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après, Balbastre débuta au concert spirituel par un concerto d'orgue qui fut très-applaudi, comme on le voit par le compte-rendu du journal le Mercure. Sa réputation s'établit rapidement, et un an après (1756) il fut nommé .organiste de Saint-Roch, en surviTance de Landrin qui en était titulaire.
C'est pour le service de son orgue que Balbastre composa ses Noëls variés qui eurent un si grand succès. C'était tout particulièrement pendant la messe de minuit qu'il les faisait entendre; or l'effet en était tel, qu'à cette heure nocturne on était assuré de rencontrer dans l'église Saint-Roch un auditoire nombreux, aux physionomies les plus diverses, mais où l'élément intellectuel et dilettante dominait. C'était assez pour qu'il s'y manifestât des abus; il y en a toujours à Paris dans ces réunions populaires, quel qu'en soit l'objet. Aussi Mgr l'archevêque dut interdire à Balbastre de jouer ses Noëls. Il en fut de même de son Te Deum la veille de la fête patronale.
On sait qu'il est d'usage à Paris, aux premières vêpres de la fête du patron de la paroisse, de chanter le Te Deum^ et que c'est pendant cette exécution que l'organiste, dialoguant avec le chœur, est autorisé à donner un libre cours à son imagination. S'inspirant de la majestueuse et profonde expression des strophes de l'hymne de saint Ambroise et de saint Augustin, Balbastre avait de ces éclairs de génie qui électrisaient l'auditoire et y causaient des mouvements d'enthousiasme parfois trop peu conte-
nus dans le lieu saint. De là cette intervention de la part de l'autorité ecclésiastique au préjudice des vrais dilettanti. Toutefois, il est certain que la défense faite k cet organiste dans de pareilles conditions est le plus bel éloge qu'on puisse faire de son talent.
Balbastre fut en même temps l'un des quatre organistes de Notre-Dame, et il eut aussi le brevet d'organiste de Monsieur. Il a laissé quelques compositions pour l'orgue, entre autre ses Noëls variés. L'examen de ses œuvres prouve que c'était au talent d'exécution de leur auteur que devait revenir la meilleure part de leur effet.
S^an (Nicolas).
Nous voici en présence d'une de ces vocations irrésistibles, devant lesquelles toutes les combinaisons préconçues de la sollicitude paternelle demeurent impuissantes, et doivent, bon gré, malgré, céder à la volonté du suprême régulateur de toutes choses. Séjan, le père, commerçant sérieux, bien posé, disait : < Je veux que mon fils soit dans le commerce, » et une voix d'en haut répondait : «Il sera organiste, et un grand organiste! »
Séjan (Nicolas) naquit à Paris en 1745. Dès que ce fut possible, son père le mit au collège d'Harrourt pour ses études littéraires, se réservant de lui faire suivre plus tard les cours spéciaux au négoce, auquel il le destinait. Le jeune Séjan montra de l'intelligence et du goût pour l'étude, et tout semblait
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devoir aller selon le désir paternel. Mais le collégien avait occasion d'entendre un de ses oncles sur Torgue. L'audition de cet instrument le transportait, et bientôt il voulut apprendre & en jouer. On lui fit commencer ses études musicales , et son oncle fut tout heureux de lui donner des leçons d'orgue, pendant que l'abbé Bordier, maitre de musique des Innocents, lui enseignait l'harmonie.
Le jeune élève ne tarda point à donner quelques indices de ce qu'il serait un jour. A l'âge de IS ans il improvisa un Te Deum qui causa de la surprise. En 1760 c'est-à-dire à 15 ans, il obtint l'orgue de Saint^André-des-Arts. Il travaillait sans relâche. Il en donna des preuves par la manière dont il exécuta , quatre ans plus tard , au concert spirituel , un concerto d'orgue de sa composition.
On s'apercevait que ses progrès étaient constants et qu'il savait étudier, chose plus rare qu'on ne croit. En 1772, il fut reçu l'un des quatre organistes de Notre-Dame, et se trouva ainsi le collègue des premiers organistes de l'époque, Couperin , Daquin et Balbastre.
