A MADAME DE B
Madame, la nuit est passée pour tous les autres hommes, mais elle ne Test pas encore pour moi, puisque je ne vois goutte dans la chose du monde que je désire le plus de connoître. 11 y a longtemps que mon esprit est couvert de nuages si épais que le jour n'y sauroit entrer, et dans Tobscurité qui y est, je n'y saurois rien voir que des images confuses et mal formées, qui me plaisent quelquefois et qui le plus souvent m'épouvantent. Dissipez ces ténèbres, vous en qui toutes les clartés du ciel semblent être renfermées, et ne souffrez pas plus longtemps que je sois en doute si je suis le plus heureux, ou le plus malheureux homme de la terre. Tout ce qu'il y a de plus cruels déplaisirs et de plus parfaites joies sont tellement mêlés ensemble, que l'un n^y va jamais sans l'autre, et il arrive souvent, qu'en un même moment, je sens des peines incroyables et des gloires infinies. Séparez cela, je vous en conjure; ne permettez pas qu'il y ait tant de désordre en un lieu où vous commandez; après tant d'énigmes, dites-moi une parole intelligible, et apprenez-moi mon bon ou mon mauvais sort. Pour toute mon âme que je vous ai donnée, je vous demande seulement que vous laissiez voir dans la vôtre, et que le plus clair esprit du monde ne soit pas toujours le plus obscur pour moi. Pensez quelle peine
* 3/»*. dt: Conrart, p. 6*26.
ce in*est de ne vous parler que devant une personne qui seroit ennemie mortelle de mon affection, si elle vcnoit à la connoitre, et quel tourment de mettre toujours en comédie une chose si sérieuse, et de se servir perpétuellement de mensonges pour dire de si pures vérités. Qpnnez-moi de la force pour tout cela. Ayez la bonté de me rendre toujours heureux en disant un mot seulement. Ne permettez pas que la plus juste passion du monde soit la plus malheureuse, ni que je meure d*ennui pour aimer parfaitement la plus aimable personne qui fut jamais.