INTRODUCTION
Un point historique nous a toujours fortement attaché. Plus d'une fois, presque à notre insu, nos méditations se sont portées vers les premiers siècles de TEglise pour essayer d'y soulever un coin du voile qui couvre encore l'origine du chant ecclésiastique. C'est que si le vague et le mystère plaisent aux esprits inventifs, aux imaginations poétiques, ils n'offrent que de l'amertume à l'historien qui veut connaître les faits, les bien apprécier, et qui doit, dans tous les cas, s'éclairer seulement du flambeau de la vérité.
Ces recherches sur les chants liturgiques des premiers siècles de l'Eglise nous paraissent d'une importance réelle, car entre l'époque où le système diatonique de Pythagore domina entièrement dans la
(t) Cette étude a été envoyée à rAcadêmie des sciences de Toulouse (1854).
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Grèce et dans les pays qui reçurent Tinfluence de la civilisation de ce peuple, jusqu'au moment où saint Ambroise posa les bases du chant chrétien à Milan, il y avait évidemment une lacune historique de quelques siècles. Nos investigations nous ont démontré que Tétat de Tart de cette période était peu connu, et qu'il serait bien essentiel pour l'histoire ecclésiastique, comme pour l'histoire de la science musicale, de ressouder la chaîne de cette transformation, l'une des plus radicales et des plus caractéristiques qui se soient produites.
Mais, nous devons le dire, quoique avec regret, on possède peu de documents sur la musique des premiers siècles de notre ère, et s'il en existe encore, ces débris épars, recouverts de la poussière des âges, attendent sans doute leur ChampoUion. Aussi, l'explorateur est-il obligé de marcher souvent à travers les hypothèses, les interprétations plus ou moins lumineuses, car, à part les renseignements fournis par les livres des Hébreux , qui sont , à la vérité, d'inspiration divine et exempts d'altérations (1) , mais peu explicites ; k part les traités ou commentaires de Ptolémée, d'Aristote, de Plutarque, d'Euclide, de Nicomaque, de Macrobe, de Boèce, de Cassiodore, de saint Augustin, etc., le reste est à peu près énigmatique. Cependant, malgré ces nombreux obstacles, nous avons cru devoir essayer de
(i) Il était défendu aux Rois d'Israël d'introduire aucune modification aux textes laissés par Moïse (Bossuet, IHsL univer* $elle, édition compacte, p. 129).
T^WP^
DES PRSBflERS SIÈCLES DB L'ÉGUSB. 439
coordonner les divers éléments dont nous pouvions disposer, en les présentant dans un ordre tout particulier, qui nous semble ouvrir un vasto champ que d'autres pourront explorer mieux que nous ne Tavons fait ; cet ordre le voici :
1* Rechercher quelle fut Torigine de la musique des peuples les plus civilisés avant l'ère chrétienne ; s'il a existé quelque analogie entre la musique de ces divers peuples, et si elle s'est reflétée dans les chants de l'Eglise ;
2* Comment s'établirent les premières liturgies catholiques^ et leurs rapports probables avec le chant de l'Eglise;
3* Quelle part on peut attribuer à la musique des anciens peuples dans la formation de ces chants, en se basant uniquement sur les documents connus.
C'est là, assurément, un vaste cadre, mais nous ferons tous nos efforts pour le resserrer et le maintenir dans les strictes limites d'une communication académique.
l^ufliqoe des anciens Peuples.
Et d'abord, dans nos explorations de l'antiquité, nous passerons sous silence l'opinion du père Martini et de quelques autres historiens sur la musique antédiluvienne ; nous nous appuierons sur des bases plus solides. Ainsi, prenons l'art avec les premières
lueurs de la civilisation qui, graduellement, est venue jusqu'à nous.
Après le funeste cataclysme où le genre humain faillit périr tout entier sous les eaux, on vit certaines contrées du globe se repeupler avec rapidité. Les hommes recherchèrent les lieux où la terre leur donnait plus aisément les choses nécessaires à la vie. Favorisée entre toutes les autres parties du monde, l'Asie compta bientôt des populations nombreuses. Les empires d'Assyrie et de Babylone, des Mèdes, des Perses, des Hindous et des Chinois se formèrent et arrivèrent en peu de temps à un certain degré de prospérité. C'est dans le commerce de la vie, dans les rapports qu'il a avec ses semblables, que l'homme sent plus particulièrement la nécessité de cultiver ses facultés intellectuelles : ne nous étonnons point si ces contrées privilégiées de l'Orient ont été le berceau des sciences et des arts.
Les Chaldéens. — La poésie, née de l'instinct de r homme pour l'imitation et de son goût pour le rhythme et le chant, et qui, selon Aristote, cet esprit si méthodique, est le plus ancien de tous les arls de l'imagination chez tous les peuples connus (1), la poésie ne tarda point à faire entendre ses accents harmonieux et cadencés. Les esprits se cultivèrent dans la contemplation de la nature, ce premier livre que l'Eternel a placé sous les yeux de l'homme. La poésie lyrique naquit bientôt de l'enthousiasme reli-
(1) Laharpe, Court dé littérature, t. I, p. 44.
DES PREMIERS SIÈCLES DE l/ÉGLISE. 441
gieux (1). La Chaldée nous montre déjà ses prêtres se passionnant pour la science. Nous les voyons se placer sur la tour du temple de Bélus, un des premiers monuments de Tarchitecture, destiné à devenir le modèle des temples de Jérusalem, de Balbek et de Palmyre, et là, de cet observatoire (2), étudier le mouvement des astres. Tous les historiens attribuent à ces hommes studieux les premières notions d'astronomie (3), formulées en partie dans les signes du zodiaque.
