‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 99 sur 143 · D'UN ÉTUDIANT DE LEIPZIG · texte numérisé non relu

D'UN ÉTUDIANT DE LEIPZIG

Les premiers rayons du jour commençaient à pénétrer dans la chambre de Fritz Ludger, étudiant de l'université de Leipzig, qui reposait encore dans sa modeste couche , du sommeil des bienheureux ou des étudiants.

Cette dernière heure , pendant laquelle notre héros sommeille , nous permettra de jeter sur son logis un coup-d'œil rapide : c'était une chambre tte sise à un étage élevé, mais toute coquette dans ses simples atours. L'ameublement était propre , quoique un peu en désordre; la table légèrement boiteuse regorgeait de manuscrits. 11 y avait , rangés auprès de vieilles pipes et de brillants fleurets , des portraits de jeunes filles suspendus à la tapisserie. Ici , l'on voyait Rosette , la blonde villageoise , souriant à ses prairies , à ses fleurs , à ses pensées d'amour , à son ciel d'azur ; — là , c'était Mar^

gberite, la perle des salons, la riche et noble dame, qui,, l'éventail à la main, les cheveux constellés de bijoux, et vêtue tout entière de soie et de gaze , semblait prête à s'élancer vers le bal. Toutes ces jolies peintures, fraîches et souriantes, images de femmes caressantes comme des rêves, idéales comme les cieux, faisaient la joie de Fritz Ludger ! Il les admirait souvent pendant le jour ; la nuit, il en rêvait... et ces tendres illusions faisaient oublier parfois à notre ami les soucis inséparables de ce monde. C'est que Fritz Ludger avait à peine vingt ans.

Il dormait, le sourire aux lèvres]... Sa fraîche et cordiale figure était légèrement rosée , sa pose était toute gracieuse... et des flots de lumière matinale se jouaient dans ses cheveux blonds.... Oh! le pur sommeil d'enfant! trésor qui vaut tant de richesses , et que l'on n'apprécie pas. Sommeil riant , génie consolateur , que vous faites oublier d'ennuis à Fritz Ludger!

C'est qu'en effet , il n'avait pas trop à se réjouir , le digne enfant de l'Allemagne — Tenez: il s'éveille , et son monologue va vous mettre au courant, lecteur bénévole, des nombreux embarras qui parsèment sa vie :

— Ah ! dit notre ami Fritz en s'éveillant comme nous venons de le remarquer, salut, beau soleil de mon pays, salut , mon libéral compagnon ! Toi seul qui n'es pas avare de ta lumière, et nous fais à tous généreusement même part de tes richesses ; ce n'est pas comme mes créanciers... surtout comme maître Kibbold, le tailleur ventru , qui refuse de me faire crédit plus longtemps , au risque de causer grand dommage à l'Université , en me laissant cheminer, moi, son disciple, avec des habits percés au coude ; ce n'est pas comme maître Libbitz , mon libraire , qui refuse de m'imprimer et même de me lire, parce que mon escarcelle ne me permet point de lui offrir quelques vieux flacons de Johannisberg ; ce n'est pas non plus comme meinherr Plok , le riche négociant , qui garde comme un Argus sa fille adorée , la jolie

Roëschen, dont j'aurais fait si volontiers une charmante épouse, plus heureuse qu'une reine... si l'amour peut rendre une femme heureuse. Hélas ! tout m'échappe : amour, gloire, plaisirs, bonheur! Tout me quitte... et même mes vieux habits , les ingrats 1 qui se délabrent d'heure en heure, comme pour me faire enrager davantage , et seconder la mauvaise humeur de l'intraitable Kibbold....

Après cette longue tirade , prononcée d'un ton semitragique, Fritz Ludger se leva; puis il se mit à procéder à sa toilette le plus coquettement possible. Il cherchait à dissimuler de son mieux les interstices de sa garderobe , ou les solutions de continuité qu'on remarquait dans ses habits , comme disait en style moderne feu de Balzac , l'aimable historien des misères humaines.

Bref, l'étudiant se consola quelque peu de ses soucis en ouvrant sa fenêtre , et respirant à pleine poitrine les parfums de l'aube , qui gonflaient son cœur luxuriant de jeunesse et de vie.

Cependant , nous venons de l'entendre , notre ami Fritz avait de lourds chagrins!

