‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 101 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Sacrifiée.

Le Heu où Carlo avait traîné la jeune femme était une espèce de salle souterraine, vaste et silencieuse, où

la lumière du soleil ne pouvait pénétrer. Elle était éclairée par plusieurs lampes qui répandaient une vacillante lueur. Les brigands appelaient cet endroit la chambre du capitaine. On l'avait décorée avec richesse. Il y avait un lit somptueux, une table de marbre, des tapis, une belle bibliothèque, et de riches armes étaient suspendues au mur. C'est là que l'ancien gentilhomme se livrait à la solitude et à la mélancolie de ses souvenirs. Carlo s'assit froidement et déposa près de lui son épée et son poignard. La prisonnière se tenait debout, comme un coupable devant son juge. Ce fut lui qui rompit le silence :

— Eh bien ! Hortensia de San-Lucari , dit-il , malgré ton rang et ta fière alliance, tu m'as donc reconnu, ma belle cousine I...

— Mon Dieu!

— Tu trembles... un remords te vient donc à l'âme ? Tu te croyais sans doute à l'abri de ma colère à Pombre de la cour , avec la protection royale et celle de ton noble époux ! Mais Dieu est juste : te voilà en mon pouvoir ! En mon pouvoir... je puis maintenant te railler, t'aimer ou te tuer à ma guise.... Je ne te tuerai pas : je ne suis pas un assassin !

— Oh ! ne vient-on pas d'assassiner Rédal? dit la désolée Hortensia en laissant couler ses larmes.

— Rédal ! encore ce nom ! . . . murmura Carlo. Eh bien ! non ; il vit encore, et demain je lui rendrai son épée, je deviendrai Selvar pour croiser mon fer avec le sien. Mais demain seulement ; entends-tu ? demain 1 Jusquelà, tu es à moi, mon Hortensia chérie !... A moi tes baisers, enfin!

Hortensia recula épouvantée ; elle regarda autour d'elle : pas moyen de fuir ! Les yeux du brigand lançaient des flammes ; elle s'écria dans sa détresse :

— Laisse-moi , Carlo !

- — Carlo! Elle m'a appelé Carlo... comme autrefois >

dit le pauvre homme tout ému, comme du temps de ma mère. Oh! redis-moi, mon adorée, redis-moi cette bonne parole !

— Laisse-moi l'honneur, mon Carlo....

— Tu m'enivres. . . . Je t'aime ! N'est-ce pas que tu m'as aimé?...

— Jamais d'amour, dit Hortensia avec espoir.

Il y avait vraiment deux hommes dans ce capitaine : le brigand et le gentilhomme, l'amant heureux et l'amant outragé. Ce dernier mot d'Hortensia lui rendit toute sa colère :

— Jamais d'amour! cria-t-il; tu mens, tu mens I Sans ce damné courtisan , tu serais ma femme aujourd'hui ; il t'a séduite avec son titre de connétable qu'il n'a certes pas gagné sur le champ de bataille, le traître! Allons , il est temps que je me venge et que je sois heureux à mon tour. J'ai assez souffert, je suis las de souffrir, ma blanche maîtresse. A moi i tu es à moi maintenant... tu ne fuiras plus.

En parlant ainsi , Carlo s'élança d'un bond vers sa captive, et voulut l'étreindre de ses bras ardents ; mais celle-ci glissa comme une ombre avec sa taille aérienne, et trompa cette vigoureuse étreinte. Puis tout-à-coup, se dressant fière et radieuse , Hortensia s'écria avec un geste plein d'autorité :

— Arrière! tu m'épargneras, car tu me l'as juré l

—Juré ! fit le brigand immobile.

— Oui , tu me l'as juré , répéta la jeune femme avec forcée c'était un soir , oh ! lu t'en souviens ; tu dois accomplir deux de mes souhaits , quels que soient l'instant , le lieu où je pourrais les faire. Tu Tas juré, Carlo, par ta foi de gentilhomme, par le Christ, par les cendres de ta mère ! Eh bien ! laisse-moi l'honneur et rends-nous la liberté!... Voilà ce que je te demande.

— Dérision ! perfidie 1

—Tu l'as juré, tu Tas juré, Carlo....

— Que m'importe ? tu m'appartiens!

— Par ta foi de gentilhomme....

