‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 65 sur 134 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

Si c'est aujourd'hui que je dois douner du conten* tement à la personne que vous me recommandâtes hier, je vous supplie jde m'envoyer ce que vous voulez que je lui donne, ou de ne trouver pas mauvais que je ne fasse point de largesse aux autres d'un bien dont les plus pauvres sont plus riches que moi. Je n'avois pas eu encore de si mauvaises heures que les douze dernières que j'ai passées, et depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir, j'ai eu si peu de repos que je vous assure qu'il y a eu des Feuillants qui ont été mieux couchés que moi. Cet homme, à qui vous laissâtes hier le poignard dans le cœur, a eu une meilleure nuit. La crainte, le regret, le déplaisir et tout ce qu'il y a de poisonsjroids dans l'amour, n'ont cessé de me déchirer l'esprit; et le sonmieil, qui pour quelque temps m'en a voulu diverlir, a été proprement pour moi l'image de la mort, puisqu'il m'a toujours fait voir celle de votre absence. En cet état oii je suis, je ne crois pas que votre amie puisse être fort contente de mon entretien, si ce n'est que son amour se soit tourné en haine, et qu'il ne lui reste plus de passion que celle de la vengeance. Si cela est, elle trouvera en moi une satisfaction tout entière, et sera bien aise de voir qu'elle n'est pas encore la plus misérable du monde. Je vous prie pourtant, en quelque humeur que vous la voyiez,

' Mss» de Conrart, p. 4î)2.

de ne me laisser pas si seul avec elle que quelqu'un ne nous puisse séparer, et de considérer qu'il n'y a point de sûreté pour moi, soit qu'elle m'aime ou qu'elle me haïsse. Je vous supplie très-humblement de ne me point refuser cette faveur, afin qu'au moins, si je Tai [portée à être étouffé], ce ne soit pas une autre que vous qui me donne la mort, et qu'il n'y ait que mes soupirs et l'ennui de votre absence qui m'étouffent. Je ne sais pas si vous commencerez par celle-ci à lui montrer les lettres que je vous écris ; mais je ne m'en plaindrai pas, pourvu que vous me permettiez, après cela, de partir à l'heure même, et de me sauver en Espagne : car c'est un remède que je pense qui est propre à toutes sortes de maux, et si vous avez permis à quelqu'un de s'y retirer pour fuir la fièvre, vous me devriez excuser si j'y allois pour éviter la mort. Mais dans la misère où je suis, je m'étonne que je puisse avoir cette pensée ; et cette imagination, ce me semble, est trop gaie pour tomber dans un esprit si affligé que le mien. Toutefois, puisque vous sauvez tous les ans la vie à un homme, et que vous m'assuriez hier que vous faisiez toutes les bontés qui ne vous coiitent rien , pourquoi ne puis-je pas espérer que je serai peut-être celui à qui vous ferez cette grâce, et que vous ne me laisserez pas mourir, puisque vous le pouvez empêcher si aisément ?

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