ESTHÉTIQUB DES HUIT MODES DU PLAIN-CHANT
source, ne peut cependant donner qu'une faible idée du caractère du mode dorien des Grecs.
En eiïet, le caractère du mode est, en général, le produit de la dispostion, de la division des sons, de leur affinité, de leur degré d'élévation, de la position surtout des demi-tons dans Téchelle, et de leur apparition plus ou moins fréquente dans la phrase ou formule mélodique.
Le système des Grecs était tétracordal ; or, le caractère de leur mode dorien était la conséquence, d'abord, de sa position grave dans le diapason, et, ensuite, des sons qui se rencontraient dans le tétracorde commençant par la note ré. Les chants de leur mode dorien avaient donc pour unique élément les sons contenus dans le tétracorde ré^ mt, fa, sol.
Saint Ambroise, en constituant le premier mode du plain-chant^ lui attribua, à la vérité, la même base ré; mais il s'éloigna sensiblement de la division tétracordale des Grecs, en donnant à ce mode la quinte pour point d'appui, entrant ainsi résolument dans le système de l'octave. Toutefois, il est certain, ainsi que nous l'avons dit, que les chants primitifs du culte catholique puisés dans ce mode, tenus beaucoup plus dans les cordes graves que ceux composés plus tard, durent avoir naturellement quelque trait de ressemblance avec les chants de Ta mélopée grecque; mais que cette ressemblance s'est considérablement affaiblie, alors qu'on a amené les mélodies liturgiques vers les cordes hautes de l'échelle du premier mode.
Notre premier mode est grave , religieux ; nous ajouterons qu'il est empreint d'une douce tristesse qui convient parfaitement k l'esprit de l'Eglise.
Cette douce tristesse est ici l'efTet de la tierce mineure, à laquelle vient s'ajouter le plus souvent la sixte mineure, c'est-à-dire le demi-ton presque continuel entre la et st, demi- ton obtenu par l'altération de cette dernière note au moyen du bémol. Entendu après la tierce mineure qui se rencontre au grave, ce si bémol est d'un effet saisissant.
Nous trouvons le vrai caractère du premier mode dans le chant de Vin exitu sur le premier irrégulier, dans celui de l'hymne VexiUa régis, dans celui de la prose de Pâques, Victimœ paschàli , dans celui de l'antienne du Magnificat du jour de Noël, Hodiè Christus notas est, et enfin dans la mélodie de l'hymne Sacris Solemniis, magnifique inspiration, où tous les éléments mystiques et mélodiques du mode ont été heureusement mis en relief*
Selon le savant bénédictin Dom Jumilhac, le premier mode est encore propre à marquer la noblesse, la grandeur: Il s'accommode fort bien avec les vers héroïques et avec leur chant dadglique [\). Cependant, on aura pu remarquer avec nous que ce mode perd sensiblement de son caractère primitif dans la fréquence des notes élevées de l'échelle, et surtout dans
(1) Dom Jumilhac, la Science et la Pratique du Plain-Chant, p. 226. 2* édition. VlniroU de la fête de tous les Saints et les Introïts de plusieurs autres fêtes solennelles , écrits dans ce mode, confirment cette opinion.
les altérations insolites que Dumont et d'autres auteurs modernes y ont introduites.
Le deuxième mode est appelé triste.
Ce mode rappelle assez le type tétracordal des anciens Grecs, et c'est avec raison qu'on le désigne par le mot triste. Voici, selon nous, les principales causes du caractère si pathétique qui le distingue :
l** Le rapprochement de sa dominante, qui n'est qu'à une tierce mineure de sa tonique ;
2* La disposition de ses périodes mélodiques, qui, partant de Vut ou du ré tonique, s'arrêtent presque toujours au fa ou au sol, ne parcourant qu'une quarte ;
S*' L'effet des notes du tétracorde, qui termine l'échelle de ce mode au grave ;
4** La fréquence surtout du demi-ton et la répétition presque constante de la tierce mineure , car ce mode est le seul qui ait la tierce mineure pour dominante.
On peut apprécier la valeur de ces observations en faisant l'analyse du chant de la Préface et de la plupart des hymnes et antiennes qui appartiennent à ce mode.
Les chants écrits dans le deuxième mode impressionnent toujours vivement par leur caractère de douceur, de mystère, de résignation , d'espérance, de profonde tristesse. Cette teinte saisissante remue le cœur, rouvre ses blessures et provoque les larmes. Ce mode convenait donc mieux que tout autre aux accents d'invocation, aux tendres gémissements, aux