il une fois de moi, et la raison en est car '. Considérez-moi davantage une autre fois, sHl vous plaît; et quand vous entreprendrez la défense des affligés, souvenez-vous que je suis du nombre. Je me servirai toujours de luimôme pour vous obliger à m'accorder cette grâce, et je vous assure que vous me la devez : car je suis, mademoiselle, votre, etc.
1 M°*« d'Enlragues, durant le procès de sa fille contre le maréchal de Baseompierre, dlsoit cent choses où il n*y avoil ni rime ni raison ; elle ajoatoit : la raison en est car, Beautru en a fait iiQ sonnet (T.)*
lOâ — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET.
A Tours, le 8 janvier 1 638.
Mademoiselle, j'ai tant fait par mes journées, que je suis arrivé en un pays où Ton ne parle point de guerre, d'Espagnols ni d'Allemands, d'édits, de subsides ni d'emprunts sur le peuple, et où Ton ne s'entretient que d'amour, de ballets et de comédies. Cela vous fera imaginer qu'il faut que je sois allé bien loin. Vous croirez que je suis au delà de Popocampêche, ou que la fortune m'a conduit en l'île invisible d'Alcidiane '. Cependant le lieu où cela se trouve n'est pas tout à fait si éloigné de vous; c'est une ville assise sur le bord de Loire, à l'endroit où le Cher se décharge dans cette rivière. Les habitants y parlent françois tourangeau, et sont à peu près de la stature et du teint des hommes de France* Mais, pour vous parler sérieusement, je vous assure, mademoiselle, que depuis la ruine des Mores de Grenade il ne s'est point fait de galanteries ni de magnificences pareilles à celles qui se voient ici, et Tours, que l'on appeloit le Jardin de la France, se doit à cetteheure nommer le Paradis de la Terre. Il ne se passe point de jours qu'il n'y ait bals, musiques et festins. Toutes sortes de délices y abondent : les citrons doux y viennent de tous côtés, elles poires de bon chrétien n'en sont point parties. Les chemins, depuis Paris jusqu'ici, sont tous couverts de violons, de musiciens et de baladins, de toiles d'argent, de broderies et de machines, qui viennent en foule se rendre en cette ville. Hier, sur les sept heures
' Dans le roman de Gomberville.
du soir, il y arriva aux flambeaux six chariots chargés d'Amours, de Ris, d*attraits, de charmes et d'agréments, qui s'étoient joints de tous les côtés de la terre pour 86 trouver en cette assemblée; on dit même qu'il en est venu du fond de la Norwége : imaginezvous, par le temps qu'il a fait. De sorte qu'il y a ici beaucoup de gens qui croient qu'il n'en est pas resté un seul en tout le monde et qu'ils sont tous en ce lieu. Je crois pourtant, mademoiselle, que ceux que vous avez accoutumé d^avoir vous sont demeurés : car dans un si grand nombre qu'il y en a ici, je n'en ai pas reconnu un des vôtres, et je n'en ai point vu de cette manière. Cette arrivée a fait de merveilleux effets par toute la ville : Tair s*est rendu plus serein et plus doux; tous les hommes sont devenus amoureux, toutes les femmes sont devenues belles, et ]\|iDe la présidente, que vous vîtes à Richelieu, est, à cette heure, une des plus jolies femmes de France. Mais, mademoiselle, ce qui est bien étrange, et que vous aurez peut-être peine à croire, c'est qu'au milieu de tant de délices je m'ennuie tout du long du jour, et que depuis le matin jusqu'au soir je ne sais que dire ni que faire. De tant d'Amours, il ne m'en est échu pas un, et de tant de belles il n'y en a pas une seule que je prétende ; de sorte que tandis que les galants sont ici ravis de leur fortune, et font des vœux pour y demeurer éternellement, je souhaite dans mon cœur d'être auprès de votre feu avec M^'^d'Inton, et de vous voir, au moins au travers des vitres ^ , avec madame votre
* Les vitres de Talcôve où elle te (ieol toigoars, parce qu'elle
AU MAROOld DE JONQtJIÈRES (1633). Sd9
mère. Je ne sais pas si ce sont les deux grains qu'elle me donna en partant qui font cet effet, ou si c'est quelque autre chose, mais je n'ai de ma vie souhaité avec tant de passion d*avoir l'honneur de vous voir toutes deux, et il me semble qu'il n'y a point de bien au monde qui puisse être agréable sans celui-là. le vous supplie très^humMement, mademoiselle, de me ie souhaiter, et de croire qu'entre tous ceux qui le désirent, il n'y a personne qui soit tant que moi votre, etc.
i03.— A VONSnsim Ife VaRQUIS DB JOUQUIÈKfiS^
tA Paris, le S janvier * 1 638.]
