DEUX OFFICIERS
Rois, puisque converti les (tu es), Nous qui de toi tenouB nos fiefs, Nous convertirons-nous.
LI ROIS (le roi) :
Ségneur, metèz-vous à genous;
Si con j'é fai, faites tous troi.
Jou l'otroi bien, et jou l'otroi,
Que tous soions bons crestiens.
Saint Nicolaï obedien (obéissons à Saint-Nicolas).
Car moût sont grandes ses bontés.
Plusieurs passages de ce mystère prouvent que Jehan Bodel savait passer du grave au doux, et qu'il sentait que la variété de rhythme et de mesure était nécessaire à la poésie et a la musique, selon le sentiment à exprimer, ce dont bon nombre de poètes ne tiennent pas assez compte, même au XIX* siècle.
Gomme tous les sujets vastes, riches de péripéties, s'adressant également au cœur et à l'esprit , le sujet de la Passion eut le privilège d'enflammer l'imagination de plusieurs poètes de cette époque. La première œuvre dramatique qui parut sur ce
magnifique texte fut le mystère de la Passion, joué à Paris en 1402, et qui donna lieu à la création de la confrérie pieuse de ce nom. Cette confrérie fut fondée par lettres patentes de Charles VI. Elle s'établit d'abord près de l'emplacemant de la porte Saint-Denis, dans le couvent de la Trinité, et, en 1534^ d'autres disent en 1545, elle acheta le terrain de l'ancien hôtel de Flandre, où sont maintenant les rues Jean-Jacques Rousseau, Coquillière et des Vieux-Augustins, et y construisirent un théâtre.
Le manuscrit de cette première œuvre, si précieux pour notre histoire littéraire, est demeuré enfoui dans quelque bibliothèque particulière. Cependant Onésipe Le Roy croit en avoir découvert tout récemment une copie, mais résumée, à la bibliothèque de Valenciennes. Le poème de ce premier mystère fut retouché en 1486, la première partie par un anonyme, et la deuxième par Jehan Michel, oeuvre qui forme en tout 67,000 vers. C'est ce poème, ainsi retouché , qui est devenu le Mystère de la Passion par Jehan Michel, docteur médecin d'Angers, poète qui a laissé aussi les mystères de la Conception et de la Résurrection, deux compositions également trèsimportantes.
Le mystère de la Passion, par Jehan Michel , se jouait en vingt-cinq journées; il fut représenté à Paris et à Angers. Celui du manuscrit de Valenciennes se divisait en vingt journées et se composait seulement de 40,000 vers, ce qui était encore» assurément, un abrégé passablement étendu.
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Dans le mystère de la Passion, du manuscrit de Valencîennes, Dieu le Père ouvre la scène par cet exposé de son essence :
Moy manant (stable) en éternité, Dieu de inaltingible équité.
Je crée ensemble toute chose Par effluxion de bonté.
Lumière que à mon gré compose Soit faicte en instant, et sans pose, Spirituelle corporelle.
Première luisant plus que rose, C'est angèlicqne que jalose, Et fay toutte intellectuelle, i
Ce début, qui doit se résumer dans le Fiat lux^ donne déjà une idée de la lourdeur et de la prolixité qui attendent l'auditeur; néanmoins Ton rencontre assez souvent des strophes d*un bon rhythme pour la musique. Après que Dieu a expliqué tout ce qu'il a voulu faire pour l'homme, Lucifer s'en émeut, il fait un appel forcené à tous ses confrères maudits. 11 y a là une scène de diables des plus désordonnées.
Mais voici une scène des noces de Cana, qui se fait remarquer par la franchise du ton bachique qui y règne. Lorsqu'il a été bien constaté par tous les convives que le vin a manqué, et qu'on présente celui que Jésus-Christ vient d'obtenir par son premier miracle, tous ces francs-buveurs, qui sont en grand nombre, font la moue. L'un d'eux jure de n'en pas mouiller ses dents ; un autre, goguenardant, ajoute :
Je croy que tels frians museaux, Gomme nous, n'y feront pas presse ;
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Passant le vase à son voisin :
Or, tenez, Architrîclin... Qu'est-ce ?