— Mais je ne suis plus gentilhomme : j'ai foulé aux pieds mon blason. Tu m'appartiens.

— Par le Christ....

— Tais-toi.

— Par les cendres de ta mère....

— Malédiction î . . .

Et Carlo baissa la tête comme un frêle roseau ; la colère n'étourdissait plus sa raison. Il porta la main à son front brûlant , et dit avec un ton de regret :

— C'est vrai, j'ai juré; je le disais même tout-à l'heure à mes soldats, en leur racontant les douleurs de ma vie. J'ai juré! Tu m'échappes encore, Hortensia; tu vas être libre , et lui aussi,... Que la Madone me soit en aide ; ma mère sera contente de moi là-haut.

C'était de l'héroïsme à lui de sacrifier ainsi sa colère , sa vengeance, son amour. Cet homme-là, cependant, cet homme si noble et si bon , n'était plus qu'un chef de bandits , un rebut de la société, un paria, un être dont on avait mis la tète à prix. . . . Justice humaine ! .

Carlo conduisit sa cousine, muette de surprise et de joie , dans cette partie de la caverne où le festin venait d'avoir lieu. Il fit entendre un coup de sifflet retentissant, et les brigands accoururent en foule. Sur un signe de leur chef , ils amenèrent le prisonnier. „

— Don Félix de Rédal, dit le capitaine, je vous rends votre épouse et la liberté*

Il y eut un grand silence d'étonnement.

— Don Selvar, répliqua Rédal, puis-je encore accepter vos bienfaits?

— Oui, don Félix; j'ai respecté votre honneur, je vous le jure! Et demandez à Hortensia ce que pour moi vaut un serment!... Mais partez, partez , hâtez-vous.

Pour toute réponse, Hortensia baigna la main de son

libérateur des larmes de la reconnaissance et peut-être du repentir. Rédal , ému , s'avança doucement et lui glissa ces mots à voix basse :

— Adieu, Selvar; je vous promets de la discrétion, et, de plus, la clémence du roi ne vous fera jamais défaut : plus tard , peut-être , vous pourriez en avoir besoin.

Ils s'éloignèrent. Le jour alors commençait à baisser.

Carlo les suivit longtemps du regard sur la route ; et quand leur trace eut complètement disparu , il rentra dans la caverne au milieu des siens :

— Mes amis , dit-il tristement , voilà la fin de mon histoire. Cette jeune dame, c'est ma cousine Hortensia; elle m'a rappelé le serment qu'elle m'avait fait faire... puis elle m'a demandé la liberté et celle de son époux. Qu'ils soient heureux ! Pour moi , tout ce que je désire, c'est d'avoir le plus promptement possible la tête cassée par une balle!...

ET

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C'était, je pense, en l'année 4 786. Plusieurs élégants de la capitale se trouvaient ensemble dans un joli magasin de fleurs et de merceries. À voir la grâce et la fraîcheur de la marchande , on devinait sans peine qu'ils

étaient entrés là bien plus pour donner l'essor à leurs galants propos que pour faire des commandes sérieuses. Ces acheteurs, en effet, étaient des gentilshommes, fort amis des belles , et qui ne croyaient nullement déroger en faisant la cour, soit aux danseuses, soit aux modistes, pourvu qu'elles fussent gentilles. Mais aucun d'eux; n'avait encore pu mettre Mlle Rose au nombre de ses conquêtes ; la jeune mercière passait même pour vertueuse, ce qui les étonnait beaucoup ; et ce qui les intriguait davantage, c'est qu'on leur avait dit qu'elle devait épouser bientôt un certain ouvrier en chapellerie assez laid et même assez bourru.

Parmi ces galants qui venaient d'entrer dans le magasin de Mlle Rose , le chevalier de Rény se distinguait par sa mince tournure et son air prétentieux ; c'était , au dire des marquises, le plus aimable fat, le plus délicieux mauvais sujet , que ce chevalier ; un véritable roué, en un mot. Roué sa traduit merveilleusement, dans le style moderne, par lion. Il était de toutes les fêtes, de tous les bals, de tous les petits soupers. Point de divertissement complet sans M. de Rény , qui devenait la coqueluche des comtesses, l'enfant gâté des vicomtesses. Aussi se croyait-il lé mieux tourné et le plus spirituel du monde. Personne au reste ne possédait une semblable volubilité de parole. M. de Rény!... il parlait toujours, n'importe où , n'importe sur quoi. Laissons donc encore parler ici M. le chevalier :

— C'est donc convenu , mademoiselle Rose , disait-il tout en chiffonnant son jabot , vous enverrez ces œillets chez la duchesse d'Arnay, ces rubans chez Mme la présidente, ce bouquet de bal chez Mme d'Orgeville....