Il était sans argent, il avait des créanciers.... Tout cela n'était rien encore pour le joyeux étudiant , le disciple insoucieux de l'université de Leipzig. Mais ce qu'il y a de pire, c'est que le pauvre diable était amoureux.

Il adorait la gentille Roëschen , la fille de meinherr Plok , l'un des plus riches négociants de la cité , qui aurait trouvé le moyen de couper les aîles au dieu Cupidon et de lui faire apprendre l'arithmétique.... Ah ! vraiment, le fin calculateur que ce meinherr Plok ! Il passait sa vie entière au milieu des registres , des billets , des sacs d'écus; il escomptait la valeur d'un homme d'un seul coup-d'oeil . C'était un banquier renforcé, un négociant pur-sang, et, par dessus tout, un allemand... c'est-à-dire un des hommes les plus têtus de l'Europe. Il avait une jolie fille nommée Roëschen dont Fritz

Ludger était amoureux. Le pauvre Fritz! aveuglé par l'ardeur de son amour, il avait osé, le téméraire ! porter sa supplique au père que nous connaissons. Au bout de cinq minutes , Fritz avait été mis à la porte le plus impoliment du monde.... Il n'avait pas le sou!-

Fritz Ludger avait d'autres amantes , pour lesquelles il brûlait parfois l'encens de son cœur. Il adorait les Muses ; il était poète ! Le vaporeux jeune homme avait écrit quelques volumes devers plus ou moins jolis, qu'il relisait souvent et qu'il écoutait comme les murmures cadencés de son âme. Ces vers avaient été copiés , recopiés , mais jamais l'art de Guttemberg ne les avait marqués de son noble sceau. Maître Libbitz envoyait tout crûment le jeune auteur se faire imprimer ailleurs... parce qu'il n'était pas connu. Vous le voyez : les libraires allemands ne sont ni plus ni moins arabes que ceux de notre belle France !

Enfin, maître Kibbold, le gros tailleur, refusait de lui faire crédit ; ce qui devait rendre sa mise très-poétique , mais très-peu commode !

Telle était la situation de Fritz Ludger : amoureux , — poète, — sans argent... et cependant joyeux jusqu'au fond de l'âme de respirer l'air pur de son Allemagne chérie !

— Allons , se dit-il , il me reste encore une compagne dans mes ennuis... c'est ma pipe enfumée ; viens , ma bonne et vieille amie, continua-t-il en la décrochant de la muraille, enveloppe-moi dans un nuage aromatisé , plus doux et plus caressant que la brise!... Voyons... cet innocent plaisir m'est permis encore, n'en déplaise à maîtres Kibbold, Libbitz et Plok...et s'il plaît à Dieu!...

A ces mots, l'étudiant prit un papier sur sa table dans le but d'allumer sa pipe. Mais , après un coup-d'œil rapide, il rejeta^ vivement le léger chiffon .

— Non , non , s'écria-t-il ; qu'allais-je faire? Brûler ce papier qui vaut peut-être un trésor ! ce beau billet de

loterie que j'ai payé de mon dernier thaler ! Ma foi, j'aime mieux encore brûler une page de ces maudits vers qui m'ont donné tant de mal , et ne me rapportent que déconvenues et misères....

Ceci nous apprend que Fritz Ludger n'était pas toutà-fait ruiné. Il possédait , en effet , un superbe billet de loterie portant le numéro 2,578, qu'il avait payé, comme il vient de nous le dire, de son dernier thaler.

Bienheureux , ô trois fois bienheureux qui gagnerait le gros lot.... On allait tirer en Allemagne une célèbre loterie , la plus célèbre de toutes celles qui avaient eu lieu jusque-là. Et le premier gagnant devait avoir en partage un château magnifique , avec appendances et dépendances , jardins délicieux , salons royaux , cours spacieuses , équipages dorés , coursiers fringants , laquais bien nourris... des rentes en proportion... toute une fortune enfin... les flots pailletés du Pactole pour s'y baigner à cœur-joie.

Notre étudiant avait pris le billet 2,578... et nous voyons qu'il n'en faisait pas un cas bien grand, puisque, encore une minute écoulée , le précieux papier allait se réduire en cendres , après avoir rempli le stupide office d'une allumette. Oh ! l'insouciance du jeune âge ! Avec un pareil désintéressement , Fritz Ludger était bien digne d'avoir lu Sénèque.

