UN FRÈRE
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L'hiver venait de finir , et les dames émigraient en foule pour aller jouir à la campagne des premiers beaux, jours. De ce nombre étaient Mme. Dorseuil , veuve d'un brave officier de l'Empire , et sa fille Ernestine , jeune personne remplie d'aimables qualités. Ces dames allaient passer la belle saison dans une maison fort jolie, qu'elles possédaient aux environs de Paris. Ernestine fuyait ainsi le séjour de la ville et ces fêtes enivrantes dont elle était la reine!... Ce devait être avec bien du regret.
Mais ce regret du plaisir passé ne pouvait devenir la source d'une longue mélancolie; et cependant la jeune fille semblait toujours pensive et distraite ; son front , naguère si plein de grâces , se courbait sous une tristesse mystérieuse. Ni l'aspect des fleurs naissantes , ni la verdure nouvelle , ni les doux rayons du soleil^d'avril , rien n'avait pu lui rendre sa fraîcheur et sa joie. Quelquefois , la pauvre enfant voulait affecter auprès de sa mère une gaîté qu'elle ne sentait point ; mais on ne trompe jamais l'œil maternel ; et madame Dorseuil remarquait avec douleur l'air de souffrance de son Ernestine et les pleurs qu'elle s'efforçait de lui cacher. La bonne mère s'en émut ; elle en parla à sa fille , et lui demanda avec tendresse si quelque mal la tourmentait. Toute sa réponse fut un mélancolique sourire. Que si-
gnifîait cette tristesse?... Un médecin, vieil ami deîa maison , interrogea la santé d'Ernestine ; alors il apprît à la mère désolée que cette maladie dépassait la science humaine , car c'était une fièvre de l'âme et non pas une maladie du corps !...
— Mon Dieu! se dit en pleurant la pauvre madame Dorseuil , que peut-elle me cacher ? Je cherche en vain ce qui la tourmente... C'est peut-être le séjour de la campagne qui lui déplaît. Nous voyons si peu de monde, et nous n'avons pas ici comme en ville des théâtres et des réunions joyeuses. Qu'elle me dise un mot , et je retourne bien volontiers à Paris pour la voir comme autrefois avec sa fraîcheur et son insouciance l...Non , je suis sûre que son chagrin est plus sérieux... C'est un secret peut-être... Mais ce manque de confiance en moi, je ne me l'expliquerai jamais ; c'est là un bien étrange mystère !...
Madame Dorseuil se livrait sans contrainte à ses inquiétudes, lorsqu'Ernestine entra dans le pavillon. La jeune fille , absorbée par ses rêveries habituelles , ne vit personne. Elle tomba sur un siège , appuya la tête sur une main , et regarda le ciel avec des yeux humides. Il y eut ainsi un moment de silence pendant lequel la mère contempla de son regard perçant la pâleur et les larmes de sa fille ! A cette triste vue , madame Dorseuil ne put comprimer ses soupirs... Ernestine tressaillit comme si elle se fut éveillée d'un pénible rêve , et se retourna brusquement. Elle fc aperçut sa mère et devint encore plus pâle.
— Ah ! vous étiez là , ma bonne mère , pardonnez.... je ne vous avais pas vue, dit-elle en courant l'embrasser avec effusion.
— Et ta santé, mon Ernestine?... Souffres-tu donc toujours ?... Le docteur m'a assuré que ta maladie n'était que de la tristesse.
Ernestine fit un mouvement d'impatience.
—Je ne dirai plus cela , si je te contrarie , mon en-: fant , continua la bonne mère avec une ineffable douceur ; mais naguère , j'étais si contente de ta joie , et maintenant ta tristesse me fait tant souffrir ?... Tiens , je crois que tu veux encore me dérober quelques pleurs. Mon Dieu! pourquoi douter de ma tendresse?... Ou bien , si quelque mal physique t'accable , pourquoi ne pas le confier à notre excellent docteur. Il t'aime comme safille. Tu le sais, c'était le meilleur ami de ton noble père....
Puis elle ajouta tout bas :
— Oh ! devrai-je donc ainsi voir s'éteindre tous ceux qui me sont chers t...
— Ma bonne mère , reprit Ernestine , ne vous tourmentez pas... je serai plus gaie à l'avenir.
— C'est cela ; prends une bonne résolution. Notre aimable Hippocrate m'a dit que des promenades, des distractions te seraient fort salutaires. Eh bien ! je veux que tous les jours tu fasses de longues courses dans la campagne... Je ne suis pas d'un grand âge et je pourrai bien y aller avec toi. La solitude ne convient guère aux jeunes filles qui ont des idées tristes. Et puis, je n'ai pas tout dit : nous pourrons réunir ici quelques personnes , donner quelques dîners , des soirées musicales et dansantes... Si même tu préfères retourner à Paris...
— Non ! non ! je hais plus que jamais le séjour de la ville.
