‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 94 sur 131 · A MONSIIUR [aRNAQLD · texte numérisé non relu

A MONSIIUR [aRNAQLD

Monsieur, il eût mieux valu danser une courante ' de moins et m*envoyer une lettre, et vous eussiez mieux fait d'employer une de vos boutades ' à m*écrire. On nous a dit ici qu*en un même bal vous Tavez recommencée trente fois. C*est beaucoup danser pour un grand maréchal de camp et pour un homme qui veut témoigner d* avoir quelque sentiment pour ce qu'il a laissé à Paris. Si vous continuez de la sorte, j'aban. donne ici le soin de vos afTaires, et je trouve que les dames de Lorraine seront plus obligées de vous envoyer des fruits que celles de la cour. Je ne sais pas, monsieur, comme vous Tentendez ni quel avantage vous voyez à cela; mais, pour moi, il me semble que ce n'est pas danser en cadence que de danser à Metz, et je jurerois qu'il n'y a pas là vingt personnes plus belles et plus aimables que trois ou quatre qui parlent ici quelquefois de vous et qui ne trouvent pas bon que vous vous puissiez si fort réjouir en leur absence. Que si vous êtes devenu si grand danseur et que vous

* Mss. de Conrart, p. 903.

' Danse très-commune en Franee à cette époque. Yo>ei le i>tcêionnaire de 'Drévoux,

' Autre espèce de danse (T. ).

ne vous en puissiez tenir, elles vous prient, au moins, de ne plus tant danser la boutade et de choisir quelque danse plus grave, comme les branles ou la pavane ' . J'ai cru, monsieur, que j'étois obligé à vous donner cet avis. Vous en ferez ce qu'il vous plaira, et pour moi je serai toujours, votre, etc;

Grenoble [1639].

Mademoiselle, la nouvelle de la levée du siège de Turin ' a été pour moi la plus agréable que j'ai reçue de ma vie. J'ai eu pourtant quelque déplaisir de ce que cela m'ôtoit une occasion de donner à M. le cardinal de la Valette une preuve de la véritable aflection que j'ai pour lui : car j'avois résolu d'entrer dans la ville et de lui porter du rafraîchissement en lui disant de vos nouvelles. M. le comte de Guichet à qui je m'en étois vanté, m'avoit dit que d'ordinaire l'on pendoit ceux que Ton surprenoit dans ce dessein. Mais cela ne m'étonnoit pas, et ayant eu de M°^® de la Trémouille des raisons pour me consoler, au cas

* Cette danse tirait son nom de ce que les figurants faisaient en se regardant une espèce de roue, à la manière des paons. Le cavalier se servait pour cette roue de sa cape et de son épée, qu'il gardait en exécutant la pavane. Le mot et la chose sont espagnols.

^ Manque dans la première édition.

' 25 avril ; ce qui fixe approximativement la date de cette lettre.

* l\ servit pendant toute cette campagne dans Tarmée du cardinal de la Valette en qunlft6 de maréchal de camp commandant la cavalerie.

que je fusse roué en Italie, je ne me soucims pas trop d'y être pendu. Mais cela eût été plaisant, que M. le cardinal de la Valette se promenant sur la muraille» m'eût reconnu sur Téchelle. Tout de bon, je vous assure que quand on ne vous voit pas, on se feroit pendre pour un double, et on se sent sur Testomae une si grande pesanteur, qu'il vaudroit peut-être mieux être étranglé tout d'un coup* Vous ne savez ce que c'est que ce mal, mademoiselle, vous qui n'avez jamais été sans vous et qui n'avez i)as éprouvé la douleur qu'il y a de se séparer de la plus aimable personne du monde. Mais, si vous voulez, je vous dirai comme cela se fait. Le premier Jour on est tout endormi, le second tout assoupi, le troisième tout étourdi, et puis quand on commence à se reconnoltre (St que le sentiment est revoDU, QO soupire à dire ; d'où venez-vous? Et soupir de çft, et soupir de là, et vous en aurez. C'e^t la plus pitoyable chose du monde, Ne craignez point que ceci soit vu« Les courriers vont à cette heure en sûreté. Mais au cas que ce paquet fût surpris , je déclare au prince Thomas * et au marquis de Leganez S et à tous ceux qui ces présentes lettres verront, qu'il ne faut pas prendre garde à moi, que c'est par raillerie ce que j'en dis, et que j'ai accoutumé d'écrire comme cçla d'une façon extravagante, ils en croiront ce qui leur plaira. 11 est pourtant vrai, mademoiselle, que je suis, au delà de tout ce qui se peut dire, votre, etc.

* Thomas de Savoie, prince de Carigoan. mort àTurin, en 1S56, avec la réputation d'un des plus grands capitaines de soa teo^». ' Gonverni'ur de Milan pour le roi d'Espagne.

A MADAME LA PRIIfCBSSC (1639). 327

ii8. — A MADAME LA PRINCESSE ^

APatii, le 5<l*aoât |63».

Madame, à moins qtie d'ètee cloué à Paris, rien n'eût pu m*empêcher d'aller aujourd'hui à Poissy. Car quelque chose que j*aie dit d'une autre princesse, il n'y en a point au monde que je voie si volontiers que vous. Mais comme vous savez, madame, qu'un clou chasse l'autre, il a fallu que la passion que j*ai [K)ur vous ait cédé à une nouvelle qui m*est survenue et qui, si elle n*est plus forte, est pour le moins à cette heure plus pressante. Je ne sais pas si vous entendez ceci, qui semble n'être dit qu'en énigme. Mais je vous assure que j*ai une raison fondamentale de ne bouger d'ici, sur laquelle je n'ose appuyer et qu'il n'est pas à propos de vous expliquer davantage. J'ai délibéré longtemps en moi-même si je devois aller, et il y a eu grand combat entre mon cœur et une autre partie que je nomme pas. Mais enfin, madame, je vous avoue que celle qui raisonnablement doit être dessous, a eu le dessus, et que j'ai mis devant toutes choses ce qui, naturellement, est derrière. Je vous jure pourtant, qu'en l'assiette où je suis, je ne pouvois pas faire autrement, et que vous, qui êtes la plus considérée personne du monde et qui faites tout avec ordre, n'en eussiez pas fait moins que moi, si vous eussiez été en ma place. Je prie Dieu, madame, que vous ne vous y voyiez jamais : car, en l'état où je me trouve, il n'y en a point de bonne pour moi, et je suis partout comme

* Msê. de Conrart, p. 839. — ChaHoUe-Margnerlte de Montmo^ rency, mère du grand Condé.

328 LETTRES DE VOITOIE.

sur des épines. Je ne puis aller à pied, je suis fort mal à cbeval» le carrosse ni*est trop rude et les chaises mêmes de M. de Souscarrière ' me sont incommodes. Je suis, madame, votre, etc.

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