— Tiens ! fit en riant le marquis de Lengis , compagnon intime du chevalier , voici Rény qui donne maintenant dans les présidentes. Tu déroges , mon cher, tu déroges.

—Oh ! que je dérogerais bien encore , dit vivement

de Rény avec un léger soupir. Qu'est-ce que la noblesse auprès de la beauté?...

En même temps , le fat lança un regard expressif à la jolie marchande.

Mlle Rose, toute vertueuse qu'elle était , ne se fâchait pas d'un compliment; au contraire , son petit amourpropre de femme s'en accommodait fort bien. Comme elle n'était pas vieille fille, elle n'avait, dans sa pudeur, rien de sauvage ni de revêche. Aussi , sans rougir ni baisser les yeux , elle dit au chevalier avec un ton qui ne manquait pas d'agacerie :

— Voilà donc toutes les fleurs que monsieur désire ?. . . — Oui , oui , reprit de Rény avec son sourire le plus fin, ce sont là toutes les fleurs que. ... Et cependant il en est encore une... que je n'oserais cueillir... tant on ia dit hérissée d'épines. C'est une rose, la plus belle des roses.... A propos , mon enfant, on dit que vous allez vous marier.

— Charmant à-propos! firent les jeunes gens en éclatant de rire.

—Me marier, monsieur ! dit la petite en riant aussi ; mais je ne vois pas trop ce qu'il y a de roses et d'épines là-dedans.

— Comment ! vous ne voyez pas?... Un mari, n'estce pas une épine , la plus affreuse des épines ! Et vous , charmante , n'ètes-vous pas une fleur, la plus suave des fleurs que.... qui.... enfin....

Mais le chevalier chiffonnait vainement son jabot ; décidément il s'embrouillait. L'homme spirituel par excellence n'était pas en verve ce jour-là.

Pour comble d'infortune, un nouveau personnage entra dans le magasin et dit familièrement bonjour à Mlle Rose. Cet homme était loin d'étaler la mise élégante et le bon ton de M. de Rény : il avait la carrure et le costume d'un ouvrier. En apercevant les jeunes nobles , son visage prit un air bien marqué de mauvaise humeur,

Nos lecteurs ont deviné sans doute que c'était là Robert Duchamp, le prétendu de la gentille mercière.

Le chevalier l'avait deviné au premier coup-d'œil ; la venue du futur coupa tout-à-fait court à sa galanterie. Il haussa légèrement les épaules , sourit imperceptiblement , regarda l'ouvrier d'un air protecteur , et dit d'un air froid , en jetant un louis sur le comptoir :

— Voici : n'oubliez rien ; au revoir , petite.

Puis il s'éloigna avec ses joyeux compagnons^.

— Petite ! petite 1 murmura Robert resté seul avec Rose; ces gens-là vous traitent avec un ton... parce qu'on n'a pas d'habits galonnés et de jabots à dentelles. Ça fait pitié !

— Vous êtes bien bougon aujourd'hui , monsieur Robert ; auriez- vous eu quelque discussion avec votre patron , par hasard ?

— Non , mam'zelle. Mais , voyez-vous, ça me taquine de voir ces grands seigneurs toujours fourrés ici , pour vous conter un tas de choses....

— Ah l vous êtes jaloux....

— Eh bien! oui, là, je suis jaloux, parce que tant que vous ne serez pas ma femme, j 'aurai toujours peur que. . . . C'est que je vous aime , Rose , et que si vous m'oubliez pour un autre, je suis capable d'en mourir.

— Pauvre garçon ! fit tout bas la jeune fille émue.

Puis elle reprit avec douceur :

— Vous êtes fou , monsieur Robert ; ne faut-il pas que je fasse mon état , homme insupportable?...

Tandis qu'ils conversaient ainsi, une espèce de laquais s'approcha des deux amants , remit une lettre à la fleuriste et sortit sans prononcer une parole.