— Alors, nous resterons ici , fit encore madame Dorseuil ; je t'avoue que je l'aime mieux ; mais je vais, dès dimanche, disposer une petite fête. Tu m'aideras à écrire les invitations. Voyons, qui convierons-nous?... Mesdames d'Arles, Sénicourt, d'Orcy et leurs demoiselles , n'est-ce pas? ce sont tes amies intimes. En fait déjeunes gens , tu me guideras surtout dans mon choix. Quel dommage que le plus aimable de nos cavaliers, M, Edouard Darvel, soit parti pour l'armée !...
— M. Edouard Darvel ! s'écria la jeune fille avec émotion.
Et son œil se ranima, ses joues se colorèrent d'une rougeur subite.
— Hé ! ce nom te déplaît-il ? fit avec étonnement la vieille dame ; tu semblés toute troublée. M. Edouard est cependant un sous-lieutenant fort aimable, et je crois même qu'il était l'hiver dernier ton danseur le plus assidu. Enfin , nous ne pourrons pas l'inviter : il est trèsloin d'ici. En revanche, nous aurons sans doute à notre fête son frère , M. Amédée Darvel , jeune avocat trèsdistingué.
— Comme il vous plaira , ma mère , dit Ernestine retombée dans son indifférence apparente.
Maàame Dorseuil voulut exécuter de suite l'ordonnance du médecin , et prodigua à la rêveuse jeune fille toutes les distractions qui étaient en son pouvoir. Il y eut de fréquentes réunions à leur maison de campagne, et ces dames se firent de la sorte un petit cercle d'amis.
De tous les jeunes gens reçus dans cette société, l'un des plus remarquables par ses talents et ses avantages physiques était Amédée Darvel , le frère du lieutenant Edouard. Avocat depuis deux ans , Amédée s'était distingué déjà par une éloquence désintéressée et chaleureuse; l'innocence et le malheur pouvaient trouver en lui un fidèle soutien. Il possédait d'ailleurs cet air noble et grave qui dénote une àme pensive et fortement trempée. Auprès du jeune avocat , Ernestine semblait toujours saisie d'un trouble , d'une émotion qu'elle avait peine à maîtriser. Madame Dorseuil s'en aperçut; il n'en fallait pas davantage pour lui faire croire que sa fille aimait M. Amédée Darvel ; aussi l'excellente mère, pensant connaître le secret d'Ernestine , entoura le jeune homme d'égards et de marques de déférence.
Un jour, ces dames avaient réuni quelques personnes
à dîner. M. Amédée, sur qui l'on comptait le plus, n'arriva qu'à la fin du repas. Il avait l'air singulièrement ému et balbutia des excuses maladroites. De temps à autre, il regardait Ernestine d'une étrange façon. Enfin, il sollicita de madame Dorseuil et de sa demoiselle un moment d'entretien particulier ; et , lorsqu'ils se furent retirés tous trois dans le petit salon , Amédée dit avec un ton respectueux et solennel :
— Madame , je vous prie de m'accorder la main de mademoiselle votre fille.
Ces paroles avaient été prononcées d'une voix rapide, et cette proposition était vraiment dépouillée des formes ordinaires en pareil cas ; mais la bonne dame ne songea guère à cet oubli des convenances ; elle n'eut qu'une pensée : l'avenir de bonheur qu'elle espérait pour sa fille.... Puis, sans aucune autre réflexion , elle répondit au jeune avocat :
— Monsieur Amédée , pour ma part cette demande m'honore et me rend heureuse ; c'est à mon Ernestine à vous dire le reste.
Et la pauvre mère , souriante et joyeuse , se tourna vers la jeune fille.... Mais son attente fut bien déçue ! Ernestine , loin de paraître charmée , avait un air de stupéfaction et presque de terreur :
— -Ma mère! s'écria-t-elle , ne m'ordonnez pas... je ne puis.... Monsieur , jamais , jamais je ne serai votre femme.
' — Quel trouble, quel effroi t'agite, mon enfant?... dit madame Dorseuil tout effrayée. Rassure-toi , je ne t'ordonne rien... et monsieur lui-même comprendra....
Amédée Darvel restait toujours debout, sombre et les bras croisés.
— Oh ! monsieur me pardonnera, je l'espère, fit encore Ernestine. Il possède mon amitié, mon estime... mais de l'amour pour lui.... Cela m'est impossible , grand Dieu !
— Avant de renoncer à mon espoir , reprit le jeune homme d'un ton pénétré, j'ai quelque chose à vous confier, mademoiselle... et c'est à vous seule que je puis le dire. Madame, de grâce, souffrez que je reste un moment ici avec votre fille. 11 s'agit de son bonheur , de tout son avenir : ne puis-je au moins mériter votre confiance?...
Il y avait un tel ascendant, une telle gravité dans ces paroles , que madame Dorseuil n'hésita pas à sortir. Elle ne réfléchit point que cela était contraire aux usages.... Une mère ne raisonne jamais : elle sent.