Cependant le jeune homme avait allumé sa pipe , et s'était mis à fumer avec un flegme tout germanique.... On frappe à sa porte.... — Entrez. — On ouvre: vision détestable ! c'est maître Kibbold !

Maître Kibbold , le tailleur que vous savez , le créancier qui poursuit avec tant d'acharnement l'infortuné Ludger. — Ce dernier néanmoins ne cessa pas de fumer tranquillement ; il s'était fait ce raisonnement rapide : — Puisque je n'ai rien, il n'aura rien !

— Mille salutations à meinherr Fritz ! fit Kibbold d'un air gracieux; comment va, ce matin, cette chère et précieuse santé?

Et maître Kibbold salua profondément.

Pour le coup , Fritz cessa de fumer , et i'étonnement vint lui couper un moment la parole ; un créancier si poli! qu'est-ce que cela voulait dire? Il pensa que maître Kibbold était devenu fou.... — Le pauvre homme! murmura-t-il ; voilà qui est bien malheureux pour sa femme et ses enfants.

Maître Kibbold salua de nouveau.

Il reprit : — Je viens, mon cher meinherr

— Pour chercher de l'argent? Je n'en ai pas.

— Fi donc ! exclama Kibbold en se redressant aussi fièrement que le lui permit son ventre ; je viens au contraire vous apporter un habillement complet , à la dernière mode... et j'espère bien que vous me continuerez votre pratique.

— Ah ! ça, maître Kibbold, si vous venez ici pour vous moquer, allez au diable! dit l'étudiant rouge de colère.

— Pétulant , mais aimable jeune homme , daignez m' excuser, et de suite essayer ces habits faits des mains de maître Kibbold! Vite, vite, seigneur, je suis honteux de voir un intéressant jeune homme comme vous avec des trous à sa veste.... Je ne m'en consolerai jamais, voyez-vous? ajouta le tailleur d'un air attendri.

Puis , l'artiste ventru déploya le paquet qu'il portail , et qui contenait tout ce qu'il y avait de plus élégant , pour transformer le modeste Fritz Ludger en l'un des étudiants les plus musqués de l'université allemande.

—-Quoi ! tout de bon ? dit Fritz charmé.

— Oui, tout de bon, si vous daignez....

Il fut fait selon le vœu de maître Kibbold. Notre ami se para des pieds à la tête ; il était émerveillé , ravi,., il se croyait le jouet d'un songe ; et tout en se regardant dans le miroir , il ne cessait de se tâter , de se pincer , pour voir s'il ne s'éveillerait pas.

— Mais enfin , dit-il timidement , tout cela est fort beau.... Cependant , il faut que je vous le paie , maître

Kibbold ; et comme je vous l'ai dit tout-à-1'heure , je n'ai pas

— Silence ! s'écria Kibbold avec élan ; silence , meinherr... et rappelez-vous en toute circonstance que votre tailleur n'est pas un homme d'argent; qu'il vous a prêté son concours dans les moments difficiles , et qu'il est fier de pouvoir rendre service à un aussi noble jeune homme !

Il dit , resalua deux 'ou trois fois , et sortit en multipliant les marques du plus profond respect.

Resté seul, Fritz Ludger se mit à rêver très- sérieusement ; mais comme il demeurait toujours immobile , sans comprendre le mot de l'énigme, il prit le parti d'aller faire un tour de promenade sous les allées verdoyantes du Jardin-de-Flore, et de se mêler aux élégants delà ville.

Et , comme il était de joyeuse humeur, il prit sous le bras son manuscrit de poésies, pour relire sous les ombrages ces pages amoureuses qui réveillaient toujours en lui de palpitants souvenirs.

La première personne que rencontra Fritz , en sortant de son logis , fut précisément maître Libbitz , son barbare libraire , qui s'était constamment montré de bronze et d'airain à l'égard de notre poète. L'étudiant allait se détourner avec cet air superbe que les artistes, même les plus râpés , n'abandonnent jamais , quand maître Libbitz vint à lui avec un air jovial et franc qui était loin de lui être ordinaire ; puis il s'écria :

— Salut, salut, Fritz Ludger, grand poète, honneur de l'Allemagne, triple soleil, rival de Goethe et de Schiller.... Ouf!

— Il est ivre, pensa notre ami sans lui répondre.