Monsieur, il n'y a pas deux autres hommes au monde qui s'aiment si constamment, ni si commodémenti que vous et moi : car, encore que nous soyons séparés de cent cinquante iieues^ je vous honore et vous aime autant que lorsqu'il n'y avoit qu'une maison entre nous ; et quoique vous ne me disiez au plus qu'une fois en un an que vous m'aimez, j'en suis aussi assuré que lorsque vous me le témoigniez tous les jours. Je crois, monsieur, que vous avez pour moi la même affection et la même constance» et qu'ayant connu mon cœur et mon esprit en un temps où ils n'éloieut pas capables de se déguiser, vous en avez
ne pent touifrir le feu (T.). -^ Le commentaire se trompe, e'est M"M de Rambouillet que le feu incommodait. Voyez les Historiettes, I. m, p. 228.
* M. de Jonquières était père de M. de Paillerols, cousin de Pélisson. Voyez V Histoire de r Académie française, par Péiisson.p. 303.
^ La Lettre précédente, à M^** de Rambouillet, est datée également du 8 janvier, de Tours, 11 y a erreur ici ou là.
assez bonne opinion pour croire que je vous conserve toujours la part que vous devez avoir en l'un et en Tautre. A la vérité, vous m'y avez tellement obligé, et, de plus, mon inclination m'y porte de telle sorte» que je vous jure que je n'aurai jamais de maître ni de maîtresse à qui je ne manquasse aussitôt qu'à vous, et que de tous mes devoirs il n'y en a pas un auquel je satisfasse avec plus de plaisir qu'à celui de vous honorer. Continuez-moi donc, s'il vous plait, toujours l'honneur de votre amitié, et croyez qu'elle n'est pas tout à fait mal employée, puisque je suis et serai toute ma vie, monsieur, votre', etc.
[A Tours, ce 26 .... 1638.]
Mademoiselle, vous ne sauriez voir à cette heure de moi que des lettres ennuyeuses , et néanmoins je ne me puis empêcher de vous écrire; mais pardonnezmoi si je tâche de me désennuyer , et considérez que je n'en puis avoir d'autre moyen que celui-là : car, en l'humeur où je suis, que je me puisse divertir avec M"« des Courdreaux et avec M*^^ Ghesneau, je ne crois pas que vous vous l'imaginiez ni que vous croyiez qu'il y ait rien ici qui me puisse empêcher un moment d'être le plus triste homme du monde. Parmi beaucoup de sortes de déplaisir que j'ai, la peine où je suis de votre santé me tourmente extrêmement. Ce dernier malheur m'a rendu tellement timide, qu'au lieu
' Voyez au t. H, en lète des rondeaux, un post-icripuim inédit, cité par Péllsson dans son Histoire de l'Académie, ' Blanque dans la première édition.
que je ne craignois rien , j*appréhende à cette heure toutes choses. Il me semble que je ne dois jamais revoir tout ce que je perds de vue. D'autant plus qu'une personne m'est chère, il me semble qu'il y a plus d'apparence que je la dois perdre. Cela étant, mademoiselle, jugez, s'il vous plaît, combien je dois craindre pour vous, et si je ne dois pas penser que, si la fortune me veut faire quelque chose de pis que ce qu'elle vient de faire, ce n'est peut-être qu'à vous qu'elle se doit attaquer. J'ai une extrême impatience de me voir bientôt hors de ces craintes et hors d'ici, et de trouver auprès de vous quelque sorte de joie après tant d'ennuis, ou du moins quelque repos après tant d'inquiétudes. Je suis votre, etc.