Si la douceur du climat influe heureusement sur le développement intellectuel de Thomme, elle favorise également l'expansion de la sensibilité. Les Chaldéens joignirent donc à l'étude des sciences et des arts du dessin, la culture de la musique. On voit par une citation du docteur Burney, dans son Histoire de la Afusique^ que ce peuple avait un grand nombre d'instruments, et ce fait nous semble confirmé par des documents spéciaux/ puisque parmi les instruments de musique des anciens peuples, qui lui empruntèrent en partie leur civilisation, on y remarque plusieurs dénominations chaldéennes (4). Le passage suivant, tiré des écrits du prophète Daniel, vient à l'appui de cette assertion : « Le roi Nabuchodonosor,
(1) Damont, HisU de VÉglise, p. 140.
(2) Poirson, Hist, ancienne, p. 61.
(3) Bodin, f, HisU de France, p. 302; Voltaire, Estai sur les mœurs, t. l, p. 41; Poirson, HisL ancienne, p. 71.
(4) Voyez VEncydopédie,
44S RECBERCHES SUR LES CHANTS UTURGIQUES
nous dit ce prophète (l), fit faire une statue d'or dont la hauteur était de soixante coudées et la longueur de six. Alors un héraut cria à haute voix : « 11 vous est commandé, 6 peuple et nations, que, lorsque vous entendrez le son de la trompe, de la flûtey de la harpey de la saquebiUe, du psaltérion, du dulcimery et de toute espèce de musique, vous vous agenouillerez et vous adorerez la statue d'or que le roi Nabuchodonosor a fait élever. >
Les Phéniciens. — Les Phéniciens se rendirent célèbres dans Tart de la navigation. Actifs, laborieux, nés surtout avec l'instinct du commerce, ils sentirent le besoin de signer pour tenir leurs registres. Ainsi, c'est en cherchant le moyen d'aider leur mémoire, dans leurs opérations commerciales, qu'ils inventèrent les caractères de leur alphabet. Ils s'occupèrent aussi de Tart des sons. Leur historien Sanchoniathon^ voulant remonter à l'origine des choses, a imaginé d'attribuer l'invention de la musique à une femme nommée Sido (2) . Si l'opinion de cet écrivain doit être, à cet égard, classée au nombre des rêveries des temps anciens , elle témoigne du moins de la célébrité de cette femme artiste.
Les Syriens. — Un passage de la Genèse prouve que la musique dut être cultivée par les Syriens dans les temps les plus reculés ; c'est le reproche que fait
(1) Daniel, III, l, 5.
(2) StalTord, Hist. de la Musique, p. 54.
Googk ,s^
Labao à Jacob (1 ), de l'avoir quitté sans rioformer de son départ : € Pourquoi, lui dit-il, m'a^-tu quitté secrètement? Si tu m'avais prévenu, j'aurais pu te faire accompagner au son des tambourins^ des harpes, et des chants joyeux. >
Les Chinois, les Perses, les Hindous. — Les divers systèmes de la musique des Chinois (nous avons traité ailleurs ce sujet) , des Persans, des Hindous, et d'autres peuples de ces contrées ont occupé plusieurs théoriciens (2); mais nous ne devons point nous arrêter aux questions spéculatives qu'ils ont soulevées : ces questions ne rentrent point dans le cadre de notre sujet.
Il est certain que la musique fut très-cultivée dans toutes ces contrées d'Orient ; cependant, hâtons-nous de reconnaître que ces anciens peuples de l'Asie s'attachèrent peu à l'élégance de la forme et au fini des détails. Or, si leur architecture ne peut produire que des monuments à peine esquissés dans leurs gigantesques proportions, la musique ne dut également s'y manifester que par des sons fort peu coordonnés, visant beaucoup plus au bruit qu'à des effets harmonieux. Quelques éléments de leur musique sont passés dans celle des Egyptiens : voilà en quoi leurs essais, à peu-près inconnus, ont pu être utiles à l'art futur.
(I) Genèse, XXXT, 27 — Age du Monde, 2265 ans avant J.-C,
(2) FëUs, Bût. générale de la Musique.
Les Egyptiens. — Puisque les premières notions d'astronomie appartiennent k la Ghaldée, celles de la navigation à la Phénicie, l'Egypte peut à son tour revendiquer l'honneur de l'invention de la géométrie. Les besoins de l'homme sont toujours l'aiguillon de son émulation. C'est par suite du débordement périodique du Nil, et de la confusion territoriale qu'il laissait après ses inondations, que les habitants des rives de ce fleuve s'exercèrent à trouver un moyen pour mesurer exactement l'étendue du terrain qui appartenait a chaque propriétaire (1). Mais ce n'est point là le seul titre de gloire des anciens Egyptiens : l'histoire les reconnaît pour les premiers précepteurs des nations orientales (2), dont la civilisation devait, plus tard, éclairer l'Occident. Ce fut sur certains monuments de leur architecture, et au moyen de leurs hiéroglyphes, que les savants d'Egypte gravèrent les annales de leur pays (3). C'est aussi de là que nous sont venus plus particulièrement les documents sur la musique de cet ancien peuple.
Origine de leur musique. — De toutes les dissertations des historiens de l'antiquité, reproduites plus ou moins exactement par les traducteurs, il résulte
(1) Bannisler, Tableau des Arts et des Sciences, p. 175; Ghampollion Figeac, Egypte ancienne,
(2) La tradition attribuait à leurs prêtres Tinvention des sciences et des arts (Diodore, 1, 14, 15, 16; Poirson, tiist. an^ cienne, p. 39).
