‹ Œuvres littéraires-musicalesChapitre 112 sur 123 · SAINTE CÉCILE · texte numérisé non relu

SAINTE CÉCILE

du juste, Tespoir du pécheur; ♦son âme frémit de ce frémissement mystérieux qui saisissait David lorsqu'il préludait sur la harpe sainte. Tout-à-coup son œil est inondé de clarté, son oreille d*hannonie, les nuées s'ent'rouvrent, les chœurs des anges lui apparaissent y Téternel hosannah retentit d^ns l'immensité, les yeux de la vierge se lèvent vers le ^ciel; son attitude exprime l'extase, ses bras retombent allanguis k ses côtés, ils vont laisser échapper l'instrument sur lequel elle chante les sacrés cantiques. On sent que son âme n'est plus sur la terre, son beau cor^s semble prêt à se transfigurer...

€ Dites, n'eussiez-vous pas vu, ainsi que moi, dans cette noble figure le symbole de la musique a son plus haut degré de puissance? l'art dans ce qu'il a de plus immatériel, de plus divin? Cette vierge enlevée à la réalité par l'extase, n'est-ce pas l'inspiration, telle qu'elle arrive parfois au cœur de l'artiste, pure, vraie, révélatrice, et dégagée de tout alliage grossier? Ses yeux fixés sur la vision, l'inénarrable volupté répandue sur tous ses traits, l'allanguissement de ses bras qui plient sous le poids d'une béatitude inconnue, n'est-ce pas l'expression * de l'impuissance humaine en lutte avec le désir et la perception des choses divines? n'est-ce pas l'idéalisation la plus poétique de ce découragement qui saisit le poète dans l'abondance et la plénitude de sa participation aux mystères infinis, alors qu'il sent et comprend qu'il ne pourra rien rapporter aux hommes du banquet céleste auquel il a été convié?

€ A la droite de sainte Cécile, le regard tourné vers elle avec une chaste tendresse, Raphaël a placé saint Jean ; saint Jean, le disciple que Jésus aimait celui auquel en mourant il confia sa mère, celui qui, en reposant sa tête sur la poitrine du maître y recueillit les secrets d'une charité sans bornes d'un amour qui ne se lassa point jusqu'à la fin comme parlent les écritures. Saint Jean, c'est 1^ type le plus excellemment parfait des opinions humaines, épurées et consacrées par la religion; c'est le sentiment chrétien tendre et profond, mais tempéré par les salutaires enseignements de la douleur.

€ De l'autre côté Madeleine, dans tout l'éclat de ses ajustements mondains., vient aussi écouter les cantiques sacrés. Il y a dans son port , je ne sais quoi d'altier, de profane, dans toute sa personne une certaine volupté qui tient plus de la Grèce que de la Judée, du paganisme que du christianisme. Madeleine, c'est encore l'amour, mais l'amour qui naît des sens et s'attache à la beauté visible. Aussi est-elle plus éloignée de sainte Cécile que saint Jean : comme si le peintre avait voulu donner à entendre qu'elle participe moins que lui à l'essence divine de la musique, et que son oreille est captivée par l'attrait sensuel des sons, plutôt que son cœur n'est pénétré d'une émotion surnaturelle.

€ Sur le premier plan est saint Paul, la tête penchée sur la main gauche, dans l'attitude d'une profonde méditation; sa main droite est appuyée

byGoOgldf

3TS SAnm ckaiM,

sur un glaive, 6iid)lëine de la parole militante et dominatrice avec laquelle il dissipa Tignorance des peuples et conquit les âmes au Dieu inconnu. Saint Paul fut le premier entre les apôtres qui fit servir Téloquence et la philosophie à rétablissement de la religion, à la propagation de la foi. Ce fat loi qui le premier apporta le raisonnement, la doctrine, ,làoù il n'y avait encore eu que le sentiment. Pour lui, ce qu'il retrouve dans la musique, c'est encore l'éloquence, ce qu'il y voit, c'est l'enseignement par intuition; c'est une autre prédication plus voilée, mais non moins puissante, qui attire les cœurs et les ouvre à la vérité. Aussi l'expression de son visage est-elle plutôt celle de la réflexion que celle de Tentrainement. On voit qu'il cherche à se rendre compte du mystère de ce langage nouveau pour lui, qu'il veut s'expliquer les effets de ce verbe, et qu'il envie la jeune vierge, parce qu'elle n'a point, ainsi que lui, acheté par les fatigues, les persécutions, la captivité, le don de persuasion et le pouvoir de changer les cœurs.