105*. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (Avec cette inscription : À Vinfanie Fortune, au palaU det Pérw^aet"^).
[A Saumur 1638.]
Mademoiselle, nous sommes venus en ce lieu sans trouver aucune aventure qui soit digne de vous être mandée : l'auteur qui écrira notre histoire n'aura rien à dire jusqu'ici, sinon que nous arrivâmes le cinquième jour à Saumur'. Il est vrai qu'hier, au passer d'une
' Manque dans la première édition.
' Un domestique de M. de Rambouillet, nommé Porcheron, qui lui servoit de secrétaire en Espagne, trouva une bizarre généalogie d'Angennes, qui disoit qu'une couronne de feu étoil tombée sur le palais des Périsques en Espagne, et que de cette Famille étoit sortie celle d*Angennes (T.). — Il y a dans cette plaisanterie, observe M. de Monmerqué, de Tétymologie de péri^ fée.
^ Ce récit se rapporte vraisemblablement à une excursion que Voiture fit à Sablé, où la marquise se trouvait alors,
302 LËTtftSS DE VOlTORfi.
rivière, nous aperçûmes venir droit h nous quati^ grands taureaux qui parurent enchantés à ceux avec qui je cheminoiti. Mais pour moi , je crois assurément qu*il8 ne l'étoient pas, parce qu'ils nous laissèrent passer sans détourbier S et qu'ils ne jetoient point de feux par les nazeaux. Le jour précédent, nous voulûmes dter la bourse et le cheval à un passant par la coutume du royaume de Logres '. Toutefois nous n'en fîmes rien : car, à ce que nous jugeâmes, il crut que c'étott lui faire outrage, et le trouva aussi manvais que si c'eût été le voler. Enfin, vous ne sauriez croire combien la chevalerie est ravilie maintenaât. Nous avons passé plus de dix ponts qui n'étoient gardés de personne, et partout où nous avons hébergé, nos hôtes n'ont point fait de difficulté de prendre de l'argent de nous. Messire Lac * et moi en avons beaucoup de regret. Nous ne faisons que dire par le chemin : Ah ! ah ! Amours ! et nous faisons tout ce qui nous est possible pour ramener le siècle d'Uierpandragon * ; mais le reste du monde 7 est fort peu disposé, et je ne vous puis dire combien les aventures sont rares. Les deux meilleures que j'aie eues, c^est que j'ai trouvé depuis deux jours la lettre de l'Infante déterminée*, et que j'en ai ouvert une autre qui me semble la plus belle que j'aie
1 Vieux mot, qai signifiait autrefoia nbsUcle, «npêeiieaieiil. ( Déeiiomunre de Trévoux ).
* Vojr«s plus haut, p. 17^ > BoitaatrEspnt(T.).
* Voyez le romuk de MerUo. Uterpandragon fut le père d' tua, le fameux instituteur de la Table-Ronde.
»MU« Pau]et(T.).
en ma vie jamais lue. C*est, à mon jugement» le plus parfait ouvrage que la fortune ait jamais produit, et puisque vous disposez d'elle en toutes choses, nous aurons sujet de nous plaindre de vous, si nous ne sommes pas quelque jour heureux : car, sans mentir, je crois que cela est en vos mains, et que vous n'avez seulement qu'à le vouloir. Nous avons résolu d'être vos chevaliers en toute cette guerre, et d^y faire tant de faits d'armes, que nous pourrons donner de la jalousie à don Falanges d'Astre. En attendant cela, nous ne laisserons pas de vous envoyer les géants que nous surmonterons par les chemins : et c'est par ceux-là que je veux vous faire entendre combien je suis , mademoiselle, votre, etc.
[A Pari», .... leSSM]
Madame, je voudrois bien n'avoir pas vu sitôt les lettres que vous avez envoyées à M'^® de Rambouillet et à [ChalaisJ : car j'espérois, en vous écrivant le premier^ et en m'embarquant de ma franche volonté dans ce commerce, vous donner une preuve de mon affection aussi assurée que celle que j'ai reçue de vous. Mais ce que vous avez écrit de moi est si obligeant, q^e j'avoue- que je ne puis prendre aucun mérite à y répondre , et que [le plus ingrat et] le plus paresseux homme du monde, étant en ma place, en feroit autant
* Mê$. d€ Cofirarl, in«4, t. X, p. 643. — Manqoe dans la première édiUoD,
' Je n'ai pu préciser la date de eelte leUre ; dans tous les cas, elle ne peut être postérieure à 1640, puisqu'il y est fait mention da narc|ais de Sablé, qqi mourut eelte année-là.