— J'allais chez vous , continua maître Libbitz en reprenant haleine, et revenant au style prosaïque et familier.

— Bah! pourquoi faire?

- — Pour vous réclamer ces œuvres sublimes, dit encore le libraire en s'emparant du manuscrit que Fritz portait sous le bras.

— Mais cependant vous en aviez repoussé la publication.

— Ce n'est pas possible. . . elles sont si belles ! !

— Vous ne les avez pas lues.

— Vous croyez?... Qu'importe? Je m'en rapporte à vous, soleil de l'Allemagne, Goethe, Schiller, et cœtera. Ludger et Libbitz ! voilà deux noms qui , grâce à vous , passeront à la postérité la plus reculée.

L'étudiant allait demander quelques explications à l'enthousiaste libraire ; mais déjà le brave homme avait disparu, non sans emporter le précieux manuscrit qu'il avait dédaigné la veille.

Qu'est-ce que cela voulait dire? Apprivoiser subitement un libraire et un tailleur! C'est de la féerie , des mille et une nuits , de la fantasmagorie; que sais-je? Ludger était non moins surpris qu'enchanté.

Mais voici bien un autre sujet de ravissement :

Arrivé au coin de la rue, l'étudiant se trouva face à face avec meinherr Plok , le plus intraitable des négociants, comme nous savons, le père de la jolie Roëschen tant adorée par Fritz , qui , bien que congédié par ce père barbare , n'avait pas su faire en lui-même le sacrifice de son amour.

Fritz allait s'éloigner avec confusion et dépit , quand meinherr Plok l'arrêta en lui frappant amicalement sur l'épaule.

— Eh 1 l'ami Fritz , vous êtes bien fier aujourd'hui , dit avec beaucoup de bonhomie le gros négociant; où allez-vous de ce pas , mon garçon?

— Vous dites, meinher?

— Je dis que vous êtes un rancuneux, un sournois, et

que vous vous rappelez trop l'accueil un peu brusque

que je vous ai fait ces jours-ci.

— Parbleu, meinherr, vous m'avez mis à la porte... ?

— Cela vous plaît à dire. C'est que vous m'aurez pris dans un fâcheux moment. Roëschen vous en veut beaucoup comme moi, mon jeune ami.

Au nom de sa bien-aimée , Fritz Ludger pâlit et son cœur battit avec violence.

— Tenez, s'écria tout-à-coup l'excellent meinherr Plok, je veux me réconcilier franchement avec vous. Ce soir, je donne un petit souper des plus exquis , où le Johannisberg ne sera pas épargné , non plus que le produit de ma chasse. Je réunis quelques amis , quelques parents. Vous serez du nombre. ... Et puis. . . et puis. . . vous serez à côté de Roëschen !

En disant ces mots , le brave négociant' serra la main de Fritz , et s'éloigna en répétant de plus belle : — C'est convenu.

Qui peindra la situation d'esprit de notre ami Ludger? 11 était palpitant d'émotion , de bonheur. Il allait voir Roëschen, sa bien-aimée; et les espérances que lui avait données meinherr Plok n'étaient pas douteuses ; non , ce n'est qu'un futur gendre que l'on peut traiter de la sorte. Rudement expulsé l 'avant- veille , le voilà choyé , caressé, invité à prendre place au foyer comme à la table de la famille. Oh! le délicieux festin que celui qui l'attend ! Avec une Hébé comme Roëschen, ce sera pour lui le repas des Dieux !

Mais qui peut lui valoir cette heureuse et nouvelle fortune? Voilà ce qu'il se demande avec la plus vive stupeur.

Est-ce donc que la fée Urgèle , cette douce patronne des étudiants d'Allemagne, a voltigé sur sa tête pendant son sommeil? Est-ce qu'elle lui a fait don de quelque charme magique, de quelque talisman ou sortilège pour acquérir tout à la fois le bonheur , la richesse et la gloire? Comment expliquer autrement ce concours de circonstances phénoménales , ce tissu de plaisirs qui semble envelopper l'avenir de Fritz?

