II
LXVIIJ.
(Lcttr« à M»«la PrincesM.)
[Antérieure à 1631'.]
Dieu gard' en joie et en liesse La plus estimable princesse^ Qui jamais au monde ait été !
Dieu gard' la plus grande bontés La Yertu la plus agréable^ Et rame la plus adorable^ Le cœur le plus ferme et loyal, L'esprit le plus grand et royal.
Et la beauté la plus parfaite.
Que jamais la nature ait faite.
Dieu gard' euiin, pour dire mieux.
Le plus beau chef-d'œuvre des cieux, La grâce et la gloire du monde, Celle qui n'a point de seconde, Que les jeux, les ris, les amours, Les vertus qui plaisent toujours.
Et les grâces au teint de roses.
Accompagnent en toutes choses.
A lire ce commencement, Vous pounrex juger aisément, Quand ma lettre iroit sans adresse, grande et divine princesse !
Qae ce discours n'est point parti Pour la princesse de Conti ;
* Mts, de Conrarty t. X, p. 1070.
' A cause de la menlion qui y est faite de la princesse de tlont!, laquelle mourut à Eu » en 1031. Tallemant a donné ton historiette, t* I; p» 130.
Mais qu'à tous seule on peut l'écrire, €ar tout ce que je viens de dire, Selon le jugement de tous, Ne se peut dire que de vous.
Aussi depuis la triste absence, Dont tous nos maux ont pris naissance, Au milieu de notre tourment.
Nous vous louons incessamment ; Et c'est en ce malheur funeste, Le seul entretien qui nous reste.
Car en toute autre occasion, Notre âme est en confusion ; Toute notre joie est perdue.
Et notre raison confondue; Toutes choses vont de travers, Et nous paroissent à l'envers»
[Le sort, qui changea les visages De nos laquais et de nos pages, Est partout, et le plus souvent Les moulins vont contre le vent.) L'air est partout rempli d'orages; Le ciel n'est jamais sans nuages ; Tous les astres sont obscurcis.
Les jours de moitié raccourcis, Et, ce qui plus d'ennui me donne.
L'hiver arrive avant l'automne.
Le mauvais temps dure toujours; L'on ne trouve plus dans le Cours Pas une personne agréable, Pas un visage raisonnable; [Point de tourte par le chemin Quand on devroit mounr de faim ; Tous les carrosses sont sans franges, Remplis de figures étranges] ; Enfin l'on ne voit plus ici Qu'objets de crainte et de souci.
364 PUËSIKS DE VOITURE.
La ville depuis votre perte, Est mélancolique et déserte ; Paris est à moitié péri, Et tout le monde est en Berri.
Au milieu de tant de traverses, Et tant d'infortunes diverses, Nos courages sont accablés.
Et nos contentements troublés ; Nous avons perdu la parole^ Même pour les curés de Mole ; Nous n'aimons plus les ponts-bretons; Et si quelquefois nous cliantons, Nos voix dolentes et cassées Chantent, Que n'étes-vms lassées f Mais d'un accord tant inégal, Qu'on diroit que nous chantons mai.
L'autre jour venant de Surêne, Nous dîmes sur le Iwrd de Seine, Tant que le beau chemin dura, Pues quiso mi suer te dura^, Et n'eûmes jamais le courage, Seulement d'y faire un passage.
Nos guitares et notre voix Ne charment plus comme autrefois ; Nous n'aimons plus les promenades, Les musiques, les sérénades, [Et avons passé ce gros d'eau.
Sans chanter un seul air nouveau.
Enfin, madame, en votre absence, Tout nous déplaît et nous offense;] Et votre seul éloignement Nous a changés entièrement.
Déjà monsieur de Chaudebonne N'a plus l'âme belle ni bonne,
' Voyeiç 1. 1, p. 47,
Et dedans ses afflictions
11 méprise ses compagnons;
Il n'aime plus d'être bien aise,
Et ne dit rien qui ne déplaise.
[Sa femme, Taimable Paulet,
A le cœur d'un rossignolet,
Avec la voix d'une lionne.