304 LETTRES DK VOITURE.
que moi. Sans mentir, madame, il faut que ceux qui tâchent à vous décrier du côté de la tendresse avouent que, si vous n*ètes la plus aimante personne du monde, vous êtes au moins la plus obligeante. La vraie amitié ne sauroit avoir plus de douceur qu'il y en a dans vos paroles , et toutes les apparences d'affection sont si belles en vous qu*il n*y a point d*honnète homme qui ne s'en pût contenter. Je suis néanmoins si heureux de croire qu'il y a quelque chose de plus pour moi *• et quoique je sache que vous avez, pour contrefaire les amitiés , le secret que M. de [Bois d'Amour] a pour les rubis, et que quand il vous plaît vous savez donner à un peu de pâte l'éclat d'une pierre précieuse , je suis tout persuadé que celle que vous m'avez donnée est très-fine , et qu'il n'y a rien de plus vrai ni de plus ferme. Pour ce qui est de moi, je puis dire avec vérité que je vous ai toujours honorée et aimée sur toutes les personnes du monde , mais jamais à comparaison de ce que je fais à cette heure; et je n'oserois mettre ici tous les sentiments que j'ai pour vous, de peur que si cette lettre vendit à être perdue, on ne la prit pour une lettre d'amour. Je ne crois pas que cette passion ait rien de plus sensible ni de plus tendre que ce que je ressens tous les jours pour vous. Je ne saurois pas contrefaire les agitations des amante, ni tirer la langue d'isacaron ^ Mais il est vrai que
* Leâ édiUons portent : Je iuu néamnoim en quelque façim obligé de croire qu*il y a quelque charme en cela pour moi, — On peot juger par là des mutilationiique les premiers éditears firent subir aux lettres de Voiture.
' HiB« de Sablé et Voilure passèrent à Loudun, où une reU-
depuis que je vous ai quittée, j*ai des mélancolies qui me tirent hors de moi-même et qui étonnent tout le monde; et il y a quelques heures au jour où le père Tranquille * et le petit Jésuite ne feroient point de difficulté de m'exorciser. Que si j'ai eu quelque sorte de plaisir, ç*a été de parler de vous à mille personnes. On savoit que j'avois été chez vous à Loudun : de sorte que tout le monde a eu la curiosité de me voir, et on m*a interrogé comme un homme 'qui venoit du ciel et de l'enfer. J *ai dit, madame, que vous étiez aussi belle que vous Tétiez il y a quatre ans. Mais quand j'ai voulu dire que vous aviez plus d'esprit, on a cru que je contois des choses incroyables; et en cet endroit-là, j'ai perdu toute créance. Aussi est-il vrai qu'il se fait des miracles en vous, qui ne se firent jamais en personne, et il n'y a jamais eu que vous au monde qui soit sortie plus belle de la petite vérole, et qui soit devenue plus habile à la campagne. [Jeudis cette vérité-là avec tant de plaisir qu'il me semble qu'une de vos bonnes amies n'y en a pas trop pris, et qu'elle seroit aisément de l'opinion de la comtesse de Ye (sic). J'aurois beaucoup de choses à vous dire d'elle ; mais je n'ai quasi rien à vous en écrire. Je l'ai vue trois fois depuis mon retour, mais sans lui pouvoir quasi parler. Pour ce qui est du soupçon que nous avons eu, je n'ai pu encore m'en éclaircir ; il y a des raisons pour et contre, et cette affaire est aussi douteuse que celle des religieuses de Loudun. Je crois néanmoins la non possession. En récompense elle est
gieuse disoit: « Voulez-vous voir tirer la langue à Isacaron?» C*étoit un diable (T.).