Notre ami, tout eu rêvant de la sorte, se trouva sur la |>lace principale ; et , pour se remettre des émotions qui l'avaient assailli depuis son réveil, il entra à l'Estaminet des Savants , rendez-vous ordinaire de la gent écolière , où l'on trouvait à profusion de longues pipes , d'excellente bière, de gais propos ! Et n'oublions pas, avec tous ces agréments, les sourires de la dame du logis, grosse vertu d'Allemagne , ronde et fraîche , bonne ménagère , fidèle à ses devoirs d'épouse , malgré les périls de la situation.

L'Estaminet des Savants était donc le rendez-vous ordinaire de la jeunesse des écoles. Quelques loustics affirmaient que c'était là un titre ironique; mais les étudiants ont l'esprit bien fait, et ceux de Leipzig prenaient ce titre-là pour un hommage ; car ils fréquentaient assidûment le docte estaminet.

Ce matin , néanmoins , l'établissement est encore vide ; il était de trop bonne heure pour les chalands habituels qui, pour la plupart, sommeillaient encore, rêvant à la science... ou à leurs amours.

Fritz Ludger s'attabla, puis demeura quelques minutes la tète dans les mains. Il réfléchissait, comme nous l'avons dit , aux faveurs inespérées de la fortune , qui semblait verser sur lui sa corne d'abondance.... Au bout de quelques instants, comme il jetait ses regards à droite et à gauche, il avisa la Gazette de Leipzig, à la date du jour même. Pour reposer ses idées , il prit le journal qu'il parcourut machinalement.

Mais tout-à-coup il pousse un grand cri qui fait tressaillir la flegmatique marchande de bière à son comptoir doré.

Voici ce qu'il venait de lire à l'article nouvelles :

« Avant-hier a eu lieu le tirage de la grande loterie

» qui tenait en suspens tant d'inquiétudes et d'espéran-

» rances dans le royaume de Saxe. Le gros lot a été

» gagné par le numéro 2,578. Ce numéro appartient ,

» d'après la liste , à un jeune étudiant de notre ville , » nommé Fritz Ludger , demeurant telle rue , tel nu- » méro. On connaît les richesses immenses attachées à » ce beau coup du sort. L'étudiant dont nous parlons » devient non seulement le maître d'un château magni- » fique , le possesseur de capitaux immenses , mais il » obtient par cela même le titre de comte, et pourra se ». présenter à la cour. »

— Ah ! par tous les saints du paradis ! s'écria Fritz à cette lecture ; que voilà une belle et heureuse chance! Moi, riche, noble, titré, que sais-je? riche à millions.... Ah ! voilà donc le secret de la féerie, tout le mystère de ce matin.

Fritz Ludger disait vrai; la Gazette de Leipzig avait déjà circulé parmi les commerçants , ce peuple si matinal ; et c'est ainsi que maître Ribbold , que maître Libbitz, que meinherr Plok connaissaient la fortune mirifique arrivée à l'humble étudiant tant dédaigné la veille.

Fritz Ludger était riche ; cela suffisait.

ïl aurait désormais tous les aises de la vie ;

Il serait un grand poète , il aurait de la gloire ;

Il aurait l'amour de la divine Roëschen , la chaude sympathie de l'opulent meinherr Plok.

Tout cela, parce qu'il avait payé un chiffon de papier de son dernier thaler... et qu'il avait eu la prudence de ne pas le brûler pour allumer sa pipe. Qu'est-ce que le bien-être? l'argent ! — Qu'est-ce que la gloire? l'argent ! — Qu'est-ce que l'amour? l'argent !!

Mais Fritz Ludger est trop étourdi , trop enivré pour faire en ce moment toutes ces réflexions du sage.... Il est heureux , il ne décompose pas son bonheur. Cependant rendons justice au sentiment de joie qui le domine. Ce n'est point de la richesse que se glorifie ce jeune et noble cœur ; ce n'est pas le titre de comte qui l'éblouit, ce titre qu'il trouvera peut-être si lourd à porter.... Non ; ce qui lenchante le plus, c'est l'heureuse assemblée

qui l'attend le soir , c'est la réunion que présidera sa douce amie ; car il y a maintenant certitude complète : le voilà riche ! Il deviendra le gendre de meinherr Plok.