Et ne sauroit plaire à personne. •
Madame Aubry, tout à la fois,
A perdu l'esprit et la voix ;
Elle est toujours tremblante et pâle,
Ne parle que du linge sale,
Aime les champs plus que Paris,
Et se couche entre cinq et six.
La grande fée, en qui rayonne
L'honneur de Savelle et Vivonne.
N'a plus guère de majesté.
De jugement, ni de beauté ;
Et la ravissante Lucine^
N'est belle, ni de bonne mine,
N'a plus tous les cœurs de la cour,
Ni tous les attraits de l'amour.
Enfin, la fille ni la mère
N'ont plus cet éclat ordinaire,
Qui les alloit environnant,
Et sont toutes deux maintenant,
Tant cet ennui les rend moins belles,
Comme deux personnes mortelles.
[Mais je connois un cardinal
Qui s'en trouve encore plus mal ;
11 est devenu tant sauvage,
il n'entend plus notre langage,
Et parle un jargon si confus.
Que moi-même ne l'entends plus ;
* M>ie de Rambouillet ; elle se nommait Julie-Lucine d'Angennes.
366 POÉSIES DE VOiTURE.
Il hait les femmes et les filles, 11 ne sait plus jouer aux quilles.
Il aime qu'on lui porte honneur, Et qu'on l'appelle monseigneur.
Et rame pesante et tardive Ne connoît plus homme qui vive , Prend le Louvre pour le Palais, Les dames pour de grands laquais.
Et l'on jureroit, quoi qu'il fasse, Qu'il vient de boire de la glace.] Bref, toutes choses en ces lieux.
Depuis le jour que vos beaux yeux En ont emporté la lumière, Ont perdu leur forme première.
[Fors que monsieur de Guémené Porte encor le plus plaisant nez Qui soit dessus notre horizon, Et que, sans cause et sans raison, Toujours encore on me tourmente, Comme quand vous êtes présente.] Mais si la parfaite bonté.
Qui suit toujours votre beauté, Et si la justice, madame.
Est encore en votre belle âme , Venez dissiper nos malheurs; Chassez les mortelles douleurs Dont nos âmes furent blessées, Dès que vous les eûtes laissées ; Et par un bienheureux retour Rendez la splendeur à la cour, L'ornant de ses beautés extrêmes, Et venez nous rendre à nous-mêmes; Soyez sensible à Tamitié, Et, s'il vous plaît, ayez pitié De notre funeste aventure, Et du pitoyable Voiture.
Lxviin.
(A M. le marquis de Montausier, pour M\^ de Eambooillet'. }
Pour un ehevalier allemand, Ma foi^ vous parlez galamment, Et dans le milieu de l'Alsace Vous avez porté le Parnasse.
Quoique vous soyez grand et fort, Ce n'est pas un petit effort :
Car, comme j'ai vu dans la carte, Parnasse est plus grand que Montmartre.
Mais ce que j'y vois de plus beau.
C'est qu'ayant porté ce fardeau^ Vous ne puissiez avec constance Porter le faix de mon absence :
De là je tire un argument.
Que mon absence assurément, Suivant l'art de monsieur Descarte, Est plus pesante que Montmartre. Je vous plains d'être si chargé.
Et voudrois vous voir soulagé :
Car je vous aime avec tendresse, Et de bon cœur je m'intéresse
* M88. de Conrart, t. X, p. 1087.
^ Le marquis de Montausier, étant gouverneur de la Haute- Alsace, avait écrit une lettre en vers à MU^« de Rambouillet , de Clermont; de Mezières et Paulet, avec celle suseription :
Aux quatre filles dont les yeux,
Plus clairs que les flambeaux des cieux.
Dans mes pleurs et sur mon visage
Virent, lorsque je les quittai,
La foiblesse de mon courage,
Et la force de leur beauté.
Chapelain répondit collectivement au nom des quatre demoiselles. Arnauld le carabin fit une réponse en particulier pour Hii««deGlermonl et de Mezières, et Voiture une autre pour Mn« de Rambouillet.