* Capucin qui fut depuis abusé ( T. ).
obsédée si cruellemeni que jamais personne ne l'a été davantage. Il lui apparoit à toute heure; je vous ré» ponds qu'elle en est tourmentée» elle tâche fort à s*en défaire ; mais, comme vous savez, elle a affaire à un diable opiniâtre. Pour ce qui me regarde, l'histoire continuera et peut-être elle ira plus vite que par le passé. ]
Mil* de Rambouillet a été ravie de votre lettre. Je Tai trouvée une des meilleures que vous ayez jamais faites, et j'ai été bien aiee de voir si bien écrire des choses qui me sont si avantageuses. Quelque assurance que j'eusse de votre affection, j'ai pris grand plaisir à voir celle que vous en donnez aux autres» et j'avoue que cette vanité de femme que vous dites que j'ai, en a été touchée.
[ Au reste, madame, vous m'avez fait concevoir 1^ plus grande joie du monde en me disant que vous et M. le marquis de Sablé vous disposez à venir ici; mais si cela n^est pas, ne le dites plus et ne me mettez pas au hasard de tomber d une si haute espérance. Me dépouillant de mon intérêt , et vous parlant en ami sincère et en fidèle conseiller, je vous dis que tous vos amis et toutes vos amies disent d'une voix que vous ne sauriez rien faire qui soit plus utile pour votre fortune, pour votre santé et pour vos affaires ; ayez donc la fermeté en cela qu'il faut avoir aux bonnes résolutions, et servez-vous de tout votre esprit à eu venir à bout. ]
Adieu, madame ; après cinq pages de papier, je vous quitte à regret comme étant, madame, votre, etc.
Posl^scriptum, — Madame, mandez-moi , s'il vous
plaît, si VOUS VOUS êtes aperçue que ce comme étant dont j'ai fini ma lettre est une de ces fins dont nous avions parlé.
[Permettez-moi, s'il vous plaît, d'assurer ici les deux demoiselles qui vous ont accompagnée au voyage que je suis leur très-humble serviteur, et que, quelques bonnes compagnies que je voie à Paris, j'aimerois mieux voir cottir les ablettes avec elles ; mais faites, je vous supplie très-humblement, madame, que MUe Coulo ' se souvienne de moi et m'aime un peu : car, outre que je veux être bien avec toutes les personnes qui vous approchent et que vous aimez, il est vrai que j'ai vu en elle des choses que j'estime beau* coup et que j'aime, et qui me font souhaiter qu^elle soit de' mes amies. Je la supplie de faire en sorte qu'Armande m'aime, et de l'assurer de ma part que je ne souhaite rien tant au monde que d'être aimé d'elle et qu'elle n'aura jamais d'amant plus fidèle que moi» J'aime mieux employer M^*^ Coulo en cela que M*^® de Bois d'Amour : car je crois qu'elle s'y emploiera plus fidèlement, et puisque je veux être amoureux d'Ar* mande, il est à propos que ce ne soit pas sa mère qui soit ma confidente. Je la supplie de croire que personne au monde ne connoit et n'estime plus son esprit que moi, et que je serai toute ma vie son trèshumble serviteur. Pourvu que vous n'ayez pas de querelles présentement avec M. de la Mesnardière ', je sais bien , madame, que vous ne trouverez pas mauvais que je l'assure ici de mon très-humble ser-
' Son père ou Mn frère était homme d'affaires de M">« de Sablé. ' Voyez plus bas, p. 329, note 2.
308 LEITftES DE VOITURE.
vice, et que je le prie de se souvenir quelquefois de moi.]
A Paru, le 7 aoàt 1638.
