‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 100 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le capitaine Carlo.

— Or ça, Pédro, mon vieux brave ! verse-moi donc un verre de Xérès ou d'Alicante... plein jusqu'aux bords, entends-tu?

L'orgie était joyeuse dans la caverne des brigands espagnols : les verres s'entrechoquaient, remplis de vins fumeux ; un air de gaîté animait les rudes figures des convives; à la lueur des torches et des lampes , car le jour ne les éclairait point, on voyait reluire leurs armes, qu'ils ne quittaient jamais, ni pour manger, ni pour dormir ; et le bruissement de leurs épées se mêlait au choc des coupes. Dans un coin se trouvait un faisceau de carabines , et , chose étrange dans un lieu pareil , une Madone avait été placée dans l'une des cavités du mur.

La table des brigands était splendidement servie : de larges et beaux tapis , fruits de leurs rapines , étaient étendus sous leurs pieds; des mets . des vins de toute espèce s'étalaient avec profusion. C'était fête dans la caverne : on buvait , on riait , on s'enivrait.

— Par san Carlo, mon bienheureux patron, dont nous célébrons le beau jour, dit celui qui par son air fier et la richesse de ses habits paraissait le chef de la troupe, tu n'es pas alerte aujourd'hui , Pédro. Je suis sûr que tu e&

plus prompt à vider ton verre que tu ne l'es à remplir le mien !

— C'est peut-être , fit en souriant le vieux serviteur, parce que votre coupe est le tonneau des Danaïdes ?

— Bien , bien , diavolo! reprit le capitaine; je te pardonne ta mythologie et ta réplique, parce que je suis de bonne humeur aujourd'hui.... Ce n'est pas toujours san Carlo, n'est-ce pas?...

— Seigneur capitaine, dit un autre, vous avez promis de nous raconter un jour une histoire bien intéressante, puisque c'est l'histoire de votre vie. Donnez-nous maintenant ce plaisir , comme vous êtes si fort en gaîté.

— Bravo ! cria toute la troupe. ... Et il se fit un silence de curiosité et d'intérêt.

— Mon histoire , dit le chef Carlo avec une sorte de frémissement , mon histoire !... — Un nuage passa sur son front , son regard devint sombre ; il chercha à refouler une larme.

Cet homme avait dans ses yeux , dans toute sa personne , quelque chose de noble et de gracieux qui contrastait avec ce lieu sauvage et ces physionomies barbares. Il portait un pourpoint et un manteau de fin velours noir; son chapeau orné d'une plume rouge, son poignard et sa riche épée lui donnaient un air chevaleresque. Le capitaine Carlo était connu et redouté à la ronde. Beaucoup de voyageurs imprudents s'étaient vus dépouillés par sa troupe, qui défiait les soldats de Sa Majesté catholique. Les jeunes filles aussi devenaient la proie des voleurs. Malheur à celles qui approchaient trop près de la fatale caverne ! Les bandits les enlevaient et forçaient leurs captives à devenir leurs amantes. Mais jamais Carlo n'avait trouvé une seule des prisonnières capable de charmer son cœur. La vue d'une femme semblait même l'irriter : il les laissait toutes à ses gens , qui s'en accommodaient sans façon et finissaient ensuite par les renvoyer libres.

Grâce à sa bravoure et à la supériorité de son esprit ,' ce chef exerçait sur les siens un ascendant extraordinaire : un mot , un geste , un signe , ses ordres étaient exécutés avec zèle et précision.

— Bon , fit le lieutenant Fernando ; voilà notre capitaine encore une fois rêveur. De grâce , laissez aujourd'hui votre mélancolie , brave sire ! Allons , dites-nous votre histoire , comme vient de le demander l'ami Rodriguez, qui n'a pas habituellement d'aussi bonnes idées.

— Je gage , dit Rodriguez piqué, que notre chef est triste, parce qu'il est amoureux , Fernando.

—Et de qui?

— De ta gentille maîtresse, Bianca la chevrière....

Fernando fit la grimace.

— Rassure-toi, lieutenant, dit Carlo en levant la tête avec un sourire, je ne suis pas amoureux de ta Bianca ; si je vous parais triste tout-à-coup, mes amis , c'est que vous avez touché ma plaie saignante, la plaie du souvenir!... Oui , mon âme est encore déchirée , lorsqu'elle songe au passé ; alors la mélancolie me prend au milieu de nos fêtes , au milieu des périls , au milieu de vous. ïl me faut , pour étourdir mes pensées , du vin de notre Espagne ou des combats à outrance. Il faut que je m'enivre avec le bruit des coupes ou le cliquetis du fer. Un souvenir douloureux, c'est long à effacer, voyez-vous !