En 1781 eut lieu la construction de l'orgue monumental de Saint-Sulpice. Ce fut un événement artistique à Paris. Séjan fut choisi comme arbitre avec Couperin, Balbastre et Beauvarlet-Charpentier. La réception et l'inauguration de cet instrument, œuvre colossale du facteur Clicquot, fournirent à Séjan l'occasion d'un vrai triomphe. Il y a des jours heureux pour l'artiste, des jours où tout lui réussit
à souhait, comme il y en a aussi de néfastes, où les obstacles, les contre-temps sui^ssent de toutes parts et déjouent toutes les prévisions humaines. L'inauguration de l'orgue de Saint-Sulpice fut donc pour Séjan Tune de ces journées heureuses, privilégiées. Ses improvisations causèrent d'abord la surprise, et celte surprise se changea en un vif enthousiasme. L'impression en fut si profonde et si durable, que deux ans après, la place d'organiste de cette paroisse étant devenue vacante, elle fut offerte sans concours a Nicolas Séjan.
Ainsi qu'on devait s'y attendre, Séjan accepta » heureux de se trouver en possession du plus bel instrument de France et d'Europe. Il se passionna pour son orgue ; bientôt ce colosse de sonorité lui devint familier, et son exécution déjà si belle y progressa encore sensiblement. Sa réputation comme celle de son orgue devint universelle, et pour les touristes venant à Paris , il fallait entendre l'orçue et l'organiste de Saint-Sulpice. Le savant, le difficile, le méticuleux Chérubini allait souvent se glisser dans l'auditoire de Njcolas Séjan, et se montrait toujours enchanté de ce qu'il avait entendu.
Lors de la formation de l'école de chant (1789), Séjan y fut nommé professeur d'orgue. La même année il devint organiste de la chapelle royale. Mais l'orage politique était là ; Séjan traversa péniblement les années de la tourmente révolutionnaire. Cependant, en 1 807 il recouvra tous ses emplois. Hélas ! son extrême sensibilité, sa puissante organisation
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avaient reçu une terrible atteinte : bientôt ce ne fut plus le Séjan d'autrefois ; une maladie de langueur le conduisit au tombeau.
Beauvarlet-Charpentier.
Voici un autre éminent organiste qui, par la date de sa naissance, aurait pu prendre place dans cette petite galerie avant celui dont nous venons de nous occuper ; mais sa venue à Paris ayant été postérieure aux travaux de Nicolas Séjan, nous avons cru devoir intervertir l'ordre chronologique.
Beauvarlet-Charpentier (Jean-Jacques) naquit à Abbeville en \ 730. Après y avoir terminé ses études musicales, il quitta le lieu de sa naissance et alla s'établir à Lyon. Le philosophe compositeur, Jean- Jacques Rousseau, l'auteur du Devm du village, ayant eu occasion de l'entendre jouer de l'orgue, le félicita sur son talent, et l'engagea fortement à aller à Paris. Plein d'émulation et d'ardeur, Beauvarlet ne fut point sourd à cette invitation : il crut facilement k la réussite que cet auditeur si compétent lui présageait. Mais, en homme prudent, il crut devoir se nantir préalablement d'une puissante recommandation. Il la trouva dans la bienveillance de Mgr de Montazet, archevêque de Lyon et abbé du monastère de Saint-Victor de Paris. Arrivé dans la capitale, ce fut sans difficulté que Beauvarlet obtint presque immédiatement l'orgue de cette abbaye (I77I). Daquin étant mort l'année suivante, l'orgue de Sainte Paul fut mis au concours. Cette place^ que nous
(^ LES 0B6AKISTBS FRANÇAIS.
connaissons déjà, fut recherchée et chaadement disputée. Beauvarlet l'emporta sur tous ses compétiteurs. Il succéda également à Daquin à Torgae de la Métropole, où il eut son quartier de service. Son talent était apprécié et sa position bien assurée lorsque la Révolution vint le 'priver de tous ses emplois. Il ne résista point à cette terrible épreuve; sa santé en fut entièrement ébranlée. Il mourut en
Beauvarlet-Charpentier a laissé plusieurs ouvrages pour Torgue, entre autres une suite de fugues. Nous les avons jouées et analysées. Ce sont des fugues courantes^ le plus souvent à trois parties, mais dont le tissu harmonique manque un peu de fermeté et d'ampleur. Comme les autres oi^anistes français en général, Beauvarlet-Charpentier se distingua par son exécution f par les effets variés qu'il savait tirer de l'orgue, par sa brillante et féconde imagination.
Considérations générales et conclusion.
Lorsqu'on parle d'un auteur d'une autre époque, si cet auteur a publié ses œuvres et qu'on puisse se les procurer, on les lit avec soin, on les médite, et l'on peut formuler son jugement avec certitude, modifier même le jugement qui en a été porté, s'il y a lieu.
