‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 9 sur 143 · DÉSIRS ET REGRETS · texte numérisé non relu

DÉSIRS ET REGRETS

Où va l'homme en suivant les pentes de la vie? De songes voltigeants l'espérance suivie Déroule à nos regards ses tableaux gracieux ; Et le vague désir sans cesse nous envoie

Chercher l'avenir et la joie...

Par ses mirages d'or il éblouit nos veux.

En ombre sous nos mains le plaisir s'évapore , Pauvre Willis qui tremble aux lueurs de l'aurore ! Comme le roitelet trompant les oiseleurs , Et fuyant dans les bois de feuillage en feuillage ,

Le bonheur vole d'âge en âge , Et sous nos doigts errants ne laisse que douleurs.

Enfants , nous connaissons le douloureux empire , Déjà les pleurs amers baignent le gai sourire ; Un souffle fait couler leur facile ruisseau. Quand, pour être joyeux, c'est l'âge qu'on renomme,

On pleure de ne pas être homme , Le noir chagrin s'attache aux ailes du berceau.

L'avenir , qui se cache aux brouillards de la nue , Jette un pâle reflet sur la route inconnue, Verte d'arbres naissants et de jeunes lauriers ; A rêver les beaux jours l'enfance est occupée ;

Elle joue avec une épée , Elle s'enivre au bruit des clairons , des guerriers !

Puis le jeune homme aborde aux rives les plus belles; À l'essor des plaisirs pas de chaînes rebelles ; Plus d'école aux vieux murs , ni de maîtres grondeurs ; Les prés sont émaillés de voluptés écloses ,

Les douces femmes et les roses Aux jardins de la vie étalent leurs splendeurs.

Le bel âge a rêvé les fêtes d'Aspasie ,

Le ciel diamanté qui couronne l'Asie ,

Et l'esclave qui danse aux chants du bengali ;

C'est comme un vague bruit de sylphes et de fées ;

C'est l'heure des jeunes trophées Que dispose , en riant, notre siècle amolli.

Dans les cœurs éveillés comme l'aube est charmante , Quand notre pur encens brûle aux pieds d'une amante Qui cherche en frémissant l'asile d'un bosquet !

On cueille des baisers dans l'ombre et le mystère,

Comme dans un joyeux parterre On se choisit des fleurs pour s'en faire un bouquet !

Longs regards , mots divins , expansions chéries , Bouquet de souvenirs , bouquet de rêveries , Sous notre ciel ingrat tu ne vis pas longtemps. Ponr faner tes couleurs il ne faut qu'une brise...

Et le trône d'amour se brise Quand l'orage a séché les guérêts du printemps.

Quelle fougue entraîna cette jeunesse fière ! Son char impétueux sillonne la poussière, Et le coursier fumant n'obéit plus au mors ; ■ Mais à ses voluptés une épine est mêlée :

Et sur une lèvre emmiellée On boit la jalousie , et souvent le remords !

Comme l'insecte aîlé touche à l'émail des roses , Un moment près de nous , doux amour , tu reposes ; Déjà ton lendemain penche un front délaissé ; L'âge mûr a doré les sillons de la vie...

Un autre océan nous convie ; On livre aux flots mordants le navire blessé.

C'est l'âge mûr qui songe aux honneurs de la terre. Le travail sur son front trace une marque austère , Le sang bouillonne encor dans le cœur attiédi ; L'homme marque sa place au banquet de l'histoire :

Les nobles hochets de la gloire Vont abuser l'enfant que le temps a grandi.

L'ambition frissonne... et la fièvre s'allume ; Mais comment rafraîchir une soif qui consume Au sablonneux désert que l'on va parcourir ? La source du bonheur se distille en fumée ;

Hélas ! tu veux la renommée , Et tu n'as que demain pour songer à mourir !

L'un s'échauffe aux rayons des poèmes antiques, L'autre aiguise au Forum les luttes politiques; Mais la gloire au néant n'arrache qu'un lambeau : Poètes , orateurs , Cicéron ou Virgile >

Votre immortalité fragile N'a pour char triomphal qu'un reste de tombeau.