Carlo se tut ; il baissa la tête comme pour se recueillir un moment , puis il reprit :

— Vous le savez , mes amis, il n'y a guère que deux ans que je suis parmi vous; mais avant d'être le capitaine Carlo , j'étais don Carlos de Selvar , grand d'Espagne et maître de deux châteaux !

A ces mots , tous les brigands se découvrirent par un instinct respectueux ; le chef continua avec un geste plein d'affabilité et d'abandon :

— Couvrez-vous donc , enfants ! D'où vous vient cette vénération inaccoutumée pour les grands d'Espagne ? Par

la Madone ! combien de fois nous avons pris à ces beaux seigneurs leurs maîtresses et leur or... et sans les saluer encore!... Vanité que tout cela!... J'étais donc grand d'Espagne et maître de deux châteaux ; je vivais près de Madrid, la ville parfumée de sérénades et de galanteries ; mais jamais on ne me voyait paraître aux fêtes de la cour où m'appelaient mon titre et ma noblesse ; j'ai toujours méprisé cette valetaille de courtisans. Jamais on ne me voyait courir le soir , cherchant des aventures amoureuses : j'ai toujours fui les femmes qui se donnent sans vous aimer.

— Ce n'est pas comme Fernando, murmura Rodriguez.

— Je crois, lieutenant, que Rodriguez en veut à toi ou à Bianca , dit Carlo. — D'ailleurs , je vivais solitairement pour soigner ma mère , pauvre vieille femme qui s'éteignait de jour en jour. Et puis , une autre personne vivait encore avec nous , une suave jeune fille , blonde et charmante, charmante comme une rose de l'Escurial. C'était ma cousine , restée après la mort de ses parents sans fortune et sans appui. Ma mère l'avait recueillie.... Elle se nommait Hortensia de San-Lucari.

A ce nom , la voix de Carlo s'altéra ; les auditeurs devinrent plus attentifs.

— Hortensia! je l'ai aimée, poursuivit le capitaine en mettant la main sur son cœur , aimée presque autant que ma mère! Et quoique son père eût dissipé tous ses biens, je ne balançai pas à lui promettre ma main et mes richesses. C'était le vœu de ma mère mourante qui nous avait fiancés l'un à l'autre. Hortensia !... elle la confondait avec moi dans son amour. Hélas ! quand la mort l'eût emportée , la digne femme , et quand ma douleur fut assoupie , je songeai à réaliser mes projets de bonheur. Je crus qu'Hortensia m'aimait , et nous fixâmes ensemble un jour pour notre union. Oh ! qui eût pu croire que ses regards , ses douces paroles , étaient de perfides mensonges? Qui n'eût été comme moi bercé de rêves

heureux?... Un soir, c'était la veille du jour tant désiré* je m'abandonnais avec Hortensia à de tendres causeries : — Jure-moi , mon Carlo, me dit-elle, que tu accompliras deux de mes souhaits, quels que soient l'instant, le lieu où je pourrai les faire.... Je lui répondis par un sourire. Mais elle prit un air grave et dit encore : — Jure-le-moi , Carlo I . . . Alors je le lui jurai par ma foi de gentilhomme, par le Christ , par les cendres de ma mère. Elle parut contente. Nous nous séparâmes , et je la laissai dans cette chambre qu'elle ne devait plus habiter seule qu'une nuit.

Cette nuit-là, qu'elle me parut longue ! Je dormis peu ; j'eus à peine quelques heures de sommeil entrecoupées par des songes pleins d'agitation. J'aimais mieux ne pas dormir pour penser à l'ivresse du lendemain. Enfin le jour parut avec un riant soleil; je voulus me promener au jardin pour rafraîchir ma tête brûlante , et pour y rencontrer Hortensia.— Car elle s'y promenait tous les matins. — Je fus tout troublé de ne pas l'y voir. Malgré moi, je monte vers sa chambre: j'appelle... on ne répond pas. J'entre... personne! Je cours à la fenêtre... et je vois une échelle de cordes.... Hortensia , ma fiancée , mon espoir , mon bonheur , avait disparu ! Hortensia s'était laissé enlever!...

Et Carlo voila son visage de ses deux mains.

— Mais vous êtes sûr , dit Fernando , qu'elle se soit laissé enlever? Croyez-vous que la violence