Goûtés, puis en fiaictes rapport
Ârchitriclin, plus intrépide et moins méfiant, déguste, et dit avec étonnement :
Ha I vécy du vin le plus fort !
Le plus délié, le meilleur.
Le plus sec, plus cler en couleur Qu'oncques langue d*omme giKista ! Oncques de vigne ne porta Goûte de vin plus délié.
Rassurés, alléchés et pressés par cette soif désordonnée du buveur, les autres en boivent et reconnaissent le miracle ; ils sont frappés d'admiration et de respect pour Jésus. Mais Abias, l'un d'eux, plus préoccupé de l'excellence du vin qui lui arrive d'une façon si inattendue, s'écrie avec une verve toute bachique :
Si scavoye faire ce qu'il faict,
Toute la mer de Galilée
Serait ennuyt (aujourd'hui) en vin muée;
Et jamais sur terre n'aurait
Goûte d'eau, ne pleuverait.
Rien du Ciel que tout ne fût vin.
On pourrait citer des strophes de chaque scène, où l'on reconnaîtrait que l'auteur a cherché la variété des effets, mais ces citations nous conduiraient trop loin. Passons les scènes conjugales et
d'intérieur, où les figures de Joachim et A^Anne^ et surtout celle de l'Enfant Immaculée, se montrent avec tant de charme ; détournons nos regards du tableau sanglant de la décollation de saint Jean- Baptiste; glissons sur les frivolités licencieuses de Madeleine, et hâtons-nous d'arriver à un moment solennel et vraiment» lyrique, l'entrée de Jésus à Jérusalem. Remarquons combien ce triomphe diffère des triomphes ordinaires, et l'art avec lequel l'auteur, s'élevant sur l'aile des Prophètes, fait transparer le sombre avenir de la cité perfide, à travers la joie populaire.
Jésus s'adressant à Jérusalem :
Le peuple fait joye,
Mais mon cueur larmoyé
Si tu laisse nue (abandonnée). »
Jayrus, un des principaux Juifs :
Fille de Syon,
En dévotion
Tu reçois ton Roy.
Jésus:
Lamentation,
Désolation,
Sur toy venir voy.
Ainsi que le remarque Onésipe Le Roy, on voit que les prédictions de Jésus, comme celles du Grand- Prêtre dans AthaUe^ étaient sans doute accompagnées de chants. La répétition d'un vers et le titre de
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Ballade donné à la strophe suivante semblent, Tindiquer :
Hièrosalem, noble cité fleurie !
Temple de paix, sainct sanctuaire eslu !
Le temps sera sans double, tost venu...
Tes ennemys viendront autour de toy,
Pour te jecter en piteuse ruine ;
J'en ay pitié, j'en ay douleur en moy ,•
Car trop mal vit en qui péché domine.
Hiérusalem; pleure, pleure ton Roy.
Tes ennemis te tiendront en aboy.
En te rasant Jusques à la racine.
Après ma mort, plus n'aras de requoy (repos) .
Gsir trop mal vit en qui péché domine.
Après ces vers, pleins de solennité et de tristesse, arrivent de jeunes enfants d'Israël, chantant des chœurs, et, disons-le en passant, qui auraient bien pu donner l'idée des chœurs d'Atkalie et d'Esther. Des Pharisiens veulent chasser ces enfants du temple, mais Jésus leur adresse les saintes paroles de l'Évangile :
Ouy, de la bouche des en fan s, Parfaicte est de Dieu la louange...
Telle louange est mieux choisie, Que n*est la vostre ypocrisie.
Suivent toutes les scènes de la Passion. Toutefois, nous croyons devoir citer encore les vers du chœur que les Anges viennent chanter après le Consummalum est. Au moment où la terre est enveloppée de ténèbres :
Fille de 8yon !
Lamentation, Désolation Et confession
Prends pour ta lyesse !
Quand ton Roy te laisse En fieur de jeunesse.
Ta couronne cesses- Tu as trop meffaict Quand huy as deffaict Ton Clirist, ton saulveur.