Sur un vain piédestal l'humanité s'adore , Grain de sable à qui Dieu permet de vivre encore ; Elle veut des flatteurs , une cour , des autels ; La pourpre et les blasons lui font une noblesse :

Elle a rêvé dans sa faiblesse Le sourire des rois et l'encens des mortels.

Le feu des passions a corrodé la vie ; Creusé par le malheur et gonflé par l'envie , L'homme a tant soupiré , souffert et mendié , Tant pleuré sur le seuil de la grandeur suprême

Qu'il vient s'abriter de lui-même , A l'ombre du loisir jadis répudié.

Quand le repos du soir au foyer le ramène , Et qu'il a , tout le jour , déployé dans l'arène La taille d'un pygmée et l'orgueil des Titans , Ses cheveux ont blanchi des neiges de la route ,

Il est courbé comme une voûte Sur laquelle a pesé la rude main du temps.

Ce n'est plus qu'un vieillard qui grelotte et succombe , Un roseau qui se plie au souffle de la tombe , Un fantôme penché sur le lit du trépas ; Le gîvre a scintillé dans sa tête incolore...

Mais l'insensé désire encore , Et le dernier linceul embarrasse ses pas.

Il implore des jours pour chérir la famille, Dont le pçuple bavard autour de lui fourmille ; Dans le nid de son cœur gazouille le passé j

Et ce vieillard , nourri d'une espérance vaine >

Cache à la multitude humaine Cet âge qui le marque au sceau du trépassé !

ïl groupe sur ses pas les foules enfantines, Dont le brait matinal éveille ses ruines ; A la sombre tourelle il faut un chant d'oiseaux 1 Mais le feu du tropique et les chaudes journées

Aux vieilles plantes condamnées Ne rendent pas la fleur des jeunes arbrisseaux.

Enfin le glas résonne aux champs de la souffrance ; Moissonneurs , laissez là vos moissons d'espérance; Compagnons , voici l'heure où le travail s'endort ; Au soleil de l'hiver, impuissante lumière,

Notre misérable poussière , Cendre vile, est jetée aux zéphirs de la mort.

Quoi ! toujours les désirs! et ne jamais atteindre Les rêves nuageux qu'on ne sait pas étreindre ; Suivre un fanal fuyant sur des bords inconnus ; Souffrir , quand du matin la pourpre nous colore ,

Pleurer le soir... gémir encore , Lorsqu'au bout du chemin nous sommes parvenus.

C'est votre loi , Seigneur , avant que l'on ne meure ! Chaque âge est une halte où l'on s'arrête une heure ; On y va déployer la tente de ses jours. Court sommeil ! comme au Juif une voix de tonnerre

Crie au pâle fils de la terre :

Marche , marche , maudit... tu dois marcher toujours.

L'impie appelle à lui les pompes , les délices , Les spectres qu'un démon pare de ses malices , L'amour , l'ambition , le désir éperdu ; C'est le poison fatal à la première mère ,

C'est l'arbre de science amère Qui transforma l'Eden en Paradis perdu.

Plus sage qui , foulant les vains sillons du monde ,

Ne sème pas ses, fruits dans la terre inféconde ,

Et garde sa moisson pour le jour solennel ;

Un seul désir l'emporte , un seul amour l'enflamme ; •

Il songe à l'avenir de l'âme , Sans offrir à Baal l'encens de l'Eternel 1

Aux confins de la vie il faut que l'homme arrive , Et les feux éternels illuminent la rive Qu'avec ses bras sanglants l'homme-Dieu nous montra ; Le pèlerin qui marche à la ville splendide,

Ne cueille pas au sol aride La rose desséchée aux vents du Saarah l

Vois poindre les clochers de la ville céleste ; Laisse aux déserts du monde une rose funeste , Marche d'un pied rapide , et fuis un triste lieu ; Voyageur fatigué, lorsque le doute assiège

Ton ame vide et sacrilège , L'avenir est caché sous les ailes de Dieu.

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