Robert , à la vue du billet , fronça le sourcil ; il n'osa point en demander le contenu ; mais il était évident que l'envie ne lui en manquait pas. Rose s'amusa quelque temps de l'embarras et de l'inquiétude de son prétendu; puis, lui donnant la lettre sans l'ouvrir:

— Allons, fit-elle, lisez-moi cela, vilain jaloux ; je vois à votre air la grande confiance que vous avez en moi.

— Merci, Rose, s'écria Robert en ouvrant le billet avec empressement; heureusement que ma bonne marraine m'a fait apprendre à lire !

Et l'ouvrier lut tout haut le billet que voici : « Madame de Rény prie M1Ie Rose de lui porter après- » demain jeudi , vers huit heures du soir , un choix de » bonnets et de fins rubans. On dé.sire qu'elle vienne » elle-même. Hôtel de Rény, rue Royale, n° 50. »

— Ce sont sans doute des rubans de soie qu'on demande, dit la jeune fille. Après-demain... j'ai le temps; j'irai.

— De Rény, de Rény, murmura Robert à part. Je connais cet hôtel-là, je sais même qu'il y a un M. de Rény; mais Mme de Rény , connais pas ! N'importe... je saurai bien....

Comme la nuit tombait, MIIe Rose souhaita le bonsoir à M. Robert Duchamp ; puis elle se mit en devoir de fermer son magasin.

Le jeudi suivant , il y avait petite réunion à l'hôtel de Rény. Le chevalier avait invité ses amis les plus intimes, ses compagnons de bonnes fortunes ; c'était une véritable réunion de femmes galantes et de petits-maîtres. On devait remplir la soirée avec le jeu, le vin de Champagne et la terminer par un souper qui durait ordinairement jusqu'au lendemain. Ce soir-là , M. de Rény était mis avec une recherche toute particulière ; il paraissait fort gai ; mais, à l'observer avec attention, on lui voyait par moments l'air soucieux.

— La petite ne vient pas , fit le marquis de Lengis ;

celui que nous avons vu dernièrement avec le chevalier

chez Mlle Rose.

— Patience, il n'est pas encore huit heures....

— Le bon tour qu'a fait là notre ami de Rény, n'est-il

pas vrai, messieurs? continua de Lengis. Aller imaginer

une Mme de Rény ! Ah ! ah 1 ah ! je le déclare une perfection de Richelieu , un Cupidon sans bandeau. Qu'en dit mademoiselle Antonia, la reine de notre Opéra?...

— C'est charmant, délicieux ; M. le chevalier mérite une couronne d'immortelles.

— Sera-ce vous, méchante, qui vous chargerez de l'en coiffer?...

Et les fous-rires de recommencer , le Champagne de circuler à la ronde.

Nos lecteurs ont compris déjà que le billet remis à Mlle Rose par un valet , sous les yeux de Robert , était un piège tendu à la jeune modiste. En sortant de son magasin», les compagnons de Rény l'avaient beaucoup raillé sur le peu de succès de ses galanteries. Le chevalier avait été piqué au vif , et , pour soutenir sa réputation, il avait juré la conquête de la gentille ouvrière. Un pari de cinquante louis avait même été engagé entre lui et son ami le marquis de Lengis. Bref , Rény avait eu recours à une de ses roueries. Il avait écrit à Rose le billet que nous connaissons, pour l'attirer dans son hôtel et la séduire ainsi tout à son aise. Ce n'était pas trop mal combiné pour un fat. Enfin , le jour fixé dans cette lettre , le roué avait réuni plusieurs de ses intimes , comme témoins du succès amoureux qu'il espérait.

Revenons maintenant à notre folle soirée.

— Je crois bien, dit encore Lengis, que je vais gagner mon pari ; la petite se sera doutée de la ruse. On n'attrape pas une modiste comme cela.

— -Ne chante pas victoire , dit négligemment l'amphitryon , tu vois bien qu'il n'est pas huit heures ... Mais , allons donc, messieurs, formons quelques tables de jeu, ou le temps nous semblera d'une longueur.... Un louis de ce côté.

— C'est tenu.

La pendule sonna huit heures; le chevalier fut ému

malgré lui. Un valet entra , et dit qu'une jeune fille demandait madame de Rény.

— Bon ! faites entrer , cria de Lengis en éclatant de rire.