0 Roëschen ! les voilà réalisés ces rêves d'amour, ces rêves qui firent si longtemps le tourment et la joie du pauvre Fritz. A vous, Roëschen, c'est à vous qu'il donne toute cette opulence , ce luxe d'équipages et de salons, ces fêtes et cet orgueil. A vous , jeune fille , ce titre de comtesse tant désiré par les plus fières ! Fritz pourra donc enfin vous apporter cette existence de mollesse et de splendeur qu'il a tant de fois espérée pour vous. Ce n'est que vers vous seule , ô jeune fille , que le sensible Fritz reporte le sentiment de sa joie ! Sa couronne de bonheur ne lui paraîtra belle que lorsqu'elle luira sur votre front comme un diadème d'amour. Fritz ! cœur généreux , que la félicité soit pour toi sans mélange.

Enfin le soir arriva... bien lentement pour l'impatience d'un amoureux ; mais il arriva ce beau soir d'ivresse et de triomphe.

L'étudiant, dans une toilette irréprochable, à laquelle Kibbold avait mis la dernière main, se rendit chez meinherr Plok, où Roëschen le reçut avec ce pudique embarras d'une jolie fille qui sait recevoir son futur mari.

L'heureux Ludger !

Le bruit de sa rapide fortune avait promptement circulé dans la ville. Aussi fut-il accueilli par son futur beau-père comme un véritable héros. On avait, pour le recevoir , disposé tous les préparatifs d'une fête. Les convives étaient nombreux, pleins d'enthousiasme; le repas était des plus splendides, et garni du fin gibier de meinherr Plok. Les meilleurs vins circulaient à la ronde, et Ludger fut le point de mire de toutes les gracieusetés, de toutes les riantes allusions. Quel triomphe inaccoutumé! C'était le roi du festin. On célébrait ses fiançailles avec la belle jeune fille , son unique amour. Et , ce qa'il y avait de plus enchanteur pour l'étudiant , c'était

îe regard velouté de Roëschen qui versait dans son cœur 3e baume de l'amoureuse espérance.

Puis, lorsqu'à la fin du souper les convives commencèrent à déserter la table , Fritz Ludger eut enfin la licence de promener sa bien-aimée dans les jardins de meinherr Plok. Là , des illuminations , des verres de couleur , des devises galantes avaient été disposés de toutes parts. Les mille reflets d'une vaporeuse lumière se jouaient dans les teintes chatoyantes du feuillage ; les brises embaumées ., les exhalaisons de la terre emplissaient l'air de senteurs divines où les amants puisaient d'enivrantes rêveries.

Roëschen avait pris le bras de Ludger. 0 bonheur 1 les amants se parlaient à voix basse , puis ils échangeaient déjà leurs serments éternels. Le jeune homme , oublieux de sa fortune éclatante , ne pensait qu'au bonheur de posséder enfin celle qu'il aima si longtemps sans espoir. . . . Meinherr Plok l'avait nommé son gendre. Roëschen parlait déjà du titre de comtesse. L'amour n'exclut pas la vanité chez les femmes.... Qu'importe? se disait Ludger ; c'est moi qu'elle aime !

Après la tendre causerie , il prit un anneau que la jeune fille se laissa mettre au doigt. C'était l'anneau des fiançailles ! Puis il se hasarda , non sans frémir de sa h'ardiesse , à lui prendre sur le front un baiser bien chaste et bien candide.

Bref, Fritz Ludger quitta la maison de meinherr Plok dans un état de ravissement impossible à décrire.... Il regagna fièrement sa chambrette qu'il dédaignait déjà , le méchant ! et qu'il se proposait bien de quitter le lendemain même pour un séjour plus digne de lui. Puis , faisant trêve à ses émotions , il s'endormit au milieu d'un nuage de pensées plus enchanteresses les unes que les autres.

L'aurore aux doigts roses accomplissait sa marche éternelle , et venait encore une fois darder ses rayons

sur la chambre de l'étudiant. C'était pour celui-ci le lendemain d'un bien beau jour.

Tout-à-coup Ludger s'éveille ; un léger bruit vient de l'arracher à son repos.

Il se dresse, se frotte les yeux, et peut apercevoir un homme qui se glisse dans sa chambre et s'avance à pas de loup jusqu'au fond du logis. Ludger est loin d'être poltron ; un étudiant s'habitue à ne pas craindre les voleurs... et pour cause. Aussi, pour mieux happer ce hardi larron , suit-il de l'œil tous ses mouvements.

Il voit l'inconnu faire à la hâte un paquet des objets qui forment sa toilette de la veille , sa riche et neuve toilette ! Puis ce même inconnu met sans façon le paquet sous le bras et prend allègrement le chemin de la porte.