Amédée Darvel resta donc seul avec Ernestine. Celleci, d'abord muette et brisée, se releva tout-à-coup ; elle mit la main sur son cœur pour en comprimer les battements, et s'écria avec énergie :
— Tout ce que vous pourrez me dire , monsieur , ne me fera pas changer de résolution. Je ne puis être à vous ; n'insistez pas.
— Souffrez que d'un mot. . . .
— Rien ! rien ! je ne vous écouterai point. . . . Moi, vous tromper, vous si noble et si bon, ce serait infâme ! Vous voulez tout savoir? Eh bien! il y a un homme qui m'a aimée avant vous. Mon Dieu! qu'ai-je dit?... Faut-il donc vous le faire, cet aveu qui me torture ?. . . Oui, oui, vous me plaindrez , monsieur ; vous ne me mépriserez pas,...
L'infortunée se tut comme pour reprendre courage.
— Il y a un homme qui m'a aimée , poursuivit-elle avec sanglots , et que j'ai bien aimé aussi !
Cet homme pourtant est cause que j'ai tant souffert. . . . Les gens qui jugent et condamnent sans pitié ne pèsent ni^la faiblesse ni les tourments du cœur.... Pour lui , j'ai tout oublié : le nom sans tache que m'a légué mon père,[et la tendresse d'une mère chérie, et mon honneur, ma joie , mon avenir ! J'ai oublié tout cela , monsieur ;
quand on aime , il en est ainsi toujours. Je l'attends à chaque seconde, cet homme.... Mais il ne vient pas : je tremble qu'il ne soit parjure; ce serait à lui bien lâche et bien vil!... Enfin, me sentant perdue, j'ai voulu mourir. Mourir ! mais j'ai pensé à ma pauvre mère, et je me suis fait de l'espoir , j'ai eu le courage de vivre.... J'ai pleuré des jours entiers, des nuits entières; tout cela ne lave point une faute, je le sais, et je n'attends pas de miséricorde... Quelquefois , en recevant les caresses de ma mère , je songeai à tout lui avouer... mais je n'ai jamais pu me résoudre à la foudroyer de cette honteuse parole. Pourtant il va venir une heure où je ne pourrai plus me taire , et cette heure approche. C'est l'agonie l c'est l'enfer ! Oh! dites-le-moi, monsieur AmédéeDarvel, voudriez-vous encore être l'époux d'Ernestine Dorseuil? — Et le nom du séducteur, fit Darvel, ne le dites-vous pas?
—^Jamais! son nom restera pour tous un 'impénétrable mystère. |
— Ce nom , je le sais pourtant , moi , reprit Amédée avec douceur. Celui qui vous a tant aimée , celui qui vous a séduile, c'était mon frère Edouard, n'est-ce pas? Vous êtes muette de surprise et d'anxiété. Je connaissais votre secret , mademoiselle. Ecoutez-moi , vous allez tout comprendre....
Alors le jeune homme tira de son sein un billet décacheté et lut tout haut :
u Cher frère ,
» Je connais ta loyauté , ton indulgence : c'est à toi
» que je veux avouer une faute que j'ai commise. Tu me
» pardonneras , mon frère bien-aimé ; j'ai été fasciné ,
» enivré ! Ernestine Dorseuil m'est apparue si belle et si
» pure , que je l'ai adorée sans contrainte , sans penser
» aujnonde ni à Dieu ! C'est un ange dont j'ai osé flé-
» trir la couronne !... Tu verras cette infortunée, tu la
» consoleras. Mon vœule plus cher aurait été de réparer » mes torts. »
— Qu'entends-je? s'écria Ernestine terrifiée.
— Cette lettre , poursuivit Darvel , mon frère me Ta remise au moment de son départ pour l'armée. Pauvre Edouard! il m'avait dit de ne l'ouvrir qu'au cas où je recevrais la nouvelle de sa mort.... Cette lettre est ouverte ! Ernestine, vous comprenez tout ! !
— Il est mort !... Je suis donc perdue sans espoir....
— Perdue... non ! il vous reste un soutien , et c'est moi. Oui, moi! Ne pleurez pas ainsi , continua le noble jeune homme en tombant à ses pieds ; vous êtes à mes yeux toujours pure, toujours innocente. Vous avez tant souffert , pauvre fille ! Tant de douleur et de noblesse dans l'âme ! Oh ! vous êtes digne de toute une vie d'amour. Repose en paix , Edouard ! je serai l'époux d'Ernestine , et je saurai la rendre heureuse î
Au même instant, madame Dorseuil entra, suivie des personnes de sa société. Ernestine se jeta dans les bras de sa mère et lui glissa tout bas quelques mots. La bonne dame ne put réprimer sa joie , et souriant à Darvel :
— Mes amis , fit-elle , je vous présente M. Amédée comme mon gendre.
Quelques jours après , le mariage se célébra sans pompe. Madame Dorseuil vit renaître le bonheur sur le front d'Ernestine ; et jamais elle ne soupçonna quels furent ses secrets de jeune fille. Les deux époux vivent heureux sans perdre le souvenir de celui qui n'est plus.
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