Monseigneur, ètes-vous encore fâché de ce que vous n*avez pas deviné que ceux de Verceil nianquoienl de poudre, ou de ce que, n'en ayant pas, ils n*ont pu se défendre; ou de ce qu'avec huit ou neuf mille hommes vous n*en avez pas forcé vingt mille dans de fort bons retranchements? Sans mentir, vous ne vous servez guère utilement de votre raison, si ce déplaisir vous a duré jusqu'à cette heure. Aviez-vous donc espéré de faire l'impossible, que vous n*étes pas satisfait d'avoir fait tout ce qui s'est pu? Pardonnez-moi, monseigneur, si je vous le dis. Mais, en vérité, il n'est pas bien séant à un homme sage d'avoir tant de regret pour une chose où il n'a point failli; et c'est, ce me semble, en quelque sorte, ne faire pas assez de cas de son devoir que de n'être pas content quand on l'a fait. Vous êtes accouru avec une poignée de gens au secours d'une place qui étoit assiégée par une grande
' Mss. de Conrart, p. 801. — Ed Italie, où le cardinal était allé prendre le commandement de Tarmée, après la mort du maréchal de CréquI, tué derant Casai le 17 mars.— C'est ici, à proprement parler, une épUre contolatoire. Le cardinal avait entrepris de faire lever le siège de Verceil contre les Espag^nols, commandés par le marquis de Légaikcz ; mais il arriva comme le gouverneur venait de signer la capitulation, le jour même de l'assaut (5 juillet). Le gouverneur 8*en excusa sur le manque de poudre ; mais il en demeura une atteinte fftcheuse portée à la réputation militaire du cardinal de la Valette.
armée. Vous avez trouvé la circonvallation achevée et tous les retranchements en tel état, que chacun jugeoit que vous ne pourriez pas seulement envoyer un homme dans la ville pour y dire de vos nouvelles; et, contre Tavis et l'espérance de tout le monde, vous y en avez fait entrer dix-huit cents. Se peut-il rien faire de plus résolu, de mieux entrepris, et de si bien exécuté que cela? C'est vous qui avez travaillé jusque-là, la fortune a fait le reste ; et si elle l'a mal fait, pourquoi vous en tourmentez-vous tant? Ne vous accoutumez pas, je vous supplie, à être en communauté avec elle; et aussi bien dans les bons succès, que dans ceux qui ne le seront pas, distinguez toujours ce qui est d'elle, et ce qui sera de vous. Il arrivera de là, que vous ne vous élèverez et que vous ne vous rabaisserez jamais trop. Si vous voulez vous répondre des événements, et si vous ne pouvez être satisfait que lorsque tout ce qui se pourroit souhaiter vous arrive, vous faites, sans mentir, la guerre à de fâcheuses conditions ; et vous voulez que la fortune fasse autant pour vous qu'elle faisoit pour Alexandre , et un peu plus qu'elle n'a fait pour César. Encore ète&-vous ingrat envers la vôtre, si vous vous plaignez d'elle pour cette dernière occasion, et il y a de Tinjustice à réputer pour un grand malheur d'avoir manqué à avoir une grande prospérité. Cependant, vous parlez comme si vous aviez perdu par votre faute dix batailles et cent villes; et il semble que vous soyez au désespoir pour avoir vu perdre une place que, dès le commencement, tout le monde a jugé que l'on ne pourroit sauver. Croyez-moi, l'on ne répare jamais rien en périssant,
et pour ce qui vous regarde, vous n'avez rien à réparer. La prise de Yerceil a fait tort aux affaires du roi, mais point du tout à votre réputation. Si le secours que vous y aviez jeté n*a pas été heureux, il ne mérite pas moins de louange pour cela ; et dans toutes vos années de prospérité, vous n'avez rien fait de si beau, de si hardi, ni de si extraordinaire. Prenez donc, s'il vous plait, des résolutions plus modérées que celles que vous témoignez d'avoir, et n^étant pas en état de faire peur à vos ennemis, n'en faites point à vos amis. Vous qui m^avez appris tout ce que je sais, vous savez bien que la prudence est une vertu générale qui se mêle avec toutes les autres, et que là où elle n'est pas, la valeur perd son nom et sa nature.
J'irai demain ou après-demain faire vos compliments à la personne dont vous me parlez*. La dernière fois que je la vis, elle me parla extrêmement de vous, et me jura que, pour votre considération, elle ne s'étoit point réjouie de la prise de Verceil ' ; pour ce, qu'encore que tout le monde sût qu'il n'y avoit pas de votre faute, elle connoissoit bien que cela vous affligeroit, et qu'elle vous aimoit trop pour avoir quelque joie d'une chose qui vous donnoit du déplaisir. En vérité, elle vous aime extrêmement, ce me semble, et quelque autre qu'elle* vous aime encore plus qu'extrêmement.
