‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 103 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le Tournoi.

La noblesse bretonne était réunie, vers la fin du 1 5më siècle , autour de la lice chevaleresque où s'étaient don^ nés déjà tant de beaux coups de lance. Les dames , en grande parure , entouraient l'enceinte , pour admirer le prochain spectacle des jeux guerriers. Les banderolles aux douces couleurs , aux devises galantes , flottaient doucement dans l'air ; et les chevaliers qui devaient combattre se tenaient fièrement sur leurs coursiers, dont ils contenaient avec peine l'impatience. Ils attendaient, revêtus de leur armure et la lance au poing, que les hérauts donnassent le signal. Et cependant , ils étaient immobiles et silencieux ; mais leur cœur battait d'ardeur et d'espérance ! et plus d'un serrait d'une main amoureuse l'écharpe de la belle amie , dont il venait proclamer le charme souverain.

Enfin , les fanfares retentirent , et la cohorte des chevaliers entra dans l'arène. Us furent salués par les applaudissements de la courtoisie ; et les dames agitèrent leurs mouchoirs de gaze ; — pareilles à des lys qui courbent au souffle printanier leur cou svelte et leurs feuilles blanches.

C'étaient des joutes solennelles ; et pour augmenter l'émulation des braves chevaliers , la duchesse Anne de Bretagne assistait au tournoi.

Ces fêtes avaient lieu pour les fiançailles de noble damoiselle d'Héricourt avec l'opulent comte d'Arsac , né bourguignon , l'un des plus vaillants capitaines de son époque.

La jeune Hélène d'Héricourt, élevée par son oncle , le baron d'Héricourt qui l'idolâtrait ; prise en affection par la duchesse Anne , avait eu l'enfance aussi douce, aussi calme que la plus heureuse des jeunes filles !... Sa beauté avait excité l'ardeur de tous les seigneurs environnants ; mais aucun n'avait su captiver l'amour d'Hélène. Elle était indifférente à tous leurs hommages ; elle refusait de les encourager même par un sourire. Ce n'était pas cependant une âme glacée que l'âme de cette enfant. A voir les palpitations de son souffle à travers son corsage ; à voir son regard bleu , ses yeux parfois humides de mélancolie , on pouvait se dire : elle a une âme , une âme adorée qui sent et qui peut aimer. Mais qui aime-t-elle? Tous ces gentilshommes qui se mettent à ses pieds ne font point vibrer cette corde endormie !.. Si jeune , aime-t-elle déjà un souvenir ?. ..

Mais lorsque le comte bourguignon se déclara prétendant à la main d'Hélène , le vieux baron , son oncle, tressaillit d'aise : — La noble et riche alliance ! s'écriat-il. — Et plus que tout cela , le sire d'Arsac était honoré et vaillant. Bien qu'il ne fut plus jeune, il était beau par ses cicatrices et ses rides , marques de ses longs et loyaux services à la patrie. Même, aucun jeune chevalier ne pouvait se vanter de l'avoir démonté dans les tournois , où il excellait encore par son habileté et sa vigueur. Hélène, sans avoir pour lui de Famour, sentit s'éveiller son orgueil... Et, combien ce sentiment est puissant chez les femmes ! Elle consentit donc à l'accepter pour époux , mais sans quitter son attitude in-

différente... et la seule faveur qu'elle lui eût accordée, c'était le droit de la proclamer la plus belle dans la lice, de porter ses couleurs , enfin d'être son chevalier...

La trompette des héraults a retenti par trois fois. Bientôt vont commencer les jeux de l'arène. Chacun a proclamé le nom de la beauté qu'il protège de sa lance , et chaque nom a été prononcé avec un fier défi. Puis les dames ont remis à leur chevalier une écharpe brodée de leurs mains, et portant leur devise... Quand vint le tour du sire d'Arsac , qui se distinguait parmi ses rivaux par la noblesse de son maintien, la beauté de son armure , et l'air vigoureux de ses membres , il tourna la tête du côté d'Hélène, la salua courtoisement , mais sans humilité ; puis il cria d'une voix puissante :

— Dames et damoiselles ! barons , ducs et comtes ! bourgeois et manants! écoutez et gardez mémoire. Moi, par la grâce divine , comte d'Arsac , sire bourguignon , capitaine et chevalier royal , je vous dis ceci : Hélène d'Héricourt est la plus belle de toutes les dames du royaume de France ! Je le dis et je le soutiens. Quiconque prélend le contraire en a menti comme un vilain. Je le tiens pour un félon, et je le défie à la lance, épée , dague ou poignard. Que Dieu garde notre souverain Charles VIII.

Il dit , jeta son gant dans l'arène , et promena lentement ses regards hautains sur les autres combattants.

