A LA MÊME
Mademoiselle, je vous ai dit autrefois que vous vous méconnoissiez, mais que c'étoit par trop de modestie, comme les autres font ordinairement par vanité. J'a*
' Première édilion, p. 711. — *M«. deConrari, p. C5U,
joute que le soleil, qui échaufife tout ee qu'il éclaire, ne sent point sa chaleur, et que c^est ainsi que vous ignorez la force de vos charmes, quoiqu'ils fassent de si fortes impressions sur tous les cœurs. Dès le moment que je vous vis, je laissai ma liberté entre vos belles mains, mais ce fut celle des actions : je me suis réservé celle de parler.' Trouvez bon que j'en use pour votre service, et que je vous représente que vous courez fortune de passer pour ingrate envers le ciel, si vous continuez à n'avouer pas les grâces qu'il vous a faites, et pour la plus présomptueuse personne qui vive, si vous vous opiniâtrez à vous croire plus toute seule, que le rapport de tout le monde ensemble, qui publie de la beauté de ma chère sœur les mêmes choses que j'en dis. Après tout, ou il n'y a point de miroirs qui ne soient faux, ou je ne vous ai rien écrit que vous n'éprouviez véritable quand il vous plaira. Mais plutôt que de l'apprendre dans une glace, vous le verrez à la lueur du feu que vos beaux yeux ont allumé dans mon âme. Ne dites point, que si la chaleur de ma fièvre n'est point plus violente que celle de mon amour, je ne suis point en hasard de ma vie. Mon mal passera; mais comme votre mérite est infini, ma passion n'aura point de bornes : aussi ne veux-je point qu'elle en ait. Je ne veux point guérir d'une si belle blessure; elle est de la nature de certaines plaies qui ne se ferment jamais que l'on n'en meure. Croyez-moi donc, chère sœur, cela ne vous engage point, car voici mon humeur en peu de mots : je désire tout, mais j'espère peu, et ne demande rien du tout. Je vous expliquerai ce senti- . ment à la première vue ; mais je ne sais quand ce sera,
parce que je ne puis vous voir que je ne sois guéri j et je m puis guérir sans vous.