Telle n'a pas été tout-a-fait notre position dans l'appréciation des organistes français du siècle dernier, dont nous venons de nous occuper. La plupart de ces organistes, à l'exception de Rameau, ne
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peuvent être guère jugés sur leurs œuvres écrites, ces œuvres ne sont pas suffisantes» car en général ils écrivirent peu ; et d'ailleurs le cas est ici tout diiïérent. Ce qui faisait le principal mérite de ces éminents organistes, c'était Texécution, Timprovisa* tion, les effets mélodiques, harmoniques et de sonorité imprévus ; ces inspirations spontanées qui surgissent comme Téclair et disparaissent comme lui. Ce n'est qu'avec une extrême prudence qu'on doit accepter le jugement porté à distance par autrui sur les artistes disparus et qu'on n'a pu entendre soi-même.
Cependant un moyen, sinon infaillible, du moins à peu près sûr, est venu nous renseigner à cet égard ; ce moyen nous l'avons trouvé dans nos souvenirs.
Ces virtuoses ont caractérisé l'école française d'orgue, ils ont laissé des élèves qui ont continué leur manière, leur style, leurs procédés, et, sans doute quelques-uns de leurs effets. Eh bien, ces élèves, nous les avons souvent entendus pendant notre séjour à Paris, en 1827 et 1828. Nous suivions régulièrement, dans les principales églises, toutes les grandes solennités musicales qui s'y produisaient. Nous avons entendu le Te Deum, joué par Séjan fils, élève de son illustre père, à Saint-Sulpice; le Te Deum par Blin, également élève de Nicolas Séjw, à Saint-Germain l'Auxerrois et à Notre-Dame, par Marrigue, l'un des plus fidèles et des plus scrupuleux continuateurs de ces maîtres, à Saint-Gervais , à Saint-Nicolas des Champs, à Saint-Thomas-d'Aquin,
Ufi LBS ORGANISTES FRANÇAIS.
par Beauvarlet-Charpentier (fils), élève de son père, àSaiD^Germain des Prés, et enfin de plusieurs autres de la même école. Nos impressions, qui, certes ne se sont point eiïacées, nous démontrent qu^ Tappréciation que nous venons de rapporter était trèsjudicieuse.
Ainsi tous nos organistes du XVIII* siècle se distinguaient par une exécution manuelle brillante, remarquable ; par une parfaite entente des effets de sonorité au moyen de la régistration ; par une merveilleuse facilité d'improvisation, l'ampleur, la majesté, la puissance dans les grands chœurs, la variété, le charme, Télégance dans les jeux de récit : mais on leur eût souhaité un peu plus de gravité, une onction plus soutenue dans les jeux de fonds. L'onction puise son essence dans Tâme vraiment pieuse ; les organistes ne sauraient l'oublier sans nuire à l'élévation de leur talent et à la portée de leurs inspirations. L'artiste indévôt, ou seulement indifférent pour sa religion, ne sera jamais un grand organiste; il pourra être très-savant, fort habile exécutant, mais l'orgue S3us ses doigts perdra son* vrai caractère, les accents pieux, les reflets mystiques en seront absents. Malgré ses immensas richesses sonores, ses prodigieux effets, malgré sa docilité parfaite, l'orgue ne rendra jamais que ce qu'on lui demandera.
Nous venons de dire exécution manuelle brillante : nous devons ajouter que la construction du pédalier de leurs orgues ne permettait point alors aux organistes français de se servir de la pédale comme on
.le fait maintenant au moyen du pédalier allemand.
Ainsi que nous Tavons indiqué dans notre travail sur la pédale et le pédalier, il y a là une transformation qui s'opère depuis quelques années, transformation que nous avons le droit d'appeler un progrès. Qu'il nous soit permis d'ajouter que le nouveau pédalier offre un avantage réel pour les organistes de nos jours, si bien servis également par les nombreux perfectionnements de la facture moderne. Â eux d'en faire un bon usage.
Toujours esl-il que la France peut être fière d'avoir produit, au siècle dernier, les Couperin, Marchand, Daquin, Balbastre, Nicolas Séjan, Beauvarlet-Charpentier , à la mémoire desquels nous sommes heureux d'offrir notre modeste hommage.
Publié dans le Courrier de Tam^eUGaronite, en 1872,