NOCTURNES BRISES
La nuit , quand je commence à goûter le sommeil Mais lorsque ma pensée est encore en éveil ,
Il paraît suave d'entendre Le vent qui fait gémir les arbres endormis , Et le feuillage ému disant des mots amis
Comme un murmure vague et tendre.
Lors , cette volupté de l'assoupissement , Ce silence mêlé d'un long frémissement De mystérieuses paroles ,
Tout cela fan rêver au sommeil des élus , A la fraîcheur des cieux ! — Et l'âme ne sent plus Qu'une caresse d'ombres folles.
Il n'est rien d'aussi doux qu'un songe , qu'un soupir , Au moment où l'esprit va bientôt s'assoupir ,
Et pourtant sans qu'il dorme encore ; Oh l ce moment est doux comme un jour dans sa fin , Comme un baiser de sylphe ou de blanc séraphin ,
Comme un sourire de l'aurore.
Je crois être couché dans un tombeau d'amour Que mon âme lassée a choisi pour séjour ,
Libre des chaînes de la terre ; Je crois que ce repos est un baume divin , Et que je vais ainsi dormir sans lendemain.
Dans cette couche solitaire.
il semble que le bruit du vent , des arbres verts , Souffle , pour me charmer, d'harmonieux concerts -,
Pareils à l'écho d'une lyre ; Et que pour moi la brise a des accents plaintifs , Tels qu'en ont les cyprès , les saules et les ifs
Dont la voix mollement soupire.
îî semble que l'on pleure , et qu'il s'élève un bruit Plus gracieux encor que les chants de la nuit :
Ce bruit... c'est un soupir de femme !... Un soupir enchanté, bien profond ! bien aimant ! Comme en donne l'amante au tombeau d'un amant >
Et qui font réveiller son âme.
Lors je me crois au ciel , — dans le lit du bonheur , Entouré de printemps , d'azur et de fraîcheur ,
Dans une atmosphère embaumée ; Un baiser sur ma bouche erre et frémit tout bas , Et je me crois au ciel ! — - reposant dans les bras
D'une sylphide bien aimée.
Je rêve ainsi la nuit, quand déjà le sommeil Me berce et laisse encor ma pensée en éveil ,
Lorsque par un charmant mystère Je suis enveloppé d'un air délicieux , Et que j'entends de loin ce que l'on chante aux cieux
Et ce que l'on chante sur terre.
Je rêve ainsi longtemps ; — puis le sommeil vainqueur Alourdit tout mon être et fait taire mon cœur,
Et menait oublier moi-même , Jusqu'à ce que le jour, aux rayons blanchissants, Darde sur ma paupière un de ses feux blessants ,
Tels que l'éclat d'un diadème.
Il faut recommencer mes terrestres travaux , Traîner avec sueur la chaîne de mes maux
Sous les yeux d'un soleil qui brûle ; Mais quand je me reporte au nocturne plaisir Que le rêve d'hier laisse en mon souvenir ,
Mon sang plus doucement circule.
Je me dis: lorsqu'un jour Dieu brisera mes fers Pour me laisser dormir là sous ces arbres verts ,
Ce sera l'éternel délice !
J'aurai pour me bercer dans cette fraîche nuit Une femme qui pleure , un feuillage qui bruit ,
Sans que jamais ma nuit finisse !