(3) Platon nous dit que les Egyptiens n'eurent point de signes spéciaux pour noter la musique (Stafford, Hist. de la Musique,
DBS PREMIERS SIÈCLES DE L'ÉGUSE. 445
qu'on ne sait rien de positif sur l'origine de la musique des Égyptiens. Faut-il attribuer cette absence de documents authentiques à la destruction qu'éprouvèrent les monuments publics qui contenaient les annales de ce peuple sous l'invasion du conquérant Cambyse (825 ans avant Jésus-Christ), ou bien au soin extrême que prenaient les prêtres de cacher au vulgaire les connaissances dont ils étaient seuls possesseurs (1) ? Dans l'un ou l'autre cas nous avons à déplorer cette lacune historique.
Application de la musiqm en Egypte. — Il ressort cependant des diverses opinions émises au sujet de l'état primitif de la musique dans ces contrées, que pendant une période de temps assez considérable les prêtres eurent seuls le droit de s'occuper de cet art ; que plus tard cette étude fit partie de l'éducation de la jeunesse, au moyen de mélodies réglées pour cela, et auxquelles il était rigoureusement défendu d'introduire aucune altération (2). Il est
(1) Platon nous dit que les Egyptiens n'eurent point de signes spéciaux pour noter la musique (Stafford» Histoire de la Musique, p. 19).
(2) Une peinture à ftresque découverte, il y a peu de temps, parmi les ruines de Tancienne Thèbes, dans un tombeau désigné comme étant celui d'un des premiers Rois d'Egypte, représentait un homme jouant de la harpe. Bruce en prit un dessin qu'il envoya au docteur Bumey. L'exécution des divers détails de cet instrument prouve une fois de plus que la géométrie, le dessin, la mécanique et la musique y étaient arrivés à une certaine perfection quand cette peinture fut faite. Bruce pense que c'était là la harpe Thébaine, en usage au temps de Sésostris (Voyez PHisl. de Musique, de Burney, t. I ; VEncyclopédiey t. I, p. 501, et Ghampollion-Figeac, Egypte ancienne, etc).
encore avéré que la musique y fut employée primitivemeut pour les cérémonies du culte. Hérodote nous apprend à cet égard que les Egyptiens avaient été les premiers fondateurs des fêtes et des cérémonies religieuses. La description qu'il donne des processions qui avaient lieu en l'honneur i'Osiris nous prouve qu'on y faisait usage de divers instruments : ces instruments, ainsi que quelques-uns de leurs chants, passèrent sans doute chez les peuples qu'ils allèrent civiliser.
Système de la musique des Egyptiens. — Les historiens assurent également que le système de musique des anciens Egyptiens était diatonique. Leur heptacorde formé de deux tétracordes conjoints, soit sept sons consécutifs, dans cet ordre : st, ut, ré, mi^ fa, sol, la , était mis en rapport avec leurs notions astronomiques. Chaque son correspondait à l'une des sept planètes connues alors, ce qui leur permit de constituer ainsi leur semaine musicale (I). Mais ce système primitif disparut avec les autres sciences sous la domination étrangère, et ce léger reflet mélodique s'éteignit jusqu'à ce qu'il fût remplacé par l'art grec que nous verrons introduire a Alexandrie dans les travaux des Ptolémées. Cet état de choses constitua donc en Egypte deux périodes artistiques parfaitement distinctes avant l'ère chrétienne, période que nous aurons encore occasion de signaler lors de l'application de ces anciens éléments dans la musique du culte catholique.
(4) Encyclopédie, 1 1, p. 503.
DES PREMIERS SIÈCLES DE l'ÉGUSE. U7
Musique des Hébreux. — L'histoire de la musique des Hébreux ne peut guère commencer en réalité que du moment de leur sortie d'Egypte (an du monde 2513), et se continuer que jusqu'à l'époque de leur captivité a Babylone (3468). Dans cette période de dix siècles, au milieu des nombreuses citations des livres saints, il est à peu-près impossible de découvrir d'une manière précise ce qui caractérise exclusivement cette musique du peuple juif dont on a tant parlé. Après avoir lu et commenté divers passages sur ce sujet, on est obligé de convenir avec le P. Calmette, que tous ces traits laissent l'esprit dans la plus complète incertitude. Et, à cet égard, on doit reconnaître qu'il en a été de la musique des Hébreux comme de celle des autres peuples de l'antiquité, et que c'est sans aucun doute à l'absence de signes spéciaux pour représenter les idées musicales, comme à l'habitude de la tradition que l'on doit en attribuer la cause. La musique des Hébreux devient cependant pour nous d'un intérêt tout particulier dans la question actuelle : aussi croyons-nous devoir exposer succinctement les diverses circonstances où nous la voyons en relief dans un culte qui, à cette époque, fut celui du vrai Dieu et une préparation au culte des Chrétiens. Après avoir rapporté ces diverses citations et en avoir extrait la substance, nous laisserons à la perspicacité du lecteur le soin de prononcer sur la valeur de nos inductions.
Moïse, que Massillon a appelé le Dieu de Pharaon, le législateur des peuples, le vainqueur des rois, le
mai trô de la natore , et surtout le fidëlç semteur de la maison du Seigneur (1), Moïse, après avoir fait sortir les Hébreux de TEgypte, les conduisait dans le désert. L'armée de Pharaon s'était attachée à leurs pas. Mais l'heure de la délivrance était sonnée, et Dieu, pour manifester sa puissance, et montrer à ce peuple, encore timide et irrésolu, combien était grande la protection qu'il étendait sur lui, venait de lui faire accomplir le passage miraculeux de la Mer Rouge. A la vue de ce prodige inouï, Moïse se sentit animé d'un saint transport, et, plein de l'esprit du Très-Haut, il écrivit aussitôt un cantique d'action de grâces. Or, c'est dans cette circonstance solennelle que se manifesta ce génie prophétique destiné à doter les Hébreux de cette poésie inspirée, type de beauté, qu'on ne se lasse encore d'admirer.