' La reine Anne d'Autrioha'(T.).
^ Voiture ne déguise pas ici que la reine se réjouissait des revers qui affligeaient le cardinal de Richelieu : car du roi il n'en était pas question {Note manuscrite dt ilf, de Monfnerqué),
* Mn«laPriiioes«e(T.).
A MADEMOISELLE DB RAMeOUaLET (1638). 311
A Tarin, ce dernier septembre 1638.
Mademoiselle, je ne puis pas dire absolument que je sois arrivé à Turin, car il n^y est arrivé que la moitié de moi-même. Ne croyez pas que je veux dire que l'autre est demeurée auprès de vous : ce n^est pas cela ; c^est que de cent et quatre livres que je pesois en partant de Paris, je n^en pèse plus que cinquante-deux. Il ne se peut rien voir de si maigre et de si décharné que je suis; et selon que je suis changé» je crois que M. le marquis de Pisani et moi ne nous reconnoîtrons plus quand nous nous verrons. La fièvre me fit arrêter un jour à Roanne. Je croyois tout de bon être attrapé et que je serois longtemps malade. Ce qui me faisoit le plus de dépit c'est que je m'imaginois que vous ne croiriez pas que ce fût de regret de vous avoir quittée^ et que vous penseriez plutôt que ce seroit pour avoir couru la poste. En effet, cela n'étoit pas hors de la vraisemblance, et ce qui sembloit confirmer cette opinion, c'est qu'il est vrai que les trois derniers chevaux que j'avois montés m'avoient mis en un pitoyable état cet endroit que vous savez que Brunel montroit à Marphise, et ce qui étoit plus à craindre, j*avois une si grande chaleur, que quand j'eusse été fait gouverneur de M. le Dauphin, je n'eusse pas été plus propre que je fus les quatre premiers jours. J'en parlai à un fort honnête homme de Roanne, que Ton m'a dit qui est apothicaire, lequel me donna quelque chose qui me soulagea fort. Je vous supplie de le dire à M™* la du-
* Mss, de Conran, p. G07.
312 LETTBBS DE VOITOBE.
chesse*. Depuis je n'ai eu aucun mal que celui de ne vous point voir; mais à celui-là il n*y a point de remède, et le sel mercurial n'y fait rien. Je suis dès hier après^ner ici. Je n*ai encore pu voir Madame, pour ce qu'hier Ton croyoit que M. de Savoie alloit mourir. Je la verrai aujourd'hui. Demain je partirai pour aller à Tannée, et j*espère qu'après-demain, à midi, je verrai M. le cardinal de la Valette et M. votre frère. Permettez-moi, s'il vous plait, mademoiselle, d'être bien aise, en cette occasion, et. ne trouvez pas mauvais que je sois sensible à cette joie en votre ab*sence. Quand je dis en votre absence, j'y comprends aussi celle de M^»^ la Princesse, de M"® de Bourbon, de M"'® la duchesse d'Aiguillon, de M°>« la marquise de Sablé, de M™« du Vigean et de M™© votre mère, que je devois nommer la première, quoiqu'il y ait des princesses, des duchesses parmi cela. Yods ne sauriez croire combien je suis en peine de la maladie de M°^® de Liancourt' ; si elle se porte mieux et si sa [patte] est guérie, je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de me faire Thonneur de me le faire savoir à Rome : car cela sera cause que j'y ferai et que j'y verrai toutes choses avec plus de repos et de plaisir. Mais que ce m'en seroit un grand , si je vous pou vois dire ici combien je suis, mademoiselle, votre, etc.
* D'Afgaillon (M»» de Combalet).
' Jeanne de Schomberg, mariée en secondes noces à Roger du Plessis de Lianconrt, due de la Roche*Guyon. I^a terre de Lian'court, dont elle fit une des plus belles de France, était située à vingt-cinq lieues de Paris, entre Greil et Cler mont (Voyez Tallemant, t. IV, p. 29). Cette terre passa, par le mariage de sa petitefllle (16&9), dans la famille de la Rochefoucauld.
A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1638). 3l3