Fidèle à la recommandation du billet , M1,e Rose était venue en personne avec ses rubans et ses fleurs. En entrant devant la joyeuse compagnie , elle se troubla instinctivement , car tous les regards étaient fixés sur elle , et l'on chuchottait très-singulièrement à droite et à gauche.

— Madame de Rény , s'il vous plaît ? dit-elle timidement.

— Madame n'y estpas , répondit le chevalier en se levant avec grâce ; mais je suis son fondé de pouvoir , mademoiselle , et il me serait bien agréable d'entendre ce que vous avez à lui dire.

La jeune fille reconnut son bel acheteur de l'avantveille ; elle se troubla davantage et continua d'un air embarrassé :

— Dans ce cas , je vais me retirer.... Je devais parler à madame... elle-même ; je vous remercie , monsieur , je vous salue....

Rose se disposait à sortir, mais ce n'était point là le compte de M. de Rény. Aussi , prenant un air dégagé , le fat courut courut vers elle, et, la retenant par la taille, lui dit :

— Puisque le hasard nous a réunis, charmante, vous ne nous quitterez pas si vite.... Lafleur, un verre de Champagne à mademoiselle.

— Je ne puis rien accepter , monsieur ; il faut que je retourne au plus vite.

— Oh ! vous ne partirez pas ainsi 1 . . .

— Monsieur ! ceci m'offense ; je crois vous avoir compris... ne me laissez pas plus longtemps de soupçon , afin que je ne songe pas à vous mépriser.

Un éclat dé rire universel fut sa seule réponse.

— Façons que tout cela, reprit de Rény, s'efforçant de faire bonne contenance. C'est toujours ainsi le premier moment. Lafleur, allons donc! un verre de Champagne à mademoiselle!... *

— L'insulte, mon Dieu ! fit la pauvre fille en essuyant ses larmes; fai-je donc méritée?... Et parmi vous tous, n'y a-t-il donc pas quelqu'un digne de protéger une femme qu'on outrage?...

— Ce sera moi qui te protégerai , fut-ce contre eux tous !... dit avec énergie une voix inconnue.

Tout le monde se retourna. Un homme était devant la porte , debout , l'œil en feu.... C'était un ouvrier aux vigoureuses allures , Robert Duchamp , que nous connaissons déjà.... Rose se jeta en pleurant au cou de son défenseur.

— Que signifie cela? dit de Rény décontenancé.

— Cela signifie , reprit Robert avec force , que vous n'entraînerez pas celte jeune fille avant de m'avoir tué ! Vous êtes surpris, mes beaux seigneurs, qu'un ouvrier puisse avoir de l'amour, et qu'on puisse aimer un ouvrier!... C'est que cette femme a compris , voyez-vous , que si je ne lui donne que du pain noir, elle pourra, du moins , le manger sans rougir , et elle peut marcher la tête haute ! C'est qu'elle est plus belle avec ses simples habits , que vos filles perdues avec leurs bijoux et leurs honteuses parures. Eh ! n'en aviez-vous donc pas assez pour vos débauches , sans vouloir encore flétrir la vertu et faire des malheureux? Monseigneur le chevalier, vous allez nous livrer passage, ou la justice me vengera. Les nobles n'achètent plus les magistrats aujourd'hui. Il commence à y avoir équité pour tous. Oh ! monsieur le chevalier], ce que vous vouliez faire est infâme !

— Vous m'insultez chez moi i s'écria de Rény pâle de colère. Sortez, sortez au plus tôt !

— C'est tout ce que je vous demande , monsieur, fit ie brave Robert en se retirant fièrement avec sabien-aimée, qu'il avait si courageusement défendue.

De Rény, brisé par l'émotion, retomba silencieux sur un siège.

— Ah ! ah ! ah ! dit le joyeux de Lengis. Voyez donc notre pauvre ami. Que je sois pendu si je ne raconte demain cette aventure à Mme la duchesse d'Arnay.

— Et moi , à Mme. la présidente.

— Et moi , à Mme. d'Orgeville.

— Alors ce sera vite répandu, continua de Lengis, dès que ces dames le sauront. Qu'en pense mademoiselle Antonia, la première sylphide de notre Opéra?...

— Je trouve , marquis , que cette petite et son ours sont tous deux fort mal élevés.