Elle était vraiment brillante et glorieuse cette noble époque de la chevalerie ! Ces siècles qui retentissent dans l'histoire avec un écho d'armures , de lances et d'épées , avec l'écho des chants du troubadour ; ces beaux siècles de vaillance et de poésie passent devant nous comme une image éblouissante de mille reflets. Alors l'imagination régnait encore parmi les hommes ; il y avait un reste de cette antiquité naïve, mais brûlante, et l'on savait encore vivre par le cœur. Aujourd'hui , le cœur est mort ; on rit de l'imagination. Quiconque s'a-

bandonne à ces grandes rêveries est traité de fou. Alors, au temps de cette belle chevalerie , la femme était souveraine, adorée, idolâtrée ! Le guerrier vivait avec deux amours : son glaive et sa dame. On a ridiculisé la chevalerie ; mais , en la ridiculisant i on a bafoué la vaillance, et le mobile de la vaillance... l'amour. Oh ! qu'il nous soit permis , à nous jeunes hommes qui vénérons ce passé comme un précieux débris, qu'il nous soit permis d'y jeter un regard de généreuse envie. Et si le monde actuel flétrit nos illusions une à une , qu'il nous laisse au moins répandre une larme pour chaque illusion perdue. Hélas! ne s'inspire-t-on plus aux paroles suaves de la femme ? N'a-t-on plus de nobles pensées dans l'âme ? Cette âme, enfin , est-elle devenue comme nos corps : frêle et misérable en face de la vigueur et de la taille de nos ayeux ?

Mais jetons de nouveau les regards sur l'arène du tournoi breton.

Le sire d'Arsac, après le défi, avait jeté son gant. Tous les chevaliers , indignes de son arrogance , firent un mouvement de colère. Ils donnèrent l'ordre à leurs écuyers de relever le gage du combat. Tout- à-coup, un nouveau-venu parut à l'entrée de la lice. Sa visière était baissée ; son armure d'acier reflétait une couleur noire ; noir était son coursier , noir le bois de sa lance. Les héraults voulurent s'opposer à son entrée dans le sein du tournoi. L'un d'eux, s'approchant , lui dit :

— Pour entrer ici , il faut prouver sa noblesse , messire !

Le cavalier tourna vers les héraults sa tête sombre. Tous reculèrent devant la flamme de ses regards ; il entra rapidement.

— Or, sus! cria-t-il au comte bourguignon ; c'est à moi seul à relever ton gant. Je te tiens pour discourtois chevalier, indigne de porter les couleurs d'une si gentille damoiselle. Entends-tu , fiis de Bourgogne , je suis

son chevalier , moi \ Sais-tu cela , comte d'Arsac ! je suis le chevalier d'Hélène, Elle ne t'a pas encore donné son écharpe ; c'est à moi qu'elle va donner ce gage d'amour. On me nomme le Chevalier-Noir.

La foule bretonne applaudit; le comte rugit de colère.

— Rugis , tigre, rugis, Satan ! fit encore l'inconnu... Ah ! tu viens ici faire tête aux nôtres , et nous ravir les beautés nées sous notre ciel. Par Charles VIII notre gracieux souverain, moi, fils de la Bretagne , je ne le souffrirai pas ! . . .

Puis , s'avançant du côté d'Hélène, il lui tendit courtoisement le bois de sa lance , afin qu'elle y mît son écharpe brodée , gage de chevalerie. Le sire d'Arsac s'avança aussi vers cet endroit avec un air furieux. La damoiselle d'Héricourt prit de ses blanches mains le tissu soyeux, et pâlit comme d'une indécision secrète. Elle était ainsi rêveuse et pâlissante, depuis qu'elle avait entendu la voix du Chevalier-Noir. Cependant elle s'apprêtait à donner le gage au bourguignon son fiancé , lorsqu'elle rencontra le regard du mystérieux champion. Ce regard la fascina; et, sans plus réfléchir , elle déposa l'écharpe sur la lance de l'audacieux inconnu. Le baron son oncle la laissa faire ; il était avant tout chevalier. Le courage du nouveau-venu , qui se proclamait breton et relevait l'insolence bourguignonne , avait remué ce vieux sang. Il fit silence, et toute son âme passa dans la curiosité de ses yeux.

Le sire d'Arsac , à la vue de cette sorte d'offense publique, bondit sur son cheval , et ses armes retentirent comme une menace guerrière. Il brandit sa lance et piqua son coursier pour prendre du terrain. L'inconnu se para de l'écharpe rose dont la tendre couleur tranchait avec celle de son armure , puis il jeta ces mots à la foule :

— C'est moi qui suis le défenseur de la beauté d'Hélène ; c'est moi qui porte ses couleurs !

Un héraut d'armes s'approcha de nouveau :

— Etes-vous noble , messire ? fit-il.

— Faquin! je suis le Chevalier-Noir ; arrière !...

— Oui, arrière ! cria le sire d'Arsac. Noble ou non , tjue m'importe ? Il ne sera bientôt plus qu'un vaincu, ce hardi mécréant. Fusses-tu l'envoyé de Satan , ou Satan lui-même, tiens, maudit !...

Aussitôt la lance du bourguignon frappe en pleine poitrine le noir personnage. Sa cuirasse est solide , le fer ne pénètre point. Cependant, sous le coup vigoureux, il chancelle un moment. Mais il se crispe sur ses étriers , et se redresse bientôt, immobile comme un rocher sur les vagues.