L'étudiant , le reconnaissant alors , pousse un cri de surprise :

— Kibbold \ c'est vous , Kibbold , qui enlevez mes habits?

C'était en effet le maître tailleur qui venait reprendre les vêtements fournis la veille avec tant d'empressement et de politesse.

Qu'est-ce donc? Est-ce une espièglerie, une gageure? L'étudiant , tout- à-fait réveillé, se mit à crier:

— Kibbold! Kibbold! mais vous n'y pensez pas.... Voulez-vous bien finir? Enlever ses habits au comte de Liffemboroke ! ( C'était le nouveau titre attaché au gain du gros lot.) Je vous ferai bâtonner par mes gens , Kibbold !

Mais l'indocile artisan continuait toujours sa marche ironique avec le volumineux paquet qu'il enlevait à la chambrette. 11 ne répondait pas un mot aux réclamations impérieuses de Fritz Ludger , ou plutôt du comte de Liffemboroke , puisque comte il y a. 0 comble d'irrévérence ! arrivé sur le seuil de l'appartement , maître Kibbold fit à son jeune client ce geste diabolique adopté par les gamins de notre Paris, et qui , paraît-il, a pénétré jusqu'en Allemagne.

Kibbold lui fit un immense pied de nez !

Fritz Ludger était hors de lui : — Kibbold î s'écria-t-il au comble de la colère , vous êtes un polisson ! !

Mais l'agile tailleur, profitant de la situation de Fritz vêtu comme on l'est dans son lit , le tailleur s'esquiva d'un pied léger et sans mot dire.

L'étudiant sauta lestement de sa couche , se couvrit le plus promptement possible de ses vieux habits dédaignés par le maudit tailleur, et se mit à courir après ce larron à travers les rues de Leipzig.

Chemin faisant , notre jeune homme heurta parmi les passants le libraire Libbitz qui l'accosta comme la veille, mais cette fois avec un air mille fois plus leste et plus cavalier.

— Mon cher ami, dit le libraire sèchement, voici votre manuscrit que je vous rends. Impossible de l'éditer à mes frais.

— Ah bah î fit le poète qui tombait de son haut.

— Impossible , je vous le répète ; j'ai lu vos vers : ils sont détestables !

— Mais , hier , j'étais le soleil de l'Allemagne. — Hier, j'étais fort distrait.

— Un Goethe, un Schiller....

— Vous avez rêvé cela.

— Ah ! ça , maître Libbitz , reprit Ludger en s'emparant de son manuscrit, vous m'ennuyez.

— Alors , je vous tire ma révérence.

— Fort bien , maître Libbitz , il ne manquera pas de gens qui seront fiers d'éditer les œuvres poétiques du comte de Liffemboroke.

— Ah ! ah ! ah ! fit le libraire en éclatant de rire, puis en s'esquivant comme avait fait le tailleur.

Fritz Ludger, sans trop se préoccuper de cet incident, continua sa course pour rattraper ses habits.... Mais il semblait que le destin s'amusât à lui faire rencontrer les mêmes individus que la veille. Au bout de la rue , il

aperçut meinherr Plok mille fois plus rayonnant et plus bouffi que de coutume.... Plus tard nous saurons pourquoi.

Fritz courut à lui : — Mon cher beau-père, s'écria-t-il, aidez-moi donc à me venger de l'insolence de deux coquins. Vous voyez à quel costume je suis réduit, moi le comte de Liffemboroke ! par suite d'une espièglerie de ce gueux de Kibbold.

Meinherr Plok tourna vers l'étudiant sa rouge figure flamboyante de regards courroucés.

— Mon petit meinherr, dit-il , c'est vous qui êtes un impertinent, s'il vous piaît.

■ — 'Moi, beau-père, et pourquoi?

— Parce que vous osez m'appeler beau-père! À-t-on jamais vu semblable audace?

— Ah! pour le coup, c'est trop fort.... Hier soir, n'aije pas soupe chez vous?

— Il n'est pas impossible que j'aie eu la bonhomie de vous inviter.

— Ne m'avez-vous pas traité comme votre gendre futur?

— Non , de par le diable 1 exclama meinherr Plok furieux.

— Ah !... et votre fille Roêschen n'a pas reçu de moi l'anneau de fiancée ?