Moïse dut être également l'auteur de la musique qu'il adapta au texte de ce cantique, puisqu'il avait fait de cet art une étude toute particulière. Parmi les témoignages en faveur de cette assertion, nous en citerons seulement deux. Le premier nous est fourni par saint Etienne, qui, plaidant devant les Juifs, leur dit que Moïse possédait toute la sagesse et toutes les connaissances des Egyptiens (2) ; ensuite, celui de Clément d'Alexandrie, encore plus explicite, puisqu'il assure que ce grand législateur fut instruit par les Egyptiens dans toutes les sciences libérales et
(1) Massillon, Petit Carême; II* dimanche, p. 1.
(2) Ad,, VII, 22.
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particoliëremeDt dans la médeciDe et dans la musique (1).
Nous voyons que pour l'exécution de ce cantique Moïse s'adjoignit la prophétesse Marie (Mariane ou Miriane), sa sœur, qui avait également étudié la musique en Egypte. Les exécutants formèrent deux grands chœurs : celui des hommes, sous la direction de Moïse; celui des femmes, sous la conduite de Marie. Il est dit surtout que les femmes, à l'imitation de leur directrice, s'accompagnaient Antambourin en formant des danses C(^um tympanis et choris), imitant en cela ce qui avait lieu dans certaines cérémonies du culte égyptien.
Ce trait historique mérite surtout de fixer notre attention au point de vue musical ; il nous indique clairement que les Hébreux ont puisé les éléments de leur musique en Egypte. Les chants réglés par Moïse et acceptés par les Israélites avec le saint respect qu'ils marquaient pour les inspirations de ce patriarche, furent évidemment une imitation de ceux qui avaient figuré dans le culte d'Osiris. Or, s'ils n'appartinrent pas à la même mélopée, ils découlèrent du moins du même système diatonique, système destiné k être la base définitive de la musique des Grecs, que les colonies égyptiennes viendront civiliser.
Les Lévites. — En Egypte, ainsi que nous l'avons vu, pendant un certain nombre de siècles, la culture
(1) Stromat, lib. t.
180 RECHERCHES SUR LES CHANTS UTUR6IQUES.
et rexercice de la musique appartinrent exclusivement à une caste particulière de prêtres, qui en faisaient l'application dans les cérémonies religieuses. Nous trouvons également chez les Hébreux que la pratique de la musique vocale et instrumentale passe dans les attributions de la tribu de Lévi, seule commise aux saintes fonctions du sacerdoce. Sous le règne de David, ce roi prophète, grand poète et grand musicien, la musique parut aux solennités de la religion avec beaucoup d'éclat. L'Ecriture Sainte nous apprend que David choisit quatre mille Lévites pour célébrer le Seigneur par leurs chants et par le son de leurs instruments (1). Cette légion musicale était dirigée par quarante-huit maîtres qui avaient fait de cet art une étude spéciale. Une solennité mémorable permit surtout à ce monarque de montrer magnifiquement ce prodigieux ensemble ; ce fut la translation de TÂrche-Sainte sur la montagne de Sion. Cette translation eut lieu avec une pompe inouïe, et fournit a David l'occasion de composer son soixanteseptième psaume (ExurgcA Deus), admirable composition où respire le plus saint enthousiasme poétique (2) .
Si Ton devait s'en rapporter à ce que nous dit Thistorien Josèphe, ce personnel musical aurait été encore considérablement augmenté pendant le règne de Salomon. Ce règne, que Burney appelle le siècle
(1) 7, Chron., xxiii, 5.
(2) La Harpe, Co%ir$ de litiér<Uure, t.II, p. 175.
DES PREMIERS «ÈCLBS DE l'ÉGLISE. 45<
d'Augnste des Juifs, fut un des plus glorieux pour ce peuple; il put alors s'occuper tout particulièrement des sciences et des arts. Au reste, nul doute que les Hébreux n'y apportassent une certaine aptitude, puisque leur réputation musicale s'était étendue au loin. Ne voyons-nous pas les Babyloniens les presser de leur faire entendre ces chants si vantés? Ils leur répondaient en pleurant : c Eh ! comment chanterions-nous sur une terre étrangère? > Les Babyloniens ignoraient^ils que le génie est stérile quand le cœur est oppressé (1) ?
Chants hébraiques. — Ce n'est guère que par induction que les écrivains spéciaux ont pu se prononcer jusqu'ici sur la nature de la musique des Hébreux et sur l'économie du système qui en formait la base. Le P. Martini a inséré dans ses ouvrages quelques chants hébraïques tirés de l'Estro poetico-armonico de Marcello et d'un autre manuscrit. Cet historien érudit assure qu'ils sont tels qu'on les chantait de son temps dans les synagogues des différentes parties de l'Europe. Mais ici se présente une difficulté, amenée par les modifications faites à ces chants dans quelques temples juifs. Or, entre des chants dissemblables, et peut^tre dénaturés par l'effet de ces modifications, comment constater l'exactitude de la tradition? Nous avons eu sous les yeux deux de ces chants appliqués au texte de deux psaumes de David ; ils nous ont para de nature à corroborer l'opinion émise par
(i) Super fiumina Bodylonû, ps. cxxrvi.
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452 RBCHBRGHSS SUR LBS CHANTS LITURGIQUES
Martini, Burney et Nathan, à savoir, que les chants des Hébreux appartinrent au système diatonique, et que leurs formes mélodiques, qu'ils tenaient de Moïse, assez semblables à un récitatif, furent la source du récitatif des Grecs et des Romains, conséquence propre à jeter un nouveau jour sur la question qui fait Tobjet de cette étude (i).