— Va, tu es un Satan ! dit le sire d'Arsac... Mais qu'importe ?

— Tiens 1 murmura l'inconnu, en lançant à son tour son arme contre le seigneur de Bourgogne.

Mais l'habile adversaire esquiva le coup , et les airs seuls gémirent. Les deux rivaux poussèrent de nouveau leurs coursiers pour prendre du champ.

Les autres combattants faisaient entre eux diverses passes d'armes , mais sans se mêler à cette lutte plus terrible. Les spectateurs aussi n'avaient d'attention que pour les deux chevaliers qui se disputaient l'écharpe rose de la damoiselle d'Héricourt. Tout se réunissait pour concentrer l'intérêt dans l'arène. L'audace du Chevalier- Noir , le mystère qui l'enveloppait , sa vaillance , la grande renommée du sire d'Arsac, invincible jusqu'alors dans les tournois : tout était de nature à captiver l'attention de cette foule chevaleresque et curieuse ; puis chacun de ces Bretons eût aimé à voir abaisser l'arrogance du sire de Bourgogne. Chacun peut-être formait des vœux pour le succès du diabolique guerrier.

La belle Hélène aussi partageait l'attention commune. Ses beaux yeux suivaient avidement la plume rouge du

sire cTArsae , et le sombre panache de son chevalier nouveau. Il était aisé de voir pourtant que son attention était quelque chose de plus que la curiosité générale. La jeune fille avait mille pensées dans la tête 1 Puis elle devenait rouge , pâle , et soupirait à chaque pensée. Le baron ne s'apercevait de rien ; il contemplait la lutte... et voilà tout. Chez lui , l'aspect des armes et des guerriers absorbait tout le reste. Ce vieux capitaine ne cherchait pas à connaître quel visage se cachait sous la visière d'un casque , pourvu que le cœur parût vaillant et la bras solide. Enthousiaste de gloire guerrière et de hauts faits , ce vieillard cherchait à ressaisir un éclair de son passé , un souvenir idolâtré de ses victoires chéries dans le reflet d'une armure ou dans l'étincelle qui jaillissait d'un cliquetis d'épés... C'était donc sans préoccupation aucune qu'il regardait la lice.

A la seconde rencontre les lances des cavaliers volèrent en éclats.

Alors le sire d'Arsac parvint à saisir son rival ; et tous deux roulèrent sur le sol , tandis que leurs coursiers fuyants furent contenus parles écuyers du tournoi. 11 y eut un grand silence dans la multitude. Chacun des deux rivaux cherchait à saisir sa bonne lame, en voulant mettre son adversaire sous lui , afin de lui faire crier merci ou de le faire déclarer vaincu. C'était une lutte sourde , longue , pénible à voir. Il n'y avait plus ici de grâce , ni de courtoisie ! Us combattaient pour une femme et pour leur honneur. Entre ces deux hommes qui ne s'étaient jamais vus , il semblait qu'il y eût déjà une haine profonde, plus que de la haine ! Et certes , l'arène galante du tournoi avait perdu son éblouissant prestige, son charme ordinaire de gracieuse habileté.

Le Bourguignon arracha l'écharpe rose qui ceignait l'armure du Chevalier-Noir , et mutila la soie sous son gantelet. L'inconnu , devant cette offense cruelle , eut un frémissement par tout le corps. Comme rempli d'une

force nouvelle , il se balança deux ou trois fois , entraînant avec lui le sire d'Arsac étonné... Puis il le mit immobile et vaincu sous ses pieds. Aussitôt , lui appuyant la pointe de son épée sur la gorge , il lui dit d'une voix sépulcrale :

— Tu vas te reconnaître indigne de porter les couleurs d'Hélène d'Héricourt ; tu vas me déclarer ton maître et ton vainqueur.... ou tu es mort !

Mille applaudissements saluèrent la victoire du Chevalier-Noir et la honte du sire bourguignon. Le seigneur d'Arsac, étouffant de rage , ne répondait pas. Par ordre de la duchesse Anne , les hérauts sonnèrent de la trompette, puis déclarèrent le sire vaincu, l'autre vainqueur. Alors ils enjoignirent au triomphateur de dégager son adversaire et de venir vers l'estrade des dames recevoir la couronne de laurier. Il se releva vivement, laissant le bourguignon cacher sa honte parmi les siens. Puis , remontant à cheval d'nne manière courtoise , le mysté rieux lauréat releva la visière de son casque pour montrer son visage aux spectateurs avides.

On vit un homme aux traits jeunes, animés et fiers.

Hélène le reconnut la première et poussa un cri de surprise :

— Lui! fit-elle; lui!

Le baron d'Héricourt regarda longtemps le cavalier avec émotion ; et , sûr enfin de reconnaître le chevalier dont le courage l'avait tant émerveillé dans la lice , il s'écria :

— C'est Gaston deMarcy ! Gaston! mon fils adoptif !!.

— Miracle! répéta la foule ; c'est Gaston... Gaston parmi nous.

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