A LA MÊME
^ [A Gènet, le 7 octobre 1A38.]
Mademoiselle, je voudrois que vous m'eussiez pu voir aujourd'hui dans uu miroir en l'état où j'étois. Vous m^eussiez vu dans les plus effroyables montagnes du monde, au milieu de douze ou quinze hommes les plus horribles que l'on puisse voir , dont le plus innocent en a tué quinze ou vingt autres , qui sont tous noirs comme des diables, et qui ont des cheveux qui leur viennent jusqu'à la moitié du corps, chacun deux ou trois balafres sur le visage, une grande arquebuse sur l'épaule, deux pistolets et deux poignards à la ceinture. Ce sont les bandits qui vivent dans les montagnes des confins du Piémont et de Gênes. Vous eussiez eu peur sans doute , mademoiselle , de me voir «ntre ces messieurs-là, et vous eussiez cru qu'ils m'alloient couper la gorge. De peur d'en être volé , je m'en étois fait accompagner; j'avois écrit dès le soir à leur capitaine de me venir accompagner, et de se trouver en mon chemin, ce quHl a fait, et j'en été quitte pour trois pistoles. Mais, surtout, je voudrois que vous eussiez vu la mine de mon neveu * et de mon valet , qui croyoient que je les avois menés à la boucherie. Au sortir de leurs mains, je suis passé par deux lieux où il y avoit garnison espagnole, et là, sans doute, j'ai couru plus de danger. On m'a interrogé; j'ai dit que j'étois Savoyard , et pour passer pour cela , j'ai parlé le plus qu'il m'a été possible comme M. de [ Vaugelas]\ Sur mon mauvais accent, ils m'ont laissé pas-
* Le Jeune Martin (T.).
^ Voyez HisiorieueSy t. IV, p. SO.
314 LBTTKBS DE TOmiBS*
ser. Regardez si je ferai jamais de beaux discours qoi me valent tant , et s'il n*eût pas été bien mal à pippos qu*ea cette pccasîoo, sous ombre que je suis de TAcadéoiie, je me fusse allé piquer de parler bon françoia. Au sortir de là» je suis arrivé à Savone , où j*ai tfouTé la 0ier un peu plus émue qu*il ne falioit pour le petit vaisseau que j'avois pris» et néanmoins je suis» Dieo merci » arrivé ici à bon port. Voyez» s'il vous plaii, mademoiselle » combien de périls j*ai courus en un jour. Enfin je suis échappé des bandits, des Espagnols et de la mer ; tout cela ne m*a point fait de mal , et vous m*en (aites » et c'est pour vous que je cours le plus grand danger que je courrai en ce voyage. Vous croyez que je me moque» mais je veux mourir si je puU plus résister au déplaisir de ne point voir nui-dame votre mère et vous, le vous avoue francfaoment qu'au commencement j'étois en doute , et que je ne aavoifi ai c'éioit vous ou les chevaux de poste qui me tourmentiez. Mais il y a six jours que je ne cours plus et je ne auis pas moins fatigué; cela me fait voir que mon mal est d'éti» éloigné de vous, et que ma plus grande laasiiude est que je suis las de ne vous point voir, et cela est si vrai, que si je n'avois point d'autres affaires que celles de Florence, je crois que je m'en retoumerois d'ici, et que je n'aurois pas le courage de passer outre , si je n'avois à solliciter votre procès à Rome \ Sachez»moi gré, s'il vous plait, de cela, car je vous assure qull en est encore plus que je n'en dis, et que je suis autant que je dois, votre, etc.
' Pour la succession d'un Strozzi conlre ie jeune «oArquis, qui la fuisoit son héritière (T.).
ilO. — A HADAMS LA UAROtJISE DE RAMBOUILLET (Xointe k la précédente).
Madame, j'ai vu pour Tamour de vous le Valentm * avec plus d'attention que je n'ai jamais fait aucune chose, et puisque vous désirez que je vous en fasse la description , je le ferai le plus succinctement qu'il me sera possible. Mais vous considérerez, s*il vous plait , que quand je me serai acquitté de cette commission et de l'autre que vous m'avez donnée à Rome, j'aurai fait pour vous les deux choses du monde qui me sont les plus difflciles, de parler de bâtiment et de parler d'affaires. Le Valentin , madame, puisque Valentin il y a » est une maison qui est à un quart de lieue de Turin i située dans une prairie et sur le bord du Pô. En arrivant, on trouve d'abord : je veux mourir, si je sais ce qu'on trouve d'abord. Je crois que c'est un perron* Non, non, c'est un portique. Je me trompe, c'est un perron. Par ma foi, je ne sais si c'est un portique ou un perron. Il n'y a pas une heure que je savois tout cela admirablement, et ma mémoire m'a manqué. A mon retour, je m'en informerai mieux et je ne manquerai pas de vous en faire le rapport plus ponctuellement. Je suis votre, etc«
* 11°** de RamI)ouil)et faieoit toujours la guerre à Voiturn. qu'il ne remarquoit rien ; elle lai donna charge de faire la description du Valentin, aimant extrêmement rarehiteoture (T.). — Le Valentin était une maison de plaisance de Madame de Savoie, à portée de mousquet de Tuiin. Il s'y fit de grandes réjouissances lorsque Madame fut rentrée dans sa capitale ( novembre I640)« Voyes les Uislori^U^, t. 111, p. 171 et 213, et t. Vil, p. 10.