Le chevalier de Rény, chez qui le dépit reprenait le dessus, se leva, sonna violemment , et presque aussitôt un valet parut :

— Lafleur, dit-il, quand tu as porté mon billet à cette modiste, y avait-il quelqu'un dans le magasin avec elle ?

■ — Je crois qu'oui , monsieur, il y avait un manant.

— Lafleur, pourquoi as-tu laissé monter ce drôle toutà-1'heure?...

— Monsieur , il est venu avec cette jeune fille ; je l'avais fait attendre dans l'antichambre. Il est entré sans que je le visse.

— C'est bien , je te chasse. — Lengis , j'ai perdu mes cinquante louis. Ma foi , messieurs , ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'en rire et de bien souper ensuite.

Trois jours après, Robert Duchamp, revenant de l'ouvrage, fut assailli, le soir, par quelques individus, et le pauvre diable reçut la plus belle volée de coups de bâton qui ait jamais noirci les épaules d'un manant , en style d'aristocrate. Quand ils l'eurent bien battu , un de ces misérables lui dit à l'oreille :

~— C'est de la part de M. le chevalier de Rény. — Le lâche ! se dit Robert tout en continuant sa routé; Dites-lui que je me vengerai.

Nous sommes maintenant en 1 792 ; quelques années avaient bien changé la face des choses. Les nobles,, persécutés, opprimés à leur tour, s'étaient dispersés de toutes parts , et les manants avaient pu exercer contre eux de terribles représailles. L'histoire est là pour nous apprendre les sanglants excès de la vengeance populaire, vengeance aveugle qui, tout en écrasant de vrais coupables, s'égara jusqu'à faire tomber la tête du plus innocent des rois !

Comme on le pense bien , Robert Duchamp avait depuis longtemps épousé Mlle Rose , la jeune mercière que nous connaissons. Deux enfants étaient nés de ce mariage. Les époux étaient honnêtes et laborieux ; aussi leur petit commerce prospérait- il beaucoup. Robert avait établi un magasin de chapellerie à côté de la mercerie de sa femme. Quoiqu'il eût vu avec assez de plaisir l'humiliation des nobles, et qu'il passât pour zélé patriote , le brave ouvrier gémissait quelquefois sur le sort de tant de victimes; mais il n'eût pDint osé plaindre tout haut les aristocrates, sous peine de passer pour suspect, ou tout au moins pour modéré.

C'était l'hiver ; Robert venait de dîner avec sa femme, et ils causaient auprès du foyer, tout en caressant leurs enfants , lorsque Rose entendit quelqu'un entrer dans son magasin. Elle s'empressa de s'y rendre pour satisfaire l'acheteur, et lui demanda ce qu'il désirait. Ce personnage avait un grand chapeau rabattu sur les yeux , un vaste manteau ; il tenait la tète basse et dit d'une voix faible et inquiète :

— Citoyenne , donnez-moi une cocarde nationale.

La mercière lui donna ce qu'il demandait ; mais au

moment où l'inconnu allait la prendre , il tomba sans mouvement sur un tabouret en poussant un profond soupir.

—Robert ! Robert ! cria Rose effrayée, au secours !

L'ouvrier accourut , et poussé par sa sensibilité naturelle, il alla vers l'étranger évanoui; mais à peine l'eutil débarrassé de son grand chapeau , à peine l'eut-il envisagé quelques secondes , qu'il s'écria :

— Vois donc, Rose, c'est le chevalier de Rény î

C'était en effet l'infortuné chevalier. Mais comme i[ était changé ! Ses traits pâles et amaigris , ses cheveux en désordre, son air de souffrance, tout en lui inspirait la compassion. Qui eût pu croire, en le voyant si misérable , que c'était là le fat brillant et voluptueux qui avait coulé ses jours dans la mollesse, et dont les moindres caprices étaient naguère suivis comme ceux d'un Sardanapale?

Grâce aux premiers secours qu'on lui avait donnés , il commençait à reprendre ses sens.

— Mon nom ! on a prononcé mon nom , dit-il d'un air égaré; on m'a donc reconnu!... Est-ce l'échafaud qui m'attend?... Qui êtes-vous? Pitié!

— Oui , l'on vous a reconnu , monsieur le ci-devant , dit Robert d'une voix sévère. On vous a reconnu , chevalier de Rény!...