c Derrière la sainte, saint Augustin parait écouter avec plus de froideur, son visage est sérieux et centriste. On reconnaît en lui, l'homme qui a longtemps erré, qui a beaucoup failli, et qui se tient ea garde contre les plus saintes émotions. Lui qui a livré à ses sens une guerre sans relâche, il craint encore les pièges de la chair cachés sous les apparences d'une vision céleste. Il se demande en homme qui n'a trouvé la vérité qu'après s'être fatigué dans

les sentiers du doute, en homme que l'art païen a séduit et entraîné loin de la voie qui même à Dieu, s'il n'y a pas un poison secret dans ces harmonies sublimes, et si ces accords qui semblent descendre du ciel, ne sont point des voix fallacieuses, un artifice du démon dont il a trop souvent éprouvé la puissance?

€ C'est ainsi que ces quatre personnages, groupés avec une inimitable simplicité autour du personnage principal, me sont apparus comme les types suprêmes de notre art; ils résument les éléments essentiels de la musique et les effets divers qu'elle produit sur le cœur de Thomme. »

D'autres peintres célèbres, tels que le Dominiquin, Carlo Dolce; de nos jours, Delaroche, etc., ont traité le même sujet, et on voit que ces hommes éminents, quoique se plaçant à un autre point de vue que Raphaël, se sont néanmoins inspirés sur le même texte, et ont donné à sainte Cécile les mêmes attributs. Plus artistes qu'historiens, obligés de fournir une œuvre plastique, une composition qui parlât à Tesprit par les yeux, ils n'ont pas hésité à représenter la sainte dans l'attitude d'une musicienne exécutante. Dans ce cas, chaque artiste a choisi, selon son idée, l'instrument qu'il croyait le mieux approprié à son sujet, sans avoir égard à la vérité historique. Ainsi Raphaël a placé sainte Cécile debout, et, dans son extase, dans sa participation morale à la musique céleste, relmversant négligemment vers la terre l'orgue qu'elle tenait dans ses mains.

374 sAirm céolb,

Le choix de l'orgae pour être placé sous les doigts d'une musicienne du IIP siècle n'aurait-il pas quelque chose d'un peu équivoque comme date chronologique. Un puriste aurait pu faire cette question à Raphaël. Rien ne prouve, en effet, que l'orgue ait été connu dans les églises d'Orient avant le VII« siècle et dans celles d'Occident avant le VIII*. D'autre part, nous voyons, d'après les textes de la sainte Ecriture (1), que certains commentateurs font remonter l'origine de l'orgue à la plus haute antiquité. Raphaël ne péchait donc contre aucune loi en le plaçant dans les mains de Cécile. Les organistes ont dû applaudir naturellement à l'idée du peintre, attribuant ainsi à la sainte l'instrument du culte par excellence. D'autres ont voulu qu'elle s'inspir&t, comme l'avait fait le roi prophète, des sons harmonieux de la harpe. Les partisans de la fugitive romance» à l'accompagnement mignard, efféminé, ont pensé qu'en sa qualité de femme tendre, délicate, la lyre ou guitare était le seul instrument qai pût s'harmoniser avec les accents de sa voix, avec l'attitude gracieuse qui lui convenait. Le coup d'oeil du génie n'appartient qu'au très-petit nombre ; aussi voyons-nous quelquefois des lithographies repré* sentant notre sainte patronne tenant une énorme bassêj d'un volume assurément deux fois plus considérable que son corps ; d'autres nous la mon-

(1) Voyez plus loin l'explication de ces textes, Linguistique musicale, 2"* partie de cet ouvrage.

trent encore tenant un violon. Enfin, que ne verrions-nous pas, si nous avions sous les yeux la réalisation de tous les rêves, de toutes les prétentions qui ont surgi à cet égard ! Sans doute quelque descendant des bateleurs de l'ancienne ménestrandie, aurait -voulu qu'elle fût dessinée battant a force de bras sur une grosse caisse; nos modernes ménestrels n'eussent pas manqué de lui donner le cornet à piston.

