DÉSIRS ET REGRETS
Où va l'homme en suivant les pentes de la vie? De songes voltigeants l'espérance suivie Déroule à nos regards ses tableaux gracieux ; Et le vague désir sans cesse nous envoie
Chercher l'avenir et la joie...
Par ses mirages d'or il éblouit nos veux.
En ombre sous nos mains le plaisir s'évapore , Pauvre Willis qui tremble aux lueurs de l'aurore ! Comme le roitelet trompant les oiseleurs , Et fuyant dans les bois de feuillage en feuillage ,
Le bonheur vole d'âge en âge , Et sous nos doigts errants ne laisse que douleurs.
Enfants , nous connaissons le douloureux empire , Déjà les pleurs amers baignent le gai sourire ; Un souffle fait couler leur facile ruisseau. Quand, pour être joyeux, c'est l'âge qu'on renomme,
On pleure de ne pas être homme , Le noir chagrin s'attache aux ailes du berceau.
L'avenir , qui se cache aux brouillards de la nue , Jette un pâle reflet sur la route inconnue, Verte d'arbres naissants et de jeunes lauriers ; A rêver les beaux jours l'enfance est occupée ;
Elle joue avec une épée , Elle s'enivre au bruit des clairons , des guerriers !
Puis le jeune homme aborde aux rives les plus belles; À l'essor des plaisirs pas de chaînes rebelles ; Plus d'école aux vieux murs , ni de maîtres grondeurs ; Les prés sont émaillés de voluptés écloses ,
Les douces femmes et les roses Aux jardins de la vie étalent leurs splendeurs.
Le bel âge a rêvé les fêtes d'Aspasie ,
Le ciel diamanté qui couronne l'Asie ,
Et l'esclave qui danse aux chants du bengali ;
C'est comme un vague bruit de sylphes et de fées ;
C'est l'heure des jeunes trophées Que dispose , en riant, notre siècle amolli.
Dans les cœurs éveillés comme l'aube est charmante , Quand notre pur encens brûle aux pieds d'une amante Qui cherche en frémissant l'asile d'un bosquet !
On cueille des baisers dans l'ombre et le mystère,
Comme dans un joyeux parterre On se choisit des fleurs pour s'en faire un bouquet !
Longs regards , mots divins , expansions chéries , Bouquet de souvenirs , bouquet de rêveries , Sous notre ciel ingrat tu ne vis pas longtemps. Ponr faner tes couleurs il ne faut qu'une brise...
Et le trône d'amour se brise Quand l'orage a séché les guérêts du printemps.
Quelle fougue entraîna cette jeunesse fière ! Son char impétueux sillonne la poussière, Et le coursier fumant n'obéit plus au mors ; ■ Mais à ses voluptés une épine est mêlée :
Et sur une lèvre emmiellée On boit la jalousie , et souvent le remords !
Comme l'insecte aîlé touche à l'émail des roses , Un moment près de nous , doux amour , tu reposes ; Déjà ton lendemain penche un front délaissé ; L'âge mûr a doré les sillons de la vie...
Un autre océan nous convie ; On livre aux flots mordants le navire blessé.
C'est l'âge mûr qui songe aux honneurs de la terre. Le travail sur son front trace une marque austère , Le sang bouillonne encor dans le cœur attiédi ; L'homme marque sa place au banquet de l'histoire :
Les nobles hochets de la gloire Vont abuser l'enfant que le temps a grandi.
L'ambition frissonne... et la fièvre s'allume ; Mais comment rafraîchir une soif qui consume Au sablonneux désert que l'on va parcourir ? La source du bonheur se distille en fumée ;
Hélas ! tu veux la renommée , Et tu n'as que demain pour songer à mourir !
L'un s'échauffe aux rayons des poèmes antiques, L'autre aiguise au Forum les luttes politiques; Mais la gloire au néant n'arrache qu'un lambeau : Poètes , orateurs , Cicéron ou Virgile >
Votre immortalité fragile N'a pour char triomphal qu'un reste de tombeau.