Pleure ton forfaict, Gongnois ton erreur,
0 peuple mauldit, Par erreur seduyt, A pèchô conduyt, Gongnois ton ofifense,
Le Ciel s'obscursit, Le jour souffre nuict, La terre frémit, Sentant telle oultrance.
Jehan Michel dous fournit aussi les indications suivantes, relativement à l'emploi de la musique, soit vocale, soit instrumentale, dans le Mystère de la Passion. Ces détails nous démontrent qu'il y avait des monologues descriptifs, des dialogues ou morceaux concertantes et des chœurs (I). Quant à la
(1) En Italie les premières pièces omèes de musique furent les Mystères (1440, à Rome). En 1500 les Papes avaient un tliéâtre à décoration. Léon X aima particulièrement ce genre de spectacle, et fit beaucoup pour bes progrès (Gastil-Blaze, Op. italien, p, 21). liOrs de la campagne que Charles VIII, roi de France, fit en Italie, on lui donna à Florence, dans l'église de Saint- Félix, une représentation de l'Annonciation de la Sainte Vierge, qui charma ce monarque. {Vie et Pontificat de LéonX, t. I, p. 205.)
L'arrêt du Parlement qui autorisa en France la représentation du Mystère de l'Ancien Testament, joué en 1442, imposait les obligations suivantes aux maistres et entrepreneurs:
f Pour rentrée du théâtre, ils ne prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge, durant ledit Mys-
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302 LES SPECTACLES AU MOTElf-AGE.
partie purement instrumentale, il est présumable qu*Onésipe Le Roy et quelques autres historiens devaient sans doute ignorer les détails que nous allons faire connaître lorsqu'ils ont écrit que l'oi^e y tenait lieu d'orchestre- 11 est vrai que l'orgue y était employé, mais non pas exclusivement (1). Dans la première journée, à l'occasion du baptême de N. S. Jésus-Christ, car le Mystère de la Passion par Jehan Michel commence par cette scène, Dieu le Père dit qu'il veut honorer par un « signe haultain ce vertueux baptême. » Pendant que Jé^us entre dans le fleuve du Jourdain, saint Michel chante un cantique. La cérémonie de l'immersion terminée, Dieu le Père témoigne son affection pour son fils : < Icy sort Jésus du fleuve, et se jecte à genoux devant Paradis. A donc parlé Dieu le Père, et le Sainct-Esprit descend en forme de coulom blanc sur le chef de Jésus. Puis retourne en Paradis, et est à noter que la loquence de Dieu le Père doit se prononcer entendiblement, et bien traict en trois voix; c'est à scavoir ung hault dessus, une haulte contre et une basse-contre bien accordées, et en cette armonie se doit dire toute la clause qui suit :
tère^ que trente écus. N'y sera procédé qu'aux jours de fêtes non solennelles; commenceront à 1 heure après-midi, finiront à 5 ; feront en sorte qu'il ne s*en suive ni scandale, ni timulte; et à cause que le peuple sera distrait du service divin, et que cela diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix livres tournois. > (Levallée, HisL de Paris, t. XI' p. 192.)
(I) Castil-Blaze, Théâtre Ualien, p. 45. 46, 47.
LES SPBCTàCLBS AU MOTBN-ÀOB. 303
€ Dieu le Père :
Celui-ci est mon fils amé Jésus
Qui bien me plaist, ma plaisance est en lui, etc. »
Après ce trio, Jésus se relevait de genoux et revêtait ses habillements, aidé par Tange Gabriel et par saint Jean ; pendant ce temps les anges chantaient un cœur sur une psalmodie qui rappelait les chœurs de la tragédie grecque.
