‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 115 sur 134 · DE VOITURE · texte numérisé non relu

DE VOITURE

Bélise^ je sais bien que le ciel favorable A joint à vos beautés un esprit adorable^ Qui ne sauroit loger au monde dignement, Que dans un si beau corps, ou dans le firmament. Je sais que la nature, et les dieux avec elle, Ne font plus rien de beau, que sur votre modèle : Et qu'ils se prisent moins d'avoir b4ti les cieux. Que d'avoir achevé l'ouvrage de vos yeux.

Car enfin je l'avoue, et dedans ma colère.

Malgré moi je le dis, sans dessein de vous plaire : Le soleil qui voit tout, dessus et dessous l'air. Ne voit point de beauté, qui vous puisse égaler. Et n'en verra jamais, quoiqu'il tourne le monde. Et que souvent soi-même il se mire dans Tonde. L'amour n'a rien de beau, d'attrayant, ni de doux. Point de traits, ni de feux, qu'il n'emprunte de vous. Vos charmes dompteroient l'âme la plus farouche : A^es grâces et les ris parlent par votre bouche. Et quoi que vous fassiez, les jeux et les appas. Marchent à votre suite, et naissent sous vos pas. Toutes vos actions méritent qu'on vous aime : Et mille fois le jour, sans y penser vous-même. Vos gestes, vos regards, vos ris et vos discours. Font mourir mille amants, et naître mille amours. Mais dans ce bel amas de grâces sans pareilles, Ce tableau raccourci de toutes les merveilles.

278 POÉSIES DE VGfTtRE.

Je \ois beaucoup de manque et d'inégalités^ Et d'aussi grands défauts^ que de grandes beautés. La ndture fimoUrèù^ei en vOus nieftant au inonde, S'efforça de tous faire ici^bâs dans secoridë, Et prodigue employa ses plus riches trésors A vous former les traits de l'esprit et du corps^ Mais lasse sur la fin d'un si pénible ouvrage. Elle vous a mal fait l'humeur et le courage.

Ces deux manquent en tous, et ternissent le teint Des plus vives couleurs dont elle vous a peint. Ils en ôtent l'éclat, et laissent une tare Au plus riche ornement dent là terte se pare : Car avec un défaut si digne de mépris^ Votre beauté s'efface et ravale de prix.

Vos yeux, ni vos attraits ù'ont pliis rien d'esiittiable, Et parmi tant d'amour, vous n'êtes point diinable. Pardonnez-moi, Bélise, et souffrez doucement. Que libre désorriiais je parle ffanchëttierit. Cette unique beauté, dont tous êtes oméé.

N'aura jamais pouvoir sut une âme bien fiée ; Votre empite est trop rude et né sàuroit durer : Ou, s'il s'en trouve encor qui puisse l'eUduter, Avec taiit de mépris et tant d'ingratitude, Ce sont les tours itial faits^ tiês à la servitude. Ou de maUtaiS esprits, qui des cieui en courtoux Ont eu poui" châtiment d'être aitioureux dé vous. De louange et d'honiieur vainement affaiùée.

Vous ne pouvei aimer, et voulez être dtnéë;

votre cœur altier croit mettre entre les dieux Ceux qu'il souffre mourir en adorant VOS yeux. Que si quelqu'un, poussé de son mauvais génie. Tombe dessous le joug de voire tyrannie , Il faut qu'il se haïsse, et que dès ce momerit 11 devienne ennemi de son contentement.

Car vous ne croirez pas, quelque feu qui reprenne, Qu'il ait beaucoup d'amour, s'il n'a beaucoup de peine.

Vous voulez qu'il «oit pâle, et que plein de langueur

Il s'afflige sans cesse et se ronge le cœur;

Que l'ombre d'un soupçon lui donne cent alarmes;

Que vos moindres dépits le fiassent fondre en larmes;

Qu'il soit hoi-s de propos, défiant et jalôui,

Jamais content de lui, jamais content de vous;

Qu'il soupire toujours, et vous nomme cruelle t

Lors vous êtes contente, et croyez être belle;

Et votre cruauté parmi tant de tourments,

Se baigne dans les pleurs que versent vos amants.

Que si parfois d'amour votre âme est allumée,

C'est un feu passager qui se tourne en fumée,

Pareil à ces braqdons qui brûlent une nuit,

Errants à la faveur du ^ent qui les conduit.

Qui luisent pour nous perdre, et si l'on ne s'en garde.

Conduisent à la n|ort quiconque les regarde.

Vous brûlez de la sorte : et sans savoir comment.

Vos plus chaudes amours ne durent qu'un moment.