Musique des Grecs. — Ainsi que les Hébreux, les Grecs durent aux Égyptiens les premières notions des sciences et des arts. Déjà, avant Pythagore, le système diatonique s'était fortement annoncé chez ce peuple par les travaux de Terpandre, inventeur de Theptacorde. Cet heptacorde était formé de sept sons : mi, fa, sol, la, ut^ re, mi, soit un tétracorde et une tierce. Profondément initié à toutes les sciences qui brillaient alors en Egypte, où il avait étudié, Pythagore considéra les nombres comme le principe de toutes choses; il voulut les appliquer à la théorie de la musique (2). Plus tard, un autre théoricien,
(1) Voici, en outre, une remarque digne d*un sérieux examen. On lit dans V Encyclopédie : t Ni les anciens' juifs, ni les modernes n*ont jamais eu pour noter leur musique de caractères particuliers, en sorte que les chants usités dans leurs cérémonies religieuses ont été de tout temps transmis par tradition, et à la merci des chanteurs. Quelques savants ont cependant pensé que les points du langage hébreux étaient d*abord des caractères de musique. Cette conjecture a été confirmée à Burney par un savant juif qu^il a consulté sur ce sujet. Les points, selon lui, servent encore à deux usages. En lisant les Prophètes, ils marquent purement l'accentuation^ mais en les chantant ils règlent la mélodie, non-seulement quant à la durée des notes, mais aussi pour leur intonation. » {Encyclopédie, t. II, p. 41).
(2) Barthélémy, Voyage du jeune Anaekarsis, 1. 1, p. 5S.
Aristoxëne, divisa le genre diatonique en diatonique symtonique et diatoniqm mol (1). Mais passons, puisque nous traitons ailleurs de tout ce qui a trait à ce point de la théorie (2).
Nés pour les arts, les Grecs ne lardèrent pas à les cultiver avec entraînement et à s*y montrer bien supérieurs à tous les peuples qui leur en avaient fourni les premiers éléments. Leurs jeux olympiques devinrent un moyen d'émulation que les législateurs ne négligèrent point. Voltaire nous peint en quelques mots l'aptitude intellectuelle et les progrès artistiques de ce peuple. « Les Grecs, dit-il, en s'etendant sur les côtes de TAsie-Mineure y amenèrent l'harmonie. Leur Homère naquit probablement à Smyrne. La belle architecture, la sculpture perfectionnée, la peinture, la bonne musique, la vraie poésie, la vraie éloquence, la manière de bien écrire l'histoire, enfin la philosophie même, quoique informe et obscure, tojit cela ne parvint aux nations que par les Grecs. Les derniers venus l'emportèrent en tout sur leurs maîtres (3). »
Voilà donc un fait bien constaté: c'est que le système diatonique des Grecs, duquel nous verrons surgir le système du chant ecclésiastique instauré par saint Ambroise, vient de la même source que le
(1) J.-J. Rousseau, Dictionnaire, 1. 1, p. 303.
(2) Dans notre brochure, Les Nombres appliqués à la science musicale, — Bordeaux, Actes de l'Académie, année 1860.
(3) Voltaire, Essai sw les mcmrs et l'esprit des nations, t. I, p. 115.
système musical des Hébreux; Tun et Tautre ont pris naissance en Egypte, où Téchelle diatonique se trouvait formulée dans la semaine musicale de ce peuple (1). A la vérité, chaque peuple a dû introduire quelque modification à la forme et peut-être au fond du système générateur qui a produit Tart du dernier siècle des Hébreux et des Grecs ; néanmoins, l'analogie mélodique y parait parfaitement établie (2).
Mais avant de nous arrêter sur les conséquences de ces remarques, voyons si les premières liturgies ne coïncident point avec cette transmission de Tart musical oriental dans le culte des Chrétiens.
Origine de la Liturgie catholique.
Touchant au terme de sa mission rénovatrice, et à la veille du jour où le grand sacrifice allait s'accom-
(1) En lisant, tout récemment, dans les œuvres de Chateaubriand, la description d'une mosquée élevée à Jérusalem* par Omar, chef d'une dynastie arabe, nous avons été frappé d'y trouver rémission d'une idée qui corrobore entièrement notre opinion à l'égard de Torigine de tous les systèmes de musique. L'auteur du Génie du Christianisme y démontre que l'architecture des Hébreux, des Grecs, des Arabes ou Maures, qui vinrent s'établir en Espagne, a puisé ses premiers éléments en Ég^'pte. — Voyez V Itinéraire de Paris à Jérusalem, t. II, p. 115.
(2) Nous ne possédons que trois chants notés de la musique des anciens Grecs. Il est très-certain que, dans leurs œuvres lyriques, la mélodie se trouvait adaptée au texte, tracée audessus par des caractères tirés de leur alphabet. De là vient l'absence d'œuvres musicales proprement dites»
plir par le supplice ignominieux de la croix, Jésus- Christ s'occupe de donner à ses apôtres un gage de son amour infini ; il les réunit pour célébrer avec eux la Sainte-Cène.
En instituant le sacrement auguste de rEucharislie, le Dieu fait homme indiqua les premières formes liturgiques du culte chrétien et la part qu'il souhaitait que le chant reçût dans ce nouveau culte. Les évangélistes et Tapôtre saint Paul nous disent : « Le Sauveur prit du pain, rendit grâces à son père ; il bénit ce pain et, l'ayant consacré, il le donna à ses disciples; il en fit de même du calice, et après cette action il chanta une hymne. >
Cette sublime immolation, et l'offrande de son corps et de son sang sous les espèces symboliques du pain et du vin, pour en perpétuer le souvenir et faire participer à jamais l'homme aux grâces infinies dont il venait d'ouvrir la source, devait se reproduire dans le Saint-Sacrifice de la Messe, et se renouveler à chaque instant jusqu'à la consommation des siècles. La commémoration de cette oblation divine devenait donc la base de la liturgie, et devait fixer particulièrement l'attention des Apôtres qui auraient à s'occuper d'en régler le cérémonial.