— La violence! ami, reprit le capitaine ; oh ! non ; un cri, un mot, un soupir d'elle, je l'aurais entendu ; j'aurais bondi à sa défense !... Ma chambre était tout près de la sienne.... La violence!... Ecoute la fin de mon récit : je sors de ma maison , je cours dans les rues]de Madrid : un air de fête régnait dans toute la ville; j'interroge, et quelqu'un me répond: — Comment,! vous ignorez donc le mariage d'Hortensia de San-Lucari6avec l'illustre connétable Félix de Rédal ! J'entends toujours

tes funestes mots résonner âmes oreilles.... Rédal, vous savez , le bâtard du roi d'Espagne !... Egaré , je courus au palais du souverain pour me faire rendre justice ; mais le roi me railla devant toute sa foule de courtisans. Il me railla !... et Rédal était là avec un air moqueur ! et Hortensia était là , belle et parée ! Je voulus m'approcher d'elle , la perfide ! elle me lança un regard froid et dédaigneux. Alors trahi, insulté* désespéré, mon cœur se brisa!... Hélas! tant de bonheur perdu si vite! tant d'illusions déçues! Je rentrai chez moi et je renvoyai tous mes gens; puis, laissant exhaler ma fureur, je jura haine aux femmes, aux courtisans et au roi d'Espagne; je foulai aux pieds mon blason, je mis le feu à mon château , je vins à vous avec une épée et de l'or , et comme votre chef venait d'être tué, vous me fîtes l'honneur de me proclamer votre capitaine. Vous avez bien fait, allez ! ce bras vous est dévoué , mes amis , et nul autre que moi ne hait plus les seigneurs, le corrégidor et les alguazils ! . . .

— Mais pourquoi , dit encore Fernando après un silence, pourquoi vous fit-elle faire un serment, puisqu'elle songeait à vous quitter pour toujours ? et d'où connais- Sait-elle ce Félix de Rédal?...

— Ce serment, répliqua Carlo, je ne me l'explique pas. Quant à Rédal, il l'a séduite par des promesses mensongères qui flattaient son ambition.... J'ai trouvé des fragments de ses lettres.... Mais je vois que je vous attriste avec l'histoire de mon malheur. Yoyons , mes braves , un dernier verre de Xérès , et toi , Fernando , une dernière chanson !

— Voulez-vous , capitaine , cet air que chantent le soir les écoliers de Madrid en bonne fortune?...

— Soit.

Alors Fernando, pour dissiper cette teinte de tristesse qu'avait laissée la narration du chef, commença son ga-

lant refrain :

C'est beau de voir, Par un temps sombre, Madrid , le soir, Dormir dans l'ombre De son ciel noir!...

Venez, les belles !...

Vénus nous luit :

Voici les ailes

Fidèles De la nuit !...

— Bravo , mon troubadour , fit Carlo pensif. Mais le temps marche , et nos camarades envoyés en guetteurs sur la route n'arrivent pas. Ceci m'inquiète. Allons donc voir ce qu'ils font.

A ces mots , tous les brigands se levèrent ; Carlo saisit sa carabine richement ciselée , et se mit à leur tête; ils allaient sortir de la caverne , quand plusieurs coups de feu se firent entendre. Le capitaine regarda de loin sur le chemin , puis il aperçut quelques-uns des siens qui entraînaient une jeune dame :

— Or, ça, mes braves, dit-il, voici encore une femme qu'on vous amène. Ceci vous regarde.

Et il alla se rasseoir d'un air insouciant.

Presque aussitôt plusieurs brigands s'avancèrent, entraînant une femme tremblante et un cavalier désarmé. Les vainqueurs couvraient de leurs regards avides la malheureuse, dont la beauté ressortait encore avec ses blonds cheveux épars et cette pâle frayeur. Ils paraissaient déjà se la disputer entre eux :

— La charmante senora ! disait l'un.

— Charmante, en effet, répondait l'autre. Mais souviens-toi que je t'ai cédé Laura.

— Garde Laura, si tu veux ; mais celle-ci m'appartient.

— Pas encore !

Carlo leva nonchalamment la tête pour les mettre d'accord, mais à peine eut-il jeté les yeux sur la jeune dame qu'il laissa tomber un cri d'indéfinissable surprise. Il fut quelque temps à se remettre , puis soudain il s'écria d'une voix terrible :

— Que nul de vous ne soit assez maudit pour toucher à cette femme ! Malheur à celui qui avance! ajouta-t-il avec un geste menaçant.

Les brigands , stupéfaits , reculèrent , et le capitaine saisit la prisonnière qu'il entraîna vers lui. Celle-ci avait tressailli au son de sa voix ; elle le regarda en frissonnant :

— Grands dieux! murmura- 1- elle , don Carlos de Selvar !

— Non pas don Carlos de Selvar, dit ce dernier ; mais Carlo, le capitaine; entendez-vous, senora?

Alors Carlo aperçut le cavalier , que cinq ou six des bandits contenaient avec leurs poignards.

— Ah ! ah ! continua le capitaine , te vcilà donc , Rédal Eh bien ! bâtard du roi d'Espagne, tu dois reconnaître au moins que Dieu rend mieux la justice que ton auguste père !

— Tu me braves , parce que je suis captif et sans épée... lâche!

— Je ne suis pas lâche , je me venge !

Sur un signe du capitaine , les brigands firent disparaître le prisonnier , et Carlo s'achemina vers le fond de la caverne , emmenant avec lui sa captive glacée de terreur.

Page 1