Vous ne savez que c'est d'une flamme constante ;

Toute chose vous plaît et rien ne vous contente;

Et votre esprit flottant entre cent passions,

A beaucoup de desseins, et peu d'afl'ections.

Plus léger que le vent qui porte les tempêtes,

11 change tous les jours de nouvelles conquêtes ;

Et n'estimant jamais ce qu'il peut posséder.

Il gagne toute chose et ne peut rien garder:

Car votre vaine humeur, après une victoire.

En méprise le fruit et n'en' veut que la gloire.

Et de tant d'amitiés faites diversement.

N'en aime que la lin et le commencement.

D'un amant quji vous vient, vous aimez les approches;

D'un autre qui s'en va, les cris et les reproches.

La nouveauté vous platt, et ne se passe jour,

Que vous ne fassiez naître ou mourir quelque amour.

Vous êtes sans arrêt, foible, vaine et légère.

Inconstante, bizarre, ingrate et mensongère,

Pleine de trahisons, sans âme et sans pitié, Capable de tout faire, hormis une amitié.

Celle que vous m'aviez par tant de fois jurée, Qui devoit surpasser les siècles en durée Et ne se démentir qu'avec le firmament.

Si belle et si parfaite en son commencement, Et dont la belle flamme, ici-bas sans seconde, Devoit durer encore après celle du monde, A la fin s'est éteinte; et, contre votre foi. Vous en favorisez un moins digne que moi.

Regardez-vous, Relise, et parmi tant de grâces. Ne souffrez plus en vous des qualités si basses. Et sur tant de vertus et de perfections, Relevez votre cœur et vos affections.

Ne laissez rien en vous capable de déplaire : Faites-vous toute belle, et tâchez de parfaire L'ouvrage que les dieux ont si fort avancé.

Et vous seiûe achevez ce qu'ils ont commencé.

Belle Philis, adorable merveille,

Puisque mon cœur malgré moi me conseille

De me remettre encor dans les tourments

Dont vos rigueurs affligent vos amants.

Je le veux croire, et suivre le génie

Qui me rengage en votre tyrannie,

Et m'embarquer dessus la même mer.

Où j'ai pensé tant de fois abîmer.

Le même jour, que votre cœur de roche

Blessa le mien d'un injuste reproche.

Et qu'un soupçon, par vous vainement pris.

Me fit connoîlre à plein votre mépris.

Je fis dessein d'étouffer en mon âme

Tous les pensers qui nourrissoient ma flamme,

Et d'arracher au fort de mon courroux

Ce que j'avois de passion pour vous^

£t^ si je puis le redire sans crime.

Avec l'amour ôter encor l'estime.

Vous n'eûtes plus pour moi, dans ce moment.

Tous les attraits qui m'alioient enflammant ;

De ¥08 beaux yeux les rayons s'éclipsèrent,

£t tout à coup vos grâces vous laissèrent :

Je ne vis plus votre extrême beauté,

Et ne vis rien que votre cruauté.

J'eus honte alors de votre ingratitude.

De ma foiblesse et de ma servitude.

Et des ennuis indignement soufferts.

Depuis qu'amour me tenoit dans vos fers.

Dans cet instant, je vis dans ma pensée

Tous les mépris que mon âme offensée.

Humble, captive et sans ressentiment,

Avoit reçus de vous trop lâchement.

Il me souvint de toutes vos rudesses.

De tous mes maux, de toutes mes tristesses.

De tant de pleurs vainement épandus.

Tant de soupirs de vous mal entendus ,

Tant de dépits et de mortelles craintes.

Tant de regrets et d'amoureuses plaintes.

De désespoirs, de langueurs et d'ennuis.

De tristes jours et de fâcheuses nuits.

Sans que jamais j'eusse pu dans votre âme

Voir seulement un rayon de ma flamme.

Ni vous réduire à montrer par pitié

Un trait d'amour, ni même d'amitié.

Lors ma raison promptement rappelée

(Qui loin de moi se tenoit exilée

Depuis qu'Amour m'avoit mis sous sa loi),

Osa paroître et se montrer à moi.

En arrivant, elle éteignit la flamme

D'ire et d'an^our qui brûloit dans mon âme,

S82 POÉSIES DE VdITURfi.

Rendit la vue à mon eatenéeiBent, Et lui permit de juger Bainement. En la voyant^ tous mes désirs s'enfuirent^ Mes sentiments à ses lois obéirent, Et dès longtemps mon courage irrité S'arma pour elle, et cria liberté.