lli. — A lUDEMOISELLE DE RAMBOUILLET*.
De Rome, le 19 noTembre 1638.
Mademoiselle, j'en demande pardon à M^^ votre mère, mais jamais je ne me suis tant ennuyé qu*à Rome. Il ne se passe point de jour que je n*y voie quelque chose de merveilleux, des chefs-d'œuvre des plus grands ouvriers qui aient été, des jardins où tout le printemps se trouve à cette heure, des bâtiments qui n*en ont point de pareils au monde, et des ruines encore plus belles que ces bâtiments. Mais tout ce que je vous dis là n'empêche pas que je n*y sois triste, et qu'au même temps que je vois toutes ces choses, je ne souhaite d'en sortir. Les plus excellents ouvrages de peinture, de sculpture et de provature * d'Âpelles, de Praxitèle et de Papardelle ne sont point de mon goût. Je m'étonnerois de cela si je n'en connoissois la cause, et si je ne savois qu'une personne qui est accoutumée à vous voir ne sauroit jamais être bien aise en ne vous voyant pas. Pour vous dire le vrai, mademoiselle, il m'en arrive de vous comme de la santé : je ne connois jamais si bien votre prix que lorsque je vous ai perdue ; et quoiqu'en personne ' je ne garde pas toujours un fort bon régime pour me bien tenir avec vous, dès que je ne vous ai plus je vous souhaite avec mille vœux. Je reconnois que vous êtes la plus précieuse chose du monde, et je trouve par expérience
* Manque dans la première édition.
' l\ Tolàtre, et met ces deux mots j^ur la rime. Us signiflent pourtant, le premier de certains fromages de chair de buffle, et papardeile, certain laitage que font les religieuses (T.).
3 Far. en présence.
que toutes les délices de la terre sont ameres et désagréables sans vous. J'eus plus de plaisir» il y a quelque temps, à voir avec vous deux ou trois allées de RueU que je n'en ai eu à voir toutes les vignes de Rome, et que je n'en aurois à voir le Capitole, quand il seroit en Tétat où il a été autrefois, et que même Jupiter Capitolin s*y trouveroit en personne. Mais, afin que vous sachiez que ce n*est pas raillerie et que je suis tout de bon aussi mal que je le dis , il y a huit jours que, me promenant le matin avec le chevalier de Jars, je fusse tombé de mon haut s'il ne m'eût reçu entre ses bras; et le lendemain au soir, je m'évanouis encore une fois dans la chambre de M"' la maréchale d'Estrée^ Les médecins disent que ce sont des vapeurs mélancoliques, et que ces accidents ne sont pas à mépriser. Pour moi, voyant que cela m'avoit repris deux jours de suite et que j*étois menace de quelque chose de pis, je n'ai été ni fou ni étourdi, j'ai pris de l'antimoine que M. Nerli ' m'a donné. En effet, cela m*a fait du bien. J'en porterai quatre prises avec moi que je veux faire prendre à M""" la duchesse d'Aiguillon : car il n'y a point de ripopées* qui fassent de si bons effets, et il se faut servir de cela, en attendant que celui qui me l'a donné ait trouvé la recette de For potable, qu*il saura faire, à ce qu'il dit, au plus tard dans un an. J'espère partir d'ici d'aujourd'hui en huit jours. Vous vous étonnerez , mademoiselle , que
* Le maréchal d'Estrécs était ambassadeur à Rome. ' Gentilhomme florentin fort débauché, qui ne sachant plus que faire se mit à chercher la pierre philosophale.
' Bipopée, vin frelaté, drogue. (Dicitonnatre de Trévoux),
je demeare si longtemps en un lieu où je dis qu'il ni*ennuie si foit. J'y ai été arrêté jusqu'à cette h^re par des causes que je vous dirai, et desquelles je n'ai pu me défaire. Mais je vous assure , encore une fois, que de ma vie je n'ai eu tant d'ennui ni tant d'envie de vous voir. Je vouâ supplie très-humblement de me faire l'honneur de me croire et d'être assurée que je suis beaucoup plus que je ne le puis dire ici, made* moiselle, votre, etc.