— Mais qui êtes-vous? continua l'ancien gentilhomme avec terreur. Que vous ai-je fait ?. . . Ah ! je me souviens.... C'est là Rose que j'ai outragée , que j'ai voulu perdre !... Et c'est là Robert dont je me suis honteusement vengé. ... Je me souviens. . . . Grâce ! je suis perdu.

Les deux époux se regardèrent ; une larme de pitié tomba des yeux de Rose , et son mari , tout aussi ému qu'elle, serra la main de l'ancien gentilhomme et lui dit doucement :

— Non, vous n'êtes pas perdu ; espérez encore : je vous

pardonne, car vous êtes malheureux.

v — 482 — **- 0 mon Dieu !

— Reprenez courage , Rose vous a pardonné. Mais qu'avez-vous?... Cette pâleur....

— Le froid , la fatigue , la faim, reprit le pauvre chevalier. Que je souffre!... J'ai bien froid.

— Que dites-vous? s'écria l'excellent homme; vous avez froid, vous avez faim?... Entrez, entrez chez nous. J'ai bon feu, et j'ai du pain pour ceux qui n'en ont pas.

Sans donner au chevalier le temps de se reconnaître, Robert , aidé de sa femme , le conduisit dans l'intérieur de sa maison et l'installa à la meilleure place de son foyer ; puis il dit à Rose :

— Va, petite, va nous chercher une bouteille de notre bon vin. Il ne pourra jamais mieux nous servir qu'aujourd'hui.

Ce ne fut qu'après avoir réparé ses forces languissantes , que de Rény put exprimer à ses bienfaiteurs la reconnaissance dont il était pénétré. La vue de cette jeune femme si douce , de cet ouvrier si bon , le faisait rougir de honte et de remords. Il balbutia quelques mots d'excuse sur le passé.

— Ne parlons plus de cela , citoyen , dit Robert gaîment ; vous étiez plutôt étourdi que méchant. Au reste, nous sommes heureux et vous n'avez rien à vous reprocher.... Le Ciel a béni notre union.... Mais parlons un peu de ce qui vous regarde. Avez-vous donc été poursuivi ?

— Je suis proscrit, dit de Rény tristement, proscrit!... L'on me cherche, et depuis deux jours je fuis des juges qui sont des bourreaux. Oh ! j'ai peur de l'échafaud qui m'attend. Cette machine qui coupe les tètes , et que des infâmes ont inventée pour tuer plus vite , me glace d'horreur.... Je ne crains pas la mort, je crains cette guillotine hideuse.... Enfin, tout-à-1'heure il me semblait qu'un groupe de la populace m'examinait avec attention;

effrayé, mais n'osant fuir, j'entrai chez vous pour acheter une cocarde républicaine et détourner ainsi tout soupçon. Dieu m'a donc pris en pitié, puisqu'il m'a conduit chez des libérateurs. Sans vous, je serais mort sans doute de terreur et d'épuisement....

— Etvous ne sortirez d'ici que quand j'aurai trouvé le moyen de vous sauver, ajouta Robert avec chaleur.

— Moi , rester chez vous! s'écria l'ancien chevalier ; ce serait vous exposer pour moi , pour moi que vous devriez punir ! Mais je ne souffrirai pas une générosité dont vous pourriez devenir les victimes. Laissez-moi m'éloig-ner pour que j'achève loin d'ici ma triste destinée. Vous m'avez pardonné , vous m'avez prodigué des secours. N'est-ce pas assez encore?...

— Je vous sauverai ; un homme du peuple ne fait pas le bien à moitié.

— Grand Dieu ! fit Rose tout-à-coup , j'entends venir notre voisin , le citoyen Cassius....

— - Cassius ! ce damné patriote , dit Robert avec humeur. Que le diable l'emporte ! Cachez-vous vite , chevalier.... ou plutôt , non , restez , j'ai une idée. Bonne contenance... et rien n'est perdu.

Au même moment , un individu court et gros parut dans la chambre : c'était l'illustre citoyen Cassius , barbier , membre du conseil municipal , patriote et faiseur de calembourgs.