Tout fut réduit en son obéissance; Et mon amour redoutant sa puissance Et perdant lors le titre de vainqueur.

Se retira dans le fond de mon cœur.

Plein d'une joie et d'un repos extrême , Il me sembla n'être p]us qu'à moi-même ; Maître absolu de mes affections, Je crus avoir dompté mes passions , Et fus un temps (vaine et foible victoire ! ) Sans vous aimer, ou du moins sans le croire.

N'aspirant plus qu'aux solides plaisirs, J'avois réglé ma crainte et mes désirs; Je n'avois plus de fâcheuses pensées.

Je me rieis de mes erreurs passées , Et, m'étonnant de mon aveuglement.

Ne pensois plus qu'à vivre heureusement.

Ainsi, Philis, mon âme révoltée Crut pour jamais être désenchantée , Et mon courage avecque ma raison Rompit ma chaîne et força ma prison.

Mais je fis pis, et commis une ofiense.

Digue qu'Amour en ait pris la vengeance.

Et qu'à jamais un triste souvenir Me la reproche et m'en sache punir.

M'étant sauvé du plus rude servage Que tint jamais un généreux courage.

Je m'estimois le premier des humains.

D'avoir remis ma franchise en mes mams , Quand la frayeur de retomber aux vôtres Me lit résoudre à me jeter dans d'autres,

Et me ranger 80us Tempire plus doux

D'une qui sût me garder contre ^ous.

Mon âme étant dans le choix balancée^

La belle Iris me vint en la pensée^

La belle Iris^ dont la grâce et les yeux

Ont su charmer les hommes et les dieux ^

Iris, l'amour de la terre et de Tonde,

Si vos beautés ne luisoient point au monde ^

Et qui sembloit m'assurer doucement

Par ses regards d'un meilleur traitement.

Je me lis donc esclave volontaire,

Et pris dès lors-plus de soin de lui plaire.

Je soupirai, je priai, je pressai.

Je me feignis languissant et blessé ,

Je lui jurai que je mourois pour elle.

Et que jamais un amant plus fidèle,

Plus emflammé ni plus constant que moi,.

Ne se verroit soupirer sous sa loi.

Puis je louois en elle toutes choses.

Son teint de lis et sa bouche de roses ,

Son cœur de reine et sa grande bonté ;

Mais dessus tout je louois sa beauté.

Et la faisois si brillante et si belle.

Qu'elle effaçoit toute chose auprès d'elle :

Les diamaqts, les perles et les fleurs.

Les plus beaux jours, les plus vives couleurs.

Le teint du ciel au lever de Taurore,

L'aurore même et le soleil encore ,

Lorsque plus clair il paroît dans les deux ;

Mais je me tus de vous et de vos yeux,

Et retenu par un respect extrême.

Ma bouche au moins ne ûi point de blasphème.

Enfin je fus écouté doucement ,

Et sans dispute avoué pour amant.

Quittant pour moi sa fierté naturelle,

La belle Iris ne me fut point ci*ueUe :

Elle ^prouva mes désirs et mes feux , Elle reçut mon amour et mes vœux.

Et me fit voir toutes les appareuces Dont les amants forment leurs espérances.

J'avoue aussi qu'un si doux traitement Fait naître en moi quelque ressentiment:

Non pas d'amour^ car mon âme parjure Ne put jamais vous faire cette injure; Mais d'amitié si sensible^ qu'un jour Je pensois bien la changer en amour.

Je m'efforçois de découvrir en elle Les mêmes traits qui vous rendent si belle , Cette douceur et ces divins appas Dont vous donnez la vie et le trépas ; De vos beautés la grâce incomparable, De votre esprit la grandeur admirable^ Cet entretien si charmant et si doux :

Mais tout cela ne se trouve qu'en vous.

Je voyois bien qu'elle étoit animée D'une beauté capable d'être aimée ; Je remarquois en elle cent attraits :

Mais nullement ces flanmies et ces traits, Ces traits mortels et ces divines flammes Dont vos beaux yeux frappent toutes les âmes. Combien de fois^ admirant vos beautés, Ou votre grâce, ou les vives clartés De votre el^prit, ai-je dit en moi-même :

Ah ! que Philis est digne que Ton l'aime !

Et que le sort me traite durement De m'empêcher de mourir en l'aimant!

Mais cependant je sentois en mon âme L'effet caché d'une secrète flamme Qui se glissoit jusque dedans mes os, Troubloit ma vie et m'ôtoit le repos.

J'étois partout rêveur et solitaire , Et quoi qu'Iris pitoyable pût fairç

Pour adoucir ma peiue et mon tourment^ Je n'en sentois aucun soulagement.