368 POÉSIES DE voniuE.
Dans tous vos maux et tous vos biens, Ainsi que si c'étoient les miens, Et désire plus que personne Que votre fortune soit bonne.
Vous croirez bien cela de moi, Car vous ne manquez pas de foi, Vous qui transportez les montagnes.
Soit que nous allions aux campagnes De ce beau parc, où Jean de Wert Est pour quelque temps à couvert , Ou que sur le bord de la Seine Notre brigade se promène.
Ou que nous demeurions chez nous , A toute heure on parle de vous.
A propos, la grande Arthénice Vous assure de son service ; Vos déplaisirs lui font pitié.
Et d'un cœur rempli d'amitié, A vous elle se recommande.
Ne croyez pas ce qu'on vous mande, Que l'Amour fuyant de ces lieux S'est allé loger dans ses yeux.
Qui Ta dit, l'a dit par bon zèle ; Mais il ne loge point chez elle.
Il faut qu'il soit en autre endroit ; Mais, pour vous dire ce qu'on croit, Selon que votre âme est galante, Votre humeur gentille et brillante, Et votre esprit en bon état.
L'on tient qu'il est à Schelestadt.
Adieu, monsieur : et pour nouvelles, Les Tuileries sont fort belles ; Monsieur prend le chemin de Tours; Nous aurons tantôt les courts jours; Jamais on ne vit tant d'avemes ; De foin les granges seront pleines;
Les pois verts sont bientôt passés^
Les artichauts fort avancés;
Le mauvais temps nous importune;
Demain sera nouvelle lune;
L'on prendra bientôt Saint-Omer;
L'on met trente vaisseaux en mer ;
Nos canes ont fait sept canettes^
Dieu les préserve des belettes!
Weymar demande du renfort;
Le corbeau de Voiture est mort;
Monsieur votre oncle est tout en flammes ,
Il ne bouge d'avec les dames,
On ne voit que lui dans le Cours ,
11 y cajole tous les jours
Les plus belles et les meilleures.
Il ne soupe plus qu'à sept heures;
Le comte de Fiesque est dévot.
Et Saint-Cyran est huguenot.
(Réponse à une lettre de M. Arnauld *.)
.Certes, c'est un grand cas, Icas', Que toujours tracas ou fracas Vous faites d'une ou d'autre sorte :
C'est le diable qui vous emporte.
Et vous fait faire incessamment Votre métier de négromant.
Croyez-moi, laissez la magie.
Suivez plutôt l'astrologie :
C'est mal fait que d'être sorcier, Et cela n'est pas cavalier.
^ Mis, de Conrart, t. X, p. 1091.
t On w rappelle qu'Arnauld avait été ainsi surnommé à cause d'un ballet où il figurait en magicien, Voyez t. ï, p. 285.
J'étois en repos à Narbonne^ TristemeDt autant que personne^ S'il faut dire la vérité; Mais mon esprit moins agitée Loin d'espérances et de craintes, Avoit de moins rudes atteintes, Que quand je .voyois les froideurs, Les insupportables rigueurs, Ou l'indifférence, ou la haine, Ou le fier courroux de Climène, Au prix duquel est calme et doui De la mer l'horrible courroux, Et que je redoute en mon âme Plus que le fer, ni que la flamme, Plus que mes brûlantes ardeurs.
Plus que les tourments dont je meurs, Plus que toute autre violence.
Et même plus que son absence.
Ainsi loin de ces déplaisirs, Si je jetois quelques soupirs, C'étoit d'être loin de la belle.
Et non pas pour me plaindre d'elle; Et si je vivois tristement, Au moins je vivois doucement.
Mais votre malheureuse lettre, 0«e vous m'avez écrite en mètre *, Et certes si disertement Et si malicieusement Qu'on voit bien, tant elle est complète, Que c'est le diable qui l'a faite.
Est venue avec ses propos Troubler ici tout mon repos, M'a fait connoître en sa peinture Ma triste et funeste aventure,
' Vnr. En maître : le mot est mis à dessein pour ftire équivoque.
Et^ dans cet enfer où je suis.
Me faisant Toir le paradis,
A fait que, depuis, ma misère
M'a paru cent fois plus amère.