Par une transition, on passait à un nouvel intermède. Maintenant c'était la scène du festin d'Hérodias, la danse de sa fille, suivie de la décollation de saint Jean-Baptiste, qui donnait lieu à Tapparition du ballet, et, par conséquent, à l'emploi exclusif de la musique instrumentale : c Icy se assied le Roy et la Royne et la fille ; icy se assient Rodrigue, Jayrus, Nicodesme, Phares et Abirou, en une aultre table, et sonnent les Ménestriers. »
C'est vers la fin du repas qu'Hérodias commande à sa fille de danser, en lui disant que le Roi lui accordera un Don : c Icy commence à dancer, et sonne le tabourin, une entrée de Morisque (danse qu'on exécutait avec un grand nombre de grelots attachés aux jambes) . Puis cesse un petit et la fille dance toujours, pendant que les seigneurs parlent, puis commence le tabourin dung Cordéon (prélude d'une danse imitée de la Cordace des Grecs) . »
Après la décollation de saint Jean-Baptiste, et pendant que son âme descend aux limbes pour annoncer aux Patriarches leur prochaine délivrance, les anges chantent dans le ciel les louanges de ce
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grand Prophète, et, bientôt après, les Patriarches font entendre un chœur d'actions de grâce : c Icy chantent ez limbes ung silete (chœur solennel) . >
Dans l'acte de la tentation de Jésus par Satan, et lorsque le fils de Dieu est sorti vainqueur de cette embûche, les anges chantent ses louanges et le mystère de son sacrifice.
Dans la seconde journée (toujours du manuscrit de Jehan Michel), se trouvent les scènes de la mondanité de Madeleine. Nous y voyons que le compositeur y avait introduit des madrigaux, chantés par les galants, qui alternaient avec les soli que d^isaient Madeleine et les femmes d'atours. Ces divers morceaux de chant étaient soutenus par un accompagnement de guiterne (guitarre).
L'entrée dans Jérusalem, troisième journée, donnait lieu à un effet de musique au moyen de l'orgue : c Entrée en Jérusalem, Dieu le Père faict éclater l'intérêt qu'il prend à son fils. Icy se faict un doulx tonnaire en Paradis, de quelque gros tuyau d'orgue. ».
Les scènes du crucifiement amenaient une foule d'effets du jeu des machines, et ces effets devaient absorber presque entièrement l'attention des spectateurs. Après les sept paroles de Jésus-Christ sur la croix, qui formaient sept discours du plus haut pathétique, la musique devait s'effacer pour faire place à des émotions d'un autre ordre : t Icy se fera tremble terre, le voile du Temple se rompt par le meilieu et plusieurs morts tous ensevelis
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sortiront hors de terre de plusieurs lieux, et iront de çdL et de là. »
Enfin, après le cmmnmcuum est^ les anges faisaient entendre le chœur prophétique adressé à Tingrate Jérusalem, dont nous avons déjà donné les paroles (1) .
Mais cette musique vocale et instrumentale, qui nous est encore presque entièrement inconnue, qu'était-elle au double point de vue de l'art religieux et de l'art dramatique (2). Etait-elle exempte de ce mélange hétérogène du sacré et du profane que nous avons déjà signalé en parlant de la poésie? Était-elle réellement religieuse dans toute l'acception du mot, ainsi que l'exigeait le texte auquel elle venait s'adapter? C'est ici surtout qu'une saine appréciation philosophique et esthétique aurait une grande valeur, vu l'état des esprits de cette époque de régénération sociale. L'heure de la Renaissance allait sonner; les lettres, les arts, travaillaient ardemment à cette rénovation intellectuelle; les éléments de l'art mondain empiétaient de plus en plus sur les éléments de l'art religieux ; or, comment les compositeurs qui écrivirent la musique des Mystères se maintinrent-ils dans les limites de ces deux arts, prêts à entrer en conflit? C'est ce que
(1) Dans quelques Mystères on clôturait la représentation par l'exécution du Te Deum en musique.
(2) Nous disons seulement, au point de vue de Tart religieux et de Part dramatique, car les œuvres de Lahale et de ses successeurs, nous fixent suffisamment sur l'état de la science à cette époque.
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306 LES SPKCTACLSS AU MOTBN-AGE.
nous nous proposons de faire connaître lorsque nous serons en possession de documents spéciaux qui nous manquent aujourd'hui,
Montaoban, juillet 1859.
Cette étude a été lue dans la séance particulière de la Société des sciences de Tarn-et-6aronne, le 14 avril 1860.