Les Apôtres venaient d'être fortifiés dans leur attachement à leur divin maître par la vue de sa glorieuse résurrection et de son ascension pour rentrer au séjour céleste. L'Esprit-Saint était venu dissiper leur ignorance et les préparer à leur mission évangélique. Cependant, avant de se séparer, avant de
quitter cette Jérusalem encore frémissante des grands événements dont elle avait été témoin, ils voulurent rédiger en commun la base de leurs doctrines : le symbole de la foi, ce code destiné à régir les nations, fut établi, et cette simple formule, renfermant le fond de toute la religion chrétienne, ne tarda pas à se répandre sur toute la surface du monde.
Liturgie de saint Pierre. — Saint Pierre, choisi par le Sauveur pour être le premier des apôtres et le chef de l'Eglise naissante, vint à Rome la seconde année du règne de Claude (42). Au milieu de ses travaux apostoliques, et malgré les difficultés inouïes que les disciples du Christ devaient rencontrer dans cette reine des nations, il s'occupa néanmoins avec le plus grand soin des pratiques qui devaient être suivies dans la célébration des saints mystères. Saint Pierre fut donc le premier liturgiste. Un passage des œuvres du pape Innocent I" en fait foi : € On doit, dit ce souverain pontife, observer partout la manière de célébrer le sacrifice, que l'Église de Rome a reçue de saint Pierre et qu'elle a toujours conservée (1). » Saint Isidore de Séville apporte également ce témoignage (2), en disant que « tout ce qui est de la Messe a été institué d'abord par saint Pierre. «
Modifications de la liturgie de saint Pierre. — Il est vrai que, pendant ce temps, les autres apôtres fondaient des Églises dans les diverses parties du monde
(1) Ancienne UturgiCy t. I, p. 5t.
(2) /6id.
connu et réglaient également Tordre des exercices pieux du nouveau culte- Déjà saint Marc et saint Jacques, en formulant la liturgie, y introduisaient des additions et des modifications pour leur Eglise. Cet exemple fut même généralement suivi, et en s'écartant plus ou moins de la liturgie primitive ; on en compte bientôt un grand nombre d'autres. L'importance de chaque nouvelle liturgie devait être naturellement en rapport avec l'extension que prenait l'Église à laquelle elle était appliquée. Ainsi, dès les premiers siècles du christianisme, les usages particuliers de Jérusalem, d'Alexandrie, de Constantinople, balançaient l'importance de la liturgie de l'Église de Rome et influèrent beaucoup sur les pratiques extérieures du culte dans les autres contrées d'Orient (!)•
Liturgie gallicane. — Les Églises d'Occident entrèrent aussi dans cette voie de modification. La liturgie gallicane, devenue plus tard l'une des plus considérables de la chrétienté, ne se montra cependant qu'avec saint Hilaire, évêque de Poitiers, au IV' siècle. Saint Jérôme nous apprend que ce prélat
(1) Il est avéré qu'à toutes les époques la liturgie reçut des modifications, amenées sans doute par des exigences locales. De là, tant de liturgies particulières. Saint Ambroise établit sa liturgie à Milan, qui ne se réunit à celle de Rome qu'au moment oùCharlemagne fit des efforts pour ramener Tunité liturgique dans son vaste empire. Cette unité disparut plus tard. Nous voyons, après le concile de Trente, le Pape Pie V s'occuper très-sérieusement de cette partie du culte. L'Église de France s'occupa également de ce retour à l'unité dans l'Assemblée générale du clergé (1645). Voyez Œuvre de Dumolin, chanoine du diocèse d'Arles.
158 RECHERCHKS SUR LES CflANTS LirORGIQUES
français avait écrit un livre d'hymnes et un autre sur les sacrés mystères- Après les travaux de saint Hilaire, on trouve ceux de Museus, prêtre de Marseille ; ceux de Sidoine-Âpolinaire; deSalvina, également prêtre de Marseille; de saint Irénée, évoque de Lyon; de saint Martin, évoque de Tours; de saint Eucher, de saint Prosper et enfin ceux de saint Grégoire de Tours. Mais occupons-nous plus particulièrement du caractère des cérémonies de l'Église de Rome, qui, résumant dans le fond toutes les autres liturgies, doit seule aujourd'hui fixer nos regards.
Plusieurs liturgistes ; saint Grégoire. — Il est donc avéré, malgré quelques doutes élevés à ce sujet, que l'Église de Rome reçut sa liturgie de saint Pierre (1). Plusieurs souverains pontifes, ses successeurs, s'occupèrent de régler les formes de cette première liturgie et d'y introduire les additions réclamées par les progrès du christianisme. Ainsi, une partie des travaux de saint Jérôme, de saint Damase, des Papes Sirice, Innocent P% Célestin, Gélase, Vigile ; ceux de saint Léon et de saint Grégoire, le réformateur du chant ecclésiastique, eurent la liturgie pour objet. C'est donc dans leurs écrits que ceux qui voudraient approfondir cette importante question , pourraient trouver un aliment utile à leurs méditations.
(1) Quelques écrivains ont mis en doute que saint Pierre soit venu à Home. Mais les auteurs ecclésiastiques sont explicites à cet égard. — Voyez Fleury, Hist. Ecclésiastique, t. I; Bossuet, ilist, universelle. Voyez aussi la Biographie catholique deGenoude, où il est dit que ce saint Apôtre y résida vingt-cinq ans.