Sur un vain piédestal l'humanité s'adore , Grain de sable à qui Dieu permet de vivre encore ; Elle veut des flatteurs , une cour , des autels ; La pourpre et les blasons lui font une noblesse :
Elle a rêvé dans sa faiblesse Le sourire des rois et l'encens des mortels.
Le feu des passions a corrodé la vie ; Creusé par le malheur et gonflé par l'envie , L'homme a tant soupiré , souffert et mendié , Tant pleuré sur le seuil de la grandeur suprême
Qu'il vient s'abriter de lui-même , A l'ombre du loisir jadis répudié.
Quand le repos du soir au foyer le ramène , Et qu'il a , tout le jour , déployé dans l'arène La taille d'un pygmée et l'orgueil des Titans , Ses cheveux ont blanchi des neiges de la route ,
Il est courbé comme une voûte Sur laquelle a pesé la rude main du temps.
Ce n'est plus qu'un vieillard qui grelotte et succombe , Un roseau qui se plie au souffle de la tombe , Un fantôme penché sur le lit du trépas ; Le gîvre a scintillé dans sa tête incolore...
Mais l'insensé désire encore , Et le dernier linceul embarrasse ses pas.
Il implore des jours pour chérir la famille, Dont le pçuple bavard autour de lui fourmille ; Dans le nid de son cœur gazouille le passé j
Et ce vieillard , nourri d'une espérance vaine >
Cache à la multitude humaine Cet âge qui le marque au sceau du trépassé !
ïl groupe sur ses pas les foules enfantines, Dont le brait matinal éveille ses ruines ; A la sombre tourelle il faut un chant d'oiseaux 1 Mais le feu du tropique et les chaudes journées
Aux vieilles plantes condamnées Ne rendent pas la fleur des jeunes arbrisseaux.
Enfin le glas résonne aux champs de la souffrance ; Moissonneurs , laissez là vos moissons d'espérance; Compagnons , voici l'heure où le travail s'endort ; Au soleil de l'hiver, impuissante lumière,
Notre misérable poussière , Cendre vile, est jetée aux zéphirs de la mort.
Quoi ! toujours les désirs! et ne jamais atteindre Les rêves nuageux qu'on ne sait pas étreindre ; Suivre un fanal fuyant sur des bords inconnus ; Souffrir , quand du matin la pourpre nous colore ,
Pleurer le soir... gémir encore , Lorsqu'au bout du chemin nous sommes parvenus.
C'est votre loi , Seigneur , avant que l'on ne meure ! Chaque âge est une halte où l'on s'arrête une heure ; On y va déployer la tente de ses jours. Court sommeil ! comme au Juif une voix de tonnerre
Crie au pâle fils de la terre :
Marche , marche , maudit... tu dois marcher toujours.
L'impie appelle à lui les pompes , les délices , Les spectres qu'un démon pare de ses malices , L'amour , l'ambition , le désir éperdu ; C'est le poison fatal à la première mère ,
C'est l'arbre de science amère Qui transforma l'Eden en Paradis perdu.
Plus sage qui , foulant les vains sillons du monde ,
Ne sème pas ses, fruits dans la terre inféconde ,
Et garde sa moisson pour le jour solennel ;
Un seul désir l'emporte , un seul amour l'enflamme ; •
Il songe à l'avenir de l'âme , Sans offrir à Baal l'encens de l'Eternel 1
Aux confins de la vie il faut que l'homme arrive , Et les feux éternels illuminent la rive Qu'avec ses bras sanglants l'homme-Dieu nous montra ; Le pèlerin qui marche à la ville splendide,
Ne cueille pas au sol aride La rose desséchée aux vents du Saarah l
Vois poindre les clochers de la ville céleste ; Laisse aux déserts du monde une rose funeste , Marche d'un pied rapide , et fuis un triste lieu ; Voyageur fatigué, lorsque le doute assiège
Ton ame vide et sacrilège , L'avenir est caché sous les ailes de Dieu.