— Salut tout le monde , fit-il en entrant ; je viens , voisin , boire un petit coup à la santé de la république une et indivisible... aussi vrai que je suis barbier et que je fais la queue à tout le monde , y compris le citoyen Robert Duchamp.... Citoyenne , j'ai bien l'honneur.... Citoyen inconnu, agréez mon hommage.... Brrr... qu'il fait froid.... Hum!

— Allons , tais-toi et chauffe-toi , bavard , dit Robert en remplissant un verre , et bois ceci.. . . A ta santé.

— A ta santé, citoyen. . . .C'est du bon, c'est de l'ébouriffant.... Ce vin-là ne me défrise pas du tout; à propos, je viens de voir guillotiner deux ou trois ci-devant , en passant là.... Hum! ils avaient des mines....

DeRény fit un mouvement d'effroi.

— Cassius, interrompit Robert, tu vas recommencer à parler politique. Ça m'ennuie.... Dis plutôt quelque douceur à ma femme... ou à mon neveu Colas que je te présente ; il vient d'arriver du pays , ce pauvre garçon.

— Ah ! c'est ton neveu , ce maigrelet ; touchez-là , neveu.... Ça va bien , pas mal , et vous?...

— A ta santé, Cassius, continua Robert; ah ! dis donc, tu es membre d'une foule de conseils , tu es encore une des roues de l'Etat , hein ?. . .

— Un peu , mon neveu , reprit le barbier en se pavanant.

— En ce cas , tu peux me servir. Demain , ce pauvre Colas doit retourner chez sa mère ; mais , par le temps qui court, il ne fait pas bon de n'avoir que sa bonne mine pour tout passeport. Procure-lui une feuille de route, un sauf-conduit , ce que tu voudras ; ça nous fera plaisir.

— Voisin , dit Cassius , je t'honore de ma protection. Tu es né coiffé. Comment vous nommez-vous , grand Colas?...

Et le barbier rit beaucoup de sa niaise plaisanterie.

— Cassius, reprit Robert, tu vas encore une fois nous assommer de tes mots échevelés. Ça m'ennuie de rechef. Passe-moi ce que je te demande, et je te donne un verre de rhum.

— Tiens , voisin , tu m'enivres , ajouta le barbier en tirant plusieurs papiers de sa poche ; tu me demandais un sauf-conduit , en voici deux en blanc ; tu pourras accompagner Colas, si tu veux.... Ça te va-t-il?

Un éclair de bonheur passa sur le visage de l'ancien gentilhomme ; il jeta sur les deux époux un regard où

se peignaient tous les sentiments de son âme. Robert , déguisant sa joie sous un air de froideur , dit tout simplement :

— Merci , voisin , à la prochaine occasion , quand je pourrai te servir....

— Tu tâcheras de bien me servir... en chapeaux , continua le bavard ; c'est tout ce que je te demande. Ce que c'est pourtant d'avoir un ami conseiller municipal ! A propos , Robert , as-tu vu dernièrement comme j'étais beau en écharpe? Ta femme m'a aperçu ; j'ai salué la citoyenne; n'est-ce pas que j'étais mieux ficelé que le citoyen Santerre?...

— Ma femme m'a dit que tu avais l'air d'une grosse huître....

— Par exemple !

— Voisin, voisin, tu me fais bâiller.

La conversation , alimentée par le rhum de Robert et les saillies du barbier politique , se prolongea quelque temps encore. Enfin , quand l'importun visiteur, qui cependant avait été si utile , se fut retiré , le chevalier de Rény sauta au cou de son hôte , et renouvela à Rose le témoignage de son respect et de ses regrets :

— Tant de générosité ! dit-il; comment m'acquitter jamais envers vous? Tenez , prenez cet or , ces bijoux que j'ai sauvés du pillage.... Prenez, prenez....

— Que dites-vous? interrompit Robert, vous m'offrez de l'or en échange d'un service tout naturel... j'espérais que vous me connaissiez mieux.... Reprenez cela , vous en avez besoin ; pour moi , je suis heureux , car je sais travailler, et je ne veux d'autres plaisirs ni d'autres joies que le bonheur domestique.

Le lendemain , de Rény s'éloigna en bénissant ses libérateurs ; grâce au sauf-conduit qu'il portait, il gagna sans obstacles l'hospitalité de la terre étrangère, De là U put encore faire parvenir de ses nouvelles à l'ouvrier

qui , en le sauvant , avait tiré de lui la plus noble et la plus douce vengeance.

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