Mais faisons trêve aux conjectures des nombreux congréganistes de sainte Cécile : la question est évidemment dirimée ; examinons à quelle époque et dans quelles circonstances, ils ont commencé à lui adresser leurs vœux et leurs hommages.

Rome ayant vu naître sainte Cécile, ayant la première glorifié son martyre, devait être naturellement la première aussi à se confier à sa protection. Comme nous l'avons déjà dit, après la mort de la jeune vierge la ville éternelle vit bientôt s'élever dans son sein plusieurs monuments qui lui furent spécialement consacrés.

A mesure que le christianisme s'établissait, que le zèle des disciples de notre religion rénovatrice portait au loin ses progrès, le siège ^du Pontificat suprême, légué par saint Pierre à ses successeurs, réunissant autour de lui les lumières destinées à projeter au loin leurs rayons salutaires, l'influence

376 SAINTE CÉCILB,

de la métropole devait se faire sentir dans tontes les parties du monde chrétien. Aussi les honneurs rendus à sainte Cécile par sa ville natale, la capitale du monde connu, ne tardèrent pas à se propager en bien d'autres lieux.

Presque tous les lecteurs du Courrier connaissent la magnifique cathédrale d'Âlbi. Cette église lai fat dédiée dès le moment de son érection (1250). On sait qu'elle possède des reliques de la vierge romaine, qui furent envoyées à son évêque Jean Geoffroi, en 1466 9 par le pape Paul II, qui occupait alors le Saint-Siège.

Comme on a pu le voir par les trayaux des peintres célèbres que nous avons cités, ce fut également dans la ville des Césars, et au moment où le génie de Raphaël produisait le chef-d'œuvre sur lequel nous nous sommes arrêté un moment, ce fat, disons-nous» vers la fin du XVI* siècle que, par l'interprétation de la légende et par l'éclat que donnait aux attributs particuliers de sainte Cécile le prestige des arts, les musiciens songèrent à se placer sous son .invocation (1583).

Mais on aurait tort de penser que la confrérie qui se forma k Rome , vers cette époque , fût la première qui ait existé dans le monde chrétien, car, si les musiciens de l'Italie avaient été privés jus* qu'au XVI* siècle de corporation spéciale, il n'en avait pas été de même en France. Il y eut à Paris, bien antérieurement à celle de Rome, une confrérie ayant la même destination, et qui ne fut point placée,

PATRONNE DES MUSIQENS. 777

comme celle-ci, sous la protection de la vierge romaine. Fondée en 1331, elle eut pour patron saint Julien et saint Genest.

On suit la trace de la confrérie de Saint- Julien et de Saint-Genest dans les annales françaises jusqu'au XVIIP siècle. Cependant Theureuse découverte d'un manuscrit faite dans les archives du département de l'Eure, nous prouve qu'une confrérie s'établit à Evreux sous la protection de sainte Cécile en 1571, c'est-à-dire même avant que les musiciens romains eussent songé à adopter cette même sainte pour patronne. ^

L'existence de la société de sainte Cécile à Evreux est constatée dans le procès-verbal d'un puy ou concours établi dans cette ville en l'honneur de la fêle de cette vierge et martyre. Ainsi Adrien de Lafage nous rapporte qu'en 1571 les chantres et les clercs hebdomadaires d'Evreux eurent l'idée de fonder, pour chaque année, à perpétuité, t un service à l'honneur de Dieu, de la glorieuse Vierge Marie et de tous les saints et saintes du Paradis, et par espécial de Madame sainte Cécile vierge et martyre. » Les bases des statuts de cette congrégation et les considérants ayant trait à la cérémonie de la fête, nous font connaître, que moyennant une somme capitale de huit vingts livres faisant huit lier es de rente annuelle et perpétuelle à lui offerte, le chapitre de la cathédrale devait faire célébrer cette fêle comme suit : La veille de sainte Cécile , après l'office du chœur, il devait être chanté un répons en

Googlei

Page 1