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Voyons quel fut le caractère particulier de ces liturgies primitives, et ce que Ton peut en conclure pour les chants de cette même époque.
Quelques analogies avec le culte des Hébreux. — On ne peut s'empêcher de remarquer, avec tous les historiens, que le culte chrétien s'est en quelque sorte greffé sur celui des anciens Hébreux. En effet, si toutes les formes extérieures des objets destinés aux cérémonies religieuses des descendants d'Abraham, cérémonies qui commencent à se former par les soins de Moïse et de son frère Aaron ; si ce Tabernacle, cette Arche, dont on n'approche qu'avec le plus saint respect, cette table de proposition, ces chandeliers d'or, cet autel des parfums, <îe feu sacré destiné à brûler continuellement sur l'autel, et que Nadab et Abiu eurent le malheur de négliger; si tous ces prêtres, tous ces lévites concourant aux cérémonies; et ces vingt-quatre corps de musique célébrant le Très-Haut, et ces jeunes lévites placés aux pieds des chanteurs et unissant leurs voix pures et innocentes à celles de leu]^ pères ; si la magnificence du temple inauguré par le sage Salomon ; si toutes ces choses, disons-nous, sont une image fidèle des objets et des pratiques adoptées plus tard par les chrétiens, combien encore est plus frappante l'analogie entre le costume dont se revêtirent les prêtres de l'un et de Tautre culte (1) !
Ce qui précède nous démontre que le culte des
(t) Voyez VExode, XXIII.
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Hébreux était en réalité qû symbole et une préparation à celui du culte catholique. En suivant même les diverses phases de nos liturgies, on peut se convaincre que c'est toujours d'Orient que sont venues les principales modifications qu'elles ont subies. Ainsi voilà une deuxième présomption en faveur de l'influence de l'art hébraïque et grec à l'époque de la naissance du christianisme. Mais complétons nos recherchés avant de formuler nos conclusions, et voyons surtout la signification des documents spéciaux que l'histoire met encore à notre disposition.
Anciens documents A consulter.
Au moment où Rome après la mort de Néron déclarait la musique infâme et bannissait les musiciens de son sein , les mélodies se réfugiaient dans les assemblées des fidèles, où elles recevaient une épuration salutaire par leur application aux textes sacrés. Les Églises d'Orient, celles surtout de Jéruralem et d'Antioche, redoublaient de zèle et s'inspiraient aux effets mystiques des chants des psaumes (1) et des cantiques. Déjà, vers la fin du premier siècle, on voit que saint Ignace, évêque d'Antioche, qui tenait son épiscopat des apôtres, et qui avait été
(l) Saint' Paul, Épître attx Corinthiens^ t. XIV, p. 15. — ÈpUre aux Éphéstens, t. V, p. 19 ; aux Colossiens, t. III, p. 26. — PhUon rhistorien, Apud Eurobiumy lib. II, cap. 17; Pline le Jeune, Lettre à Trqjan, etc.
particulièrement le disciple de saint Pierre et de saint Jean, avait établi le chant antiphonal dans son Église. Au reste, il est prouvé par l'histoire ecclésiastique qu'à cette époque le chant des psaumes et des cantiques était généralement en usage dans toutes les contrées catholiques (1). Mais passons à l'examen de ces éléments historiques.
Mélodies et traités. — Les documents spéciaux qui peuvent nous servir pour porter un jugement sur le fond et la forme des chants liturgiques des quatre premiers siècles de l'Eglise, sont de deux sortes : 1** les mélodies écrites qui nous ont été transmises ; 2* les données théoriques qui s'y rapportent. Nous devons dire que les documents de cette première catégorie sont loin de se présenter à nous avec le caractère de certitude absolue que nous leur désirerions. Cependant, tout en regrettant vivement l'absence de cette preuve d'authenticité , seule base sur laquelle il soit permis de fonder un jugement irréfragable, voyons en quoi ils consistent.
Opinions diverses sur l'origine de ces anciens chants. — Il a été émis trois opinions différentes sur l'ori-
(l) Aux trois premiers siècles de l'Église, il y eut trois manières de chanter les mélodies liturgiques : !• le chant allemalif ou à deux chœurs, canius antiphonus^ 2" le chant à refrain, canius respomarius ; 3" le chant droit, simultané ou symphonique, cantus direcius. Ce dernier était le chant exécuté à Tunisson par tous les fidèles, hommes, femmes et enfants; c'était l'accent enthousiaste de la foi chrétienne, ses effets étaient entraînants. (L'abbé Blanc, HUL Ecclésiastique,)
giDe probable des mélodies qui furent adaptées aux textes liturgiques par les premiers chrétiens. D'après la première opinion, ces mélodies primitives ne seraient autres que celles qui étaient en usage dans le temple de Jérusalem. D'après la seconde, en établissant leur culte dans les diverses contrées du monde, ils auraient tout simplement adopté pour leurs poésies sacrées les chants qui s'y trouvaient déjà connus. La troisième opinion repose sur un sentiment de dignité religieuse fort honorable, mais entièrement exclusif: elle n'admet dans le culte catholique aucun chant antérieur à son établissement, et veut que ce soient les apôtres, ou leurs successeurs, qui aient composé les mélodies qu'ils employèrent. Ils pensent que le Saint-Esprit, qui leur avait distribué le don des langues, qui avait miraculeusement éclairé leur intelligence, dut également les inspirer pour les mélodies auxquelles était réservée une si grande et si salutaire efficacité. Cependant, en présence de la signification des faits, il nous semble qu'aucune de ces trois assertions ne doit être ni admise ni rejetée exclusivement, et que, au contraire, chacune de ces trois sources doit avoir concouru pour sa part à la formation du recueil des chants dont se composa l'offlce des premiers temps de l'Eglise.