J'ai mieux ressenti mes tourments
En voyant vos contentements :
Si bien que vos vers et vos charmes
M'ont déjà coûté maintes larmes.
J'avoue ici que de dépit
Bien cent fois je vous ai maudit ;
Mais écoutez, j'entends maudire
Pas autrement, sinon de dire :
« La peste étouffe le rimeur!
Le diable emporte l'enchanteur
£t jamais ne nous le rapporte ! »
Et menus propos de la sorte
Qui du ciel ne furent ouïs,
Et, ma foi, je m'en réjouis.
Mais gens heureux et raisonnables
Laissent dire les misérables :
Et certes, si vous y pensez,
J'avois alors du mal assez ,
Vous, assez de bonne aventure,
Pour excuser quelque murmure.
Tandis qu'eu un temps de plaisir
Vous considériez à loisir
Tout ce que la terre a d'aimable,
De beau, de rare et d'estimable,
Que vous admiriez la beauté,
L'attirante sévérité.
Le cinabre, l'or et l'ivoire.
L'éclat, le triomphe et la gloire
De l'incomparable Bourbon,
Je voyois les Juifs d'Avignon.
Or, bien qu'eux et leurs Juives eussent
Quelques agréments qui me plussent;
Pour vous le faire au vrai savoir, La chrétienne est plus belle à voir.
Son teint^ sans mentir, et sa grâee.
Sa brillanté^ fraîcheur efface Toutes les Juives de deçà Et même celles de delà.
Car, de quelque sens qu'on la pi^nue, C'est une fort belle chrétienne.
Et Ton ne voit rien sous les cieu\ De plus rare ou plus précieux.
Mais^ pour venir à notre affaire.
Ce qui me mit plus en colère.
Et me plut moins en ce pays.
C'est que je perdis cent louis.
J'en sortis donc de bon courage, (Chantant, Adieu, sarrazinage.
De là, passant force rochers Et des champs couverts d'oliviers.
Ayant traversé la Durance, Nous arrivâmes en Provence, Ou nous vîmes dans son palai»; Le généreux comte d'Alais.
Mais bien qu'il soit vaillant et sago.
Et qu'il ait, ma foi, bon visage.
Pourtant, quoi qu'il puisse valoir, La chrétienne est plus belle à voir :
Et plus belle, en ma conscience.
Que tout ce qu'on voit en Provence, Que les plus nobles citronniers.
Que les plus fleuris grenadiers.
Que leurs figuiers, beaux à merveille.
Même que le port de Marseille, Que toutes les fleurs de jasmin, Que le commandeur de Forbin, Plus que madame [d'Aiguebonne], Plus que la belle Maguelonne^
KPITRES l?T LETTRES EN VERS. 373
Et que madame Laure aussi^ Quand toutes deux seroient ici.
J'entends, là : car passant le Rhône Qu'Arles voit plus doux que la Saône^ Laissant derrière nous maint roc, Nous passâmes en Languedoc, Où, pour suivre nos destinées.
Nous fîmes tant par nos journées Que, laissant Lunel, Montpellier, Agde, Pézénas et Bézier, Nous arrivâmes à Narbonne, Laquelle, Dieu me le pardonne.
Après l'enfer, est un des lieux Hors duquel je m'aimerois mieux :
Car le limbe et le purgatoire Près d'elle sont des lieux de gloire.
Monsieur, on est dans ce séjour Justement comme dans un four, Si bien que moi qui sens la flamme Et de Narbonne et de Madame S Et qui, des deux feux investi, M'accommode tout de rôti, Me voyant comme une allumette Et le corps fait comme un squelette.
Ne sais si je suis cuit d'amour.
Ou bien si je suis cuit au fbur.
De chaudes vapeurs consumée Toute la terre est allumée ; Zéphire même l'est aussi ; Et l'air que je respire ici Est chaud, par manière de dire.
Gomme celui que j'y soupire, Quoique je porte dans le sein Des brasiers qui n'ont point de lin,
1 Le sens doit plutôt f-tre, de ma dame,