— Ecoutez, Ludger, ajouta meinherr Plok , il a pu se passer hier- tout ce qu'il vous plaira d'inventer dans votre cervelle de poète ou de fou , c'est tout un. Mais aujourd'hui c'est tout différent. Pour couper court à la plaisanterie, voici votre anneau que je vous rends de la part de ma fille avec défense expresse de lui parler , ainsi qu'à moi. Et , si vous vous en avisez , mon petit meinherr, je vous ferai bâtonner par mes gens!

— Bâtonner un comte deLiffemboroke ! s'écria Ludger exaspéré; mais il parlait encore, et meinherr Plok était déjà loin.

Dès ce moment, Fritz ne songea plus à courir chez Kibbold, non plus qu'à se mettre en peine de ses habits neufs. Il avait perdu Roëschen! Cette pensée l'absorbait tout entier. Le malheureux amant contemplait d'un œil triste l'anneau des fiançailles qu'on lui avait rendu d'une manière si cruelle... et des larmes roulèrent dans les yeux du jeune homme. Mais quel mauvais génie s'acharnait à le poursuivre ? Quel démon, quelle fée malicieuse lui rendait précisément la contre-partie de toutes ses joies du jour passé? Qu'avait-il fait pour mériter la colère de Roëschen et l'oubli de ces promesses si tendres répétées par les sylphes du soir et le murmure du feuillage? Que signifiait ce douloureux mystère?

Tout en rêvant à sa déconvenue, l'étudiant se dirigea par habitude vers V Estaminet des Savants , avec lequel nos lecteurs ont déjà fait connaissance. Il entra , se mit à sa place accoutumée , et se prit à songer silencieusement à tout ce qu'il y avait d'étrange et de bizarre dans son destin.

Ses yeux se portèrent alors sur le numéro du jour de cette même Gazette de Leipzig qui lui avait appris hier son heureuse fortune; — et cette fortune... il la regrettait peut-être déjà , puisqu'elle était pour lui la source de mille contrariétés , de mille déceptions.

Nouvelle surprise! Il est encore question de lui dans ce journal. En effet , voici ce qu'il pouvait lire dans le numéro qu'il tenait à la main :

« Grande loterie allemande. — Rectification imporn tante. — C'est par erreur que, dans le numéro d'hier, » nous avons annoncé que le gros lot avait été gagné par » le numéro 2,578, appartenant à l'étudiant Fritz Lud- » ger. C'est le numéro 2,579 qui est réellement sorti de » l'urne , et c'est meinherr Plok , l'un des plus riches » industriels de la cité, qui est le gagnant. C'est donc » à lui qu'il faut restituer le titre de comte , et les im- » menses avantages pécuniaires attachés à ce billet.

» Nous regrettons vivement une erreur involontaire qui » a pu faire concevoir de fausses espérances , de faus- » ses joies. Mais nous sommes obligés de remettre la » vérité , cette fois immuable , sous les yeux de nos lec- » teurs. »

Quel coup de foudre que cette lecture ! Fritz garda le silence ; une émotion si rapide le suffoquait, l'entraînant dans un chaos de pensées.

Il avait désormais l'explication toute naturelle des vicissitudes qu'il avait subies. Et ses illusions déflorées s'en allaient une à une , comme les feuilles jaunies au souffle de l'automne. Il comprenait la bassesse des hommes , leur égbïsme , leur cupidité , la sécheresse de leurs sentiments.

— Ah ! dit-il avec un sourire amer, voilà donc à quoi tiennent la gloire , l'amour , les grandeurs , les plaisirs delà terre.... On est presque honteux d'appartenir à l'espèce humaine. Riche, je suis un héros; pauvre, un être vil digne de l'abandon et du mépris!! Ah! c'est une honte.

Mais bientôt Fritz Ludger, revenant à ses idées d'insouciance et de jeunesse, prit allègrement sa fidèle pipe, qu'il alluma soudain , après avoir vidé son large verre écumant de bière allemande.

— Viens , ma chère compagne , ô ma bonne pipe ! dit-il en suivant des yeux les flots roulants de la fumée , légères images de son bonheur factice; viens! Tu vaux mieux, ma foi , mille fois mieux que les hommes.... et que les femmes , ajouta-t-il plus bas en donnant un dernier soupir de regret à la blonde Roêschen.

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