Je n'étois plug si content auprès d'elle , Je commençois à la trouver moins belle.

Et soupirant sans connoitre pourquoi, N'étois content ni d'elle ni de moi, Souiïrois toujours, et mon âme inquiète Ne trouvoit rien pour être satisfaite.

Mais à la fin ma douleur s'augmentant, Je vis le mal qui m'alloit tourmentant; Je reconnus, après beaucoup de peines, Le feu vainqueur qui brûloit en mes veines.

L'amour caché dès longtemps en mon cœur, Avoit repris sa première vigueur.

Dans vos beaux yeu\ il se forgea des armes, Sur votre bouche il prit de nouveaux charmes, Sur votre bouche où se trouvent toujours Les ris, les jeux, les grâces, les amours ; Et se formant des traits à son usage De tous les traits de votre beau visage.

Armé d'éclairs et de foudres puissants.

Il rengagea premièrement mes sens. Et poursuivant plus outre sa victoire.

Avec mes sens il me prit ma mémoire, Et, surmontant ma foible volonté.

Vit mon esprit entièrement dompté.

Lors tout à coup je revis en moi-mém»

Le repentir et la peur au teint blême.

Les prompts souhaits, les violents désirs , La fausse joie et les vains déplaisirs.

Les tristes soins et les inquiétudes.

Les longs regrets, amis des solitudes.

Les doux espoirs, les bizarres pensers , Les courts dépits et les soupirs légei-s.

Les désespoirs, les vaines défiances.

Et les langueurs, et les impatiences,

Je vous puis bien toucher la bouche.

Si vous m'avez touché le cœur.

( Écrites de la mein gsnche, sur an feoiUet des mômes tibletteS| qni regardoient un miroir mis an dedans de la couferture. )

Quand je me plaindrais nuit et jour De la cruauté de mes peines, Et quand du pur sang de mes veines Je vous écrlrois mon amour;

Si vous ne voyez à Tinstant Le bel objet qui Ta fait naître.

Vous ne le pourrez reconnoître> Ni croire que je souffre tant.

En vos yeux, mieux qu'en mes écrits, Vous verrez Tardeur de mon âme, Et les rayons de cette flamme Dont pour vous je me trouve épris.

Vos beautés vous le feront voir. Bien mieux que je ne le puis dire; Et vous ne le sauriez bien lire Que dans la glace d'un miroir.

Ce soir, que vous ayant seulette rencontrée.

Pour guérir mon esprit et le remettre en paix, J*eus de vous, sans effort, belle et divine Astrce, La première faveur que j'en reçus jamais :

Que d'attraits, que d'appas vous rendoient adorable! Que de traits, que de feux me vinrent enflammer! Je ne verrai jamais rien qui soit tant aimable, Ni vous rien désormais qui puisse tunt aimer.

Les charmes que Tamour en yos beautés recèle^ Étoient plus que jamais puissants et dangereux. Odieux! qu'en ce moment mes yeux vous virent belle! Et que vos yeux aussi me virent amoureux !

La rose ne luit point d'une grâce pareille^ Lorsque pleine d'amour elle rit au soleil; Et l'orient n'a pas> quand l'aube se réveille^ La face si brillante et le teint si vermeil.

Cet objet qui pouvoit émouvoir une souche^ Jetant par tant d'appas le feu dans mon esprit^ Me fit prendre un baiser sur votre belle bouche ; Mais^ las! ce fut plutôt le baiser qui me prit!

Car il brûle en mes os^ et va de veine en veine Portant le feu vengeur qui me va consumant.

Jamais rien ne m'a fait endurer tant de peine^ Ni causé dans mon cœur tant de contentement.

Mon âme sur ma lèvre étoit lors tout entière, Pour savourer le miel, qui sur la vôtre étoit; Mais en me retirant, elle resta derrière :

Tant de ce doux plaisir l'amorce l'arrêtoit.

S'égarant de ma bouche, elle entra dans la vôtre, Ivre de ce nectar qui charmoit ma raison :

Et sans doute elle prit une porte pour l'autre. Et ne se souvint plus quelle étoit sa maison.

Mes pleurs n'ont pu depuis fléchir cette infidèle, A quitter un séjour qu'elle trouva si doux; Et je suis en langueur, sans repos et sans elle. Et sans moi-même aussi, lorsque je suis sans vous.

Elle ne peut laisser ce lieu tant désirable.

Ce beau temple où l'amour est de nous adoré, Pour entrer derechef en l'enfer misérable.

Où le ciel a voulu qu'elle ait tant enduré.

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