Nous possédons, avons-nous dit, peu de documents qui puissent servir à nous éclairer suffisamment à cet égard, mais ceux dont nous disposons ne sont point assurément sans importance. Prenons d'abord pour guide le chant des psaumes, celui de plusieurs
hymnes ; et enfin celui de la Préface (1); leur analyse nous dévoilera un reflet d'antiquité non équivoque.
Que sont, en effet » ces dessins mélodiques , ne parcourant le plus souvent que l'étendue restreinte d'un tétracorde, indiquant les divers repos de la période, procédant sans cesse par degrés conjoints, essence du genre diatonique des anciens, si ce n'est la reproduction exacte de la mélopée en usage dans le culte des anciens Hébreux, et, sans aucun doute, dans le polythéisme des Grecs? Et cette division des échelles adoptée dans le plain-chant au temps de sa création, consistant à prendre pour dominante ou point d'appui dans la récitation, ou la tierce, ou la quarte, ou la quinte, ou la sixte, enfin, l'intervalle le plus propre a donner , par son rapport avec les autres sons du mode, une forme récitante conforme
(1) Certains musicologues assurent que le chant de Vlntroït de la messe des Morts, est la reproduction de la mélodie des Grecs sur la mort d'Adonis,- que le chant de la Préface est une des formules mélodiques sur laquelle les Grecs chantaient leurs poèmes; que la partie principale de la prose des morts en faux-bourdon, qu'on chante à Paris, est tirée de Vhymne à Némésis. On assure encore que le chant de Linnus, consacré aux funérailles chez les Égyptiens, en usage également chez les Phéniciens, les Gypriens et dans la Grèce, a été adapté à une de nos hymnes.
Nota. — Les divers exemples du rhythme de la musique des anciens, qui nous sont fournis par Burette, dans ses excellents mémoires, lus à PAcadémic des Inscriptions, et insérés dans les travaux de cette Académie, peuvent également aider à asseoir son jugement sur Torigine et le vrai caractère de ces anciens chants. (Voyez ces Mémoires), 1718, 1719, 1720.
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au caractère et au système tétracordal ? Et si nous examinons attentivement les membres mélodiques que nous présentent les chants hébreux (1), FOde de Pyndare, Thymne à Némésis,rhymne à Apollon (2), ne trouvons-nous point l'identité des formules périodiques employées dans nos anciennes hymnes et surtout dans le chant de la préface?
Et n'est-il pas entièrement probable que les apôtres, tous Hébreux d'origine, en fondant des Eglises dans les diverses parties du monde, et adoptant surtout généralement les textes des psaumes de David, y apportèrent également la manière de les chanter, qu'ils avaient entendue dans le temple de Jérusalem? Cette opinion, basée sur la saine raison, est, au reste, adoptée par la majeure partie des érudits, et en particulier par un homme très-grave et très-compétent dans la matière, le Pure Martini. Est-ce que la versification des hymnes qui furent chantées alors dans les Églises d'orient et d'occident, où la civilisation grecque dominait, versification qui ne ressemble en rien à celle des psaumes ni des autres poésies hébraïques, et qui, au contraire, avait la coupe des hymnes grecques et romaines, ne nous dit pas aussi que les paroles de ces hjmnes ont été écrites pour des mélodies locales? Donc les chants que nous venons de citer, et bien d'autres que nous ne connaissons pas, durent être évidemment ou une
(l) Encyclopédie y t. IL
Mémoires de Burette, Musique notée. Académie des Inscriptions, ann, 1718 et suivantes.
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simple reproduction des mélodies existantes, ou bien ils furent puisés dans le système musical de chacun des peuples où ils eurent leur application ; et comme tous ces systèmes se réduisaient à la marche mélodique tétracordale , il en est résulté ces mélodies simples et resserrées dans l'espace étroit de quelques sons, telles que cette division pouvait les donner.
Conclusion.
En résumé, ce que nous venons d'exposer dans les trois points qui précèdent, nous semble avoir démontré que les éléments de la musique des anciens Egyptiens, en servant à constituer la musique des Hébreux et celle des Grecs, sont venus concourir, quant au fond, à la formation des chants de l'Église catholique ; que c'est de l'Orient et du culte des Hébre ux particulièrement que les apôlres se sont inspirés, soit pour la forme des cérémonies, soit pour les mélodies qu'ils ont admises dans la liturgie; que les chants dont on fit usage dans les quatre premiers siècles de l'Église, c'est-à-dire jusqu'au moment où saint Âmbroise formula les modes authentiques ou primitifs, que ces chants n'étaient en réalité que l'expression de l'état de l'art musical dans chaque localité, mais que les formes des chants hébraïques durent généralement y dominer; que les diverses modifications introduites successivement dans quelques parties de la liturgie, en divers lieux, nous expliquent l'aspect que prit k cette époque TÉglise
catholique dans son ensemble quant à ses cérémonies, aspect qui a parfaitement motivé cette assertion de Chateaubriand : cque TÉglise offrait alors le souvenir de Moïse et d^Homère, du Lyban et du Cythéron, de Solyme et de Rome, de Babylone et d^Athènes. »
Or, en terminant, nous ferons remarquer qu'il doit ressortir de nos recherches sur les chants liturgiques des quatre premiers siècles de l'Église, deux vérités importantes pour l'histoire de l'art musical : la première, c'est que ce n'est pas seulement aux Grecs et aux Hébreux que nous devons faire remonter les éléments diatoniques du chant catholique du moyen-âge, et par suite de notre musique actuelle, mais bien aux anciens Égyptiens ; la seconde, c'est l'accord incontestable qui a existé au temps de la primitive Église entre le caractère des cérémonies du culte et celui du chant qu'on a admis pour en faire